La porte de Bosch

Christophe Vasse · Chapitre 39 sur 45

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La porte de Bosch

Rebecca et Peter – Saint-Antonin, France, J-1

Rebecca et Peter – Saint-Antonin,

France, J-1

 

Ils avaient quitté Toulouse depuis maintenant une demi-heure. L’autoroute filait droit à travers une succession de champs chauffés par un soleil timide que tourmentaient de gros nuages portés par un fort vent de sud-est. Peter était au volant. Tout en conduisant, il surveillait sa passagère du coin de l’œil.

– Ça va ?

– Juste un peu fatiguée, répondit Rebecca. Ne t’inquiète pas.

– Tu es toute blanche.

Elle abaissa le pare-soleil et examina son reflet dans le petit miroir. Effectivement, elle avait une mine de déterrée.

– Je couve peut-être quelque chose, admit-elle.

– Le moment serait malvenu.

– Je ne choisis pas d’être malade, figure-toi.

Elle se pencha en avant et tourna le bouton du chauffage.

– Tu vas nous faire crever de chaud, grogna Peter.

– J’ai froid, répondit-elle d’un ton abrupt tout en s’enfonçant dans son siège.

Il l’observa encore un moment. Sa mine renfrognée finit par décourager son inquiétude et il reporta toute son attention sur la route. Quelques kilomètres passèrent sans qu’un mot fût échangé. Il était contraint de donner de sporadiques coups de volant pour dompter la voiture que de violentes rafales écartaient régulièrement du droit chemin.

– C’est pour ta grand-mère que tu fais tout ça ? demanda-t-il au bout d’un moment.

Rebecca s’arracha à ses pensées pour observer attentivement le visage de son ami, semblant y chercher un quelconque signe de reproche. N’y trouvant rien qui y ressemblât de près ou de loin, elle reposa les yeux sur la route sans ouvrir la bouche.

– Je t’admire, poursuivit Peter. J’admire ta détermination. Et ton courage. Vraiment.

Rebecca, prise de court par cette subite confidence et surtout par le ton sur lequel elle avait été faite, tourna la tête pour cacher son trouble. Son regard se perdit en direction de l’horizon.

– Tout ce que tu as fait, tout ce chemin parcouru, peu de gens en auraient fait autant, et je ne suis pas de ceux-là.

– Je ne peux pas accepter le fait qu’elle soit morte sans raison, dit-elle enfin. Je sais à présent que ce n’était pas simplement l’acte d’un malade mental, mais l’œuvre d’un esprit bien plus dangereux encore. Ça ne la ramènera pas, bien sûr, mais…

Elle chercha ses mots durant quelques secondes.

– Il n’y a rien de pire que l’injustice de la mort. Un cancer qui ronge le corps d’un gamin de cinq ans, un voyage en avion qui se termine contre une montagne ou un fou qui te plonge sans raison un couteau dans le ventre. À présent, j’ai un début de réponse, un semblant d’explication. Elle n’est ni juste ni acceptable, mais c’en est une. Imagine que tu sois constamment entouré d’ombres, ou plutôt de silhouettes diffuses comme sur ces photos en flou cinétique, des formes indistinctes qui se dérobent à ton regard, mais qui sont là en permanence, à t’observer, à t’épier. Aujourd’hui, c’est comme si toutes ces formes s’étaient volatilisées dans l’air, sauf une, distincte, accessible… J’ai enfin un visage à mettre sur la mort de ma grand-mère, je sais dans quelle direction porter mon regard, d’où viendra le danger et vers où concentrer toutes mes forces.

– Si tout ce que tu dis est vrai, j’ai bien peur que tu n’aies pas assez de toutes tes forces.

– « Si ce que je dis est vrai »… Tu t’es fait disciple de saint Thomas ?

– Mets-toi une seconde à ma place. Tu accepterais sans un mot ce que j’aurais à te dire ? Tu avoueras que tout ça est difficile à croire.

– Oui, c’est sûr. À vrai dire, j’essaie encore de me convaincre que je me trompe. En attendant, il n’est pas question de rester les bras croisés à rien faire. On va jusqu’au bout. Si on a crié inutilement au loup, tant mieux. Dans le cas contraire, on aura fait tout ce qu’on aura pu.

– Content de t’entendre dire « on », fit Peter avec un sourire.

– Ben tu es là, non ?

Son sourire s’élargit.

– Ouais, à tes côtés pour sauver l’humanité, rien que ça.

La voiture fit une nouvelle embardée.

– Putain de vent, grommela Peter. C’est quoi le programme, alors ?

– On passe au musée dans lequel se tient l’exposition. Il y est question de Bosch, ça ne peut pas être un hasard. J’espère qu’on y trouvera quelque chose.

– Je vais me faire l’avocat du diable – c’est de circonstance, j’imagine –, mais supposons que l’on n’y trouve rien ?

– Alors on ira faire un petit tour en ville en priant très fort pour qu’une solution se présente à nous parce que vu le temps que nous avons devant nous, il ne nous reste pas beaucoup d’options.

– Bon… C’est toi la patronne. Au moins, on aura fait un peu de tourisme avant que le ciel ne nous tombe sur la gueule.

Ils parcoururent les derniers kilomètres sur une route étroite coincée entre de hauts à-pics calcaires et une rivière qui s’écoulait paisiblement en contrebas. À la sortie d’un ultime virage, ils aperçurent le village, précédé d’un vieux pont aux trois arches solidement ancrées dans la rivière. On comprenait facilement pourquoi Saint-Antonin-Beaulieu était une destination touristique : le site était magnifique.

Les vieux édifices étaient harmonieusement assemblés au pied des contreforts rocheux, comme les blocs d’un jeu de construction patiemment ordonnés par la main d’un géant épris d’architecture. Les tons clairs des bâtiments formaient un joli diadème pastel dans cet écrin de pierre, d’eau et de verdure. Dominant cet échiquier de teintes tendres et chatoyantes, la pièce maîtresse : un château trapu usé par le temps, mais dont les remparts et les tours se dressaient encore avec force.

Le regard de Rebecca s’attarda sur cette vision majestueuse tandis que la voiture traversait la rivière. Ils s’engagèrent entre les bâtisses du vieux centre rangées en haie d’honneur en avant de l’église, puissante icône spirituelle rivalisant avec la suprématie brute de la forteresse militaire. Avec ses deux hautes tours et son immense porte gothique surmontée d’un jugement dernier récemment restauré, elle en imposait. La place de l’église avait été prise d’assaut par les étalages et les toiles bigarrées d’un marché. Pris au piège entre les véhicules anarchiquement stationnés et les badauds insouciants qui semblaient ne plus distinguer le trottoir de la route, Peter roulait au pas.

– Où va-t-on ? demanda-t-il.

– Essaie de trouver une place dans le coin, j’aimerais manger un morceau – mieux vaut prendre des forces tant qu’on le peut.

– Ah ça, c’est une sacrée bonne idée. J’ai rien mangé dans l’avion.

– Et le sandwich ?

– Un sandwich ? Un amuse-gueule, tu veux dire.

– Et le p’tit déj’ de l’aéroport ?

– Y avait rien à bouffer. Je mange à chaque petit déjeuner trois fois ce que j’ai pris ce matin. C’est uniquement pour épargner ton porte-monnaie que j’ai fait light.

– Light… Si on a la chance de revenir chez nous, je prendrai le temps de t’expliquer la signification de ce mot.

Ils abandonnèrent la voiture dans une rue étroite à l’écart de l’agitation du centre puis reprirent la direction de la place de l’église autour de laquelle Rebecca avait repéré quelques restaurants. Ils retrouvèrent le tumulte du marché deux cents mètres plus bas. De leur ton haut perché, les commerçants haranguaient la foule, les habitués leur répondaient avec verve et des discussions animées s’engageaient. Ils se frayèrent un chemin au travers de cette foule joviale, oubliant momentanément leurs funestes préoccupations. Si ce n’avait été ces ombres menaçantes qui se mouvaient au fond de son esprit, Rebecca aurait presque pris plaisir à cette balade. La grosse voix de Peter la ramena à la réalité.

– Tiens, regarde, il y en a un qui m’a l’air pas mal.

Il s’éloigna en direction de sa proie. Elle lui emboîta aveuglément le pas. Si elle avait quelque talent à entrevoir l’avenir, son meilleur ami avait celui de détecter les bons restaurants simplement à leur devanture. Il vérifiait systématiquement les menus affichés à l’entrée, mais il se trompait rarement et ne rebroussait pratiquement jamais chemin.

En fait de restaurant, il s’agissait plus d’un simple bistrot sans véritable cachet, mais à la lecture des menus, Rebecca se dit que cette fois encore, Peter avait eu le nez creux. Petite salle, peu de couverts donc peu d’attente en perspective, et la cuisine, rien que du local, s’annonçait savoureuse et revigorante.

On mangeait tôt par ici ou alors les prix pratiqués étaient un peu trop élevés pour la clientèle locale : il n’y avait que quatre clients – deux habitués accoudés au comptoir qui discutaient très sérieusement de politique, un vieux couple attablé dans un coin qui échangeait de brèves paroles entre deux consciencieuses bouchées de magret. Les quelques tables que comptait la salle étaient par ailleurs suffisamment espacées pour préserver un semblant d’intimité. Juste ce dont elle avait besoin. Une serveuse les invita à s’asseoir et leur remit à chacun un menu. Ils firent leur choix dans la minute qui suivit, l’employée revint carnet en main l’instant d’après. Elle nota en deux coups de crayon la commande que Rebecca passa en français et leur reprit les menus avec un large sourire. Sympathique et professionnelle.

– Après quinze ans, tu arrives encore à me surprendre, fit Peter après que la serveuse se fut éloignée. Tu parles français ?

– Un peu, oui. J’ai toujours été douée pour les langues – une histoire de prédisposition génétique, à ce qu’il paraît. Si tu pratiques de temps en temps, ça ne s’oublie pas.

– Ah, mais moi aussi, je pratique. Pas le français bien sûr, mais je me débrouille pas trop mal en anglais. « Summoning », « skirmish », « berserk », « massively multiplayers online role playing game » – c’est pas la classe, celui-là ? Les jeux vidéo, ça n’apprend pas seulement à presser bêtement des boutons.

– Et tu arrives souvent à placer ces mots dans une conversation ?

– Bah… quand j’ai dit à mon ex-boss que s’il ne dégageait pas rapidement de mon bureau, j’allais devenir berserk et lui coller mon pad dans le, enfin, tu vois où je veux dire, il m’a parfaitement compris. Ce qui explique que j’ai dû changer de boulot juste après, d’ailleurs.

Rebecca rit de bon cœur.

– Ton franc-parler te perdra.

Elle leva la tête et observa la télé du restaurant en silence. Peter retrouva brusquement son sérieux.

– Dans la voiture, tu m’as parlé de cette lettre d’Otto, commença-t-il.

– Ce n’était pas une lettre, répondit Rebecca en quittant un instant le journal télévisé des yeux, juste quelques notes rédigées à son retour de l’abbaye de Yoanneft. Ce sont les derniers mots qu’il a écrits qui m’intriguent – « Reproduire le tableau ? ». Je ne vois pas où il voulait en venir.

– Il suggérait peut-être de copier le tableau ? D’en refaire un à l’identique, quoi.

– J’y ai pensé. Reproduire le tableau, comme pour faire revenir les personnages et conjurer le sort. Mais s’il s’agit bien de ça, on est mal barré. Je ne vois personne capable de faire ça, et d’ici demain, encore.

– Ne me regarde pas comme ça, fit Peter, c’est à peine si je sais dessiner une baraque avec une porte et deux fenêtres. Si le dessin doit être exactement le même, les candidats à la contrefaçon ne vont pas se bousculer.

Il émit un petit rire ironique.

– Seul Bosch saurait peindre du Bosch, conclut-il.

– Que c’est joliment dit…

Peter perçut l’ironie.

– Quoi ? Je ne suis pas qu’un gros ours qui grogne à longueur de journée, j’ai aussi mes moments de poésie.

– Un poète… Tu m’en diras tant…

Elle frissonna et se replia sur elle-même pour essayer de ramener un peu de chaleur dans son corps.

– Ça va ?

– Oui, juste un peu froid, c’est tout.

– Froid ? Je crève de chaud, moi.

Elle haussa les épaules.

– On ne dispose pas de la même isolation…

– C’est pas gentil, ça.

– Je plaisantais.

– Non, mais sérieusement, tu veux qu’on se rapproche d’un radiateur ?

– Non, ça va aller.

Elle fit la grimace et porta l’une de ses mains à son front. Ces maux de tête qui s’étaient subitement déclarés la veille semblaient reprendre de plus belle.

– Mal à la tête aussi ?

Elle confirma en silence.

– Tu veux quelque chose ? s’inquiéta Peter. On peut s’arrêter à une pharmacie.

– On verra ça tout à l’heure, objecta-t-elle en tranquillisant son ami d’un geste de la main. D’abord, mangeons.

Elle contempla la télévision, l’air absent. Quelques mots parvinrent jusqu’à elle et elle tendit l’oreille. Peter nota son soudain intérêt pour le journal télévisé.

– Qu’est-ce ça raconte ?

– Attends…

Elle se concentra un moment sur le reportage.

– Ils parlent de scientifiques morts subitement et de façon inexpliquée à Moscou. Une espèce de virus, apparemment, pas encore clairement identifié. Ils participaient tous à un congrès.

– Et alors ?

– Deux secondes…

Une photo apparut à l’écran. Rebecca était à présent pleinement concentrée.

– La première victime est un scientifique chinois arrivé de Shanghai la veille, expliqua-t-elle.

Elle continuait de regarder les images défiler à l’écran, mais son cerveau fonctionnait désormais à plein régime. Elle devint subitement blême et tourna brusquement la tête vers Peter.

– Le laboratoire, Peter ! cria-t-elle presque.

– Wow, doucement, la calma-t-il en baissant la tête. On n’est pas seuls.

– Pourquoi était-il là-bas, d’après toi ?

– Qui, « il » ?

– Le type au manteau noir.

– J’en sais rien, moi. C’est sûrement lui qui a fait péter le bâtiment.

– Possible, mais il était surtout là-bas parce que ce labo avait de l’importance pour lui. Le labo, ou ce qu’il contenait.

– Que veux-tu dire ? demanda Peter, de plus en plus intrigué.

– Je ne sais pas quelle sorte d’activités menait ce laboratoire, mais imaginons un instant qu’il s’agissait de recherche biologique. Imaginons aussi qu’un virus mortel se soit échappé de ses entrailles au moment de l’explosion, un virus hautement pathogène qui soit capable de décimer des millions et des millions de personnes. Ce virus, Peter, conclut-elle en indiquant l’écran.

– C’est un peu tiré par les cheveux…

– Pourquoi ces créatures m’auraient-elles amenée jusqu’à ce laboratoire, selon toi ? Réfléchis… Pourquoi un laboratoire ? Et que faisait-il, lui, là-bas ?

Elle baissa lentement les yeux et fit fonctionner les rouages de sa mémoire.

– « Quelque chose de divin est sur le point de se produire ». C’est ce qu’il m’a dit là-bas. Et ce regard… Tu aurais dû voir ses yeux quand il a plongé son regard dans les flammes.

Elle fixa intensément son ami.

– Ce n’est pas une coïncidence, Peter. Je crois que tout n’a pas brûlé dans cet incendie.

Le repas aussitôt achevé, Rebecca demanda à la serveuse la direction du musée et après avoir laissé un généreux pourboire, fila comme une fusée par la porte du restaurant. Peter avait horreur de se presser, à plus forte raison après un bon repas. Jurant entre ses dents, il s’efforça de rester dans le sillage de Rebecca. Après cinq minutes de marche, ils tombèrent sur un long bâtiment pris entre deux imposantes maisons séculaires. Peter était en nage et ahanait comme un molosse que son maître aurait promené pendant une heure en pleine canicule.

– On est arrivés ? parvint-il à articuler entre deux profondes expirations.

– Je crois, oui.

De larges ouvertures en arcs-boutants s’ouvraient sur toute la hauteur du rez-de-chaussée de l’édifice. Au premier étage, des arcades vitrées s’alignaient en une galerie qui courait d’un bout de la façade à l’autre, avec juste au-dessus un arrangement d’arcatures aveugles, comme le triforium de ce qui, aux yeux de Rebecca, ressemblait fort à un édifice religieux, bien qu’il n’y eût aucune trace de clocher. La longue bannière sur laquelle était inscrite Paradiso e inferno et les quelques pièces de collections visibles au travers des baies du rez-de-chaussée ne laissaient aucun doute sur l’identité du curieux édifice. L’entrée se faisait par l’une des hautes arches donnant sur la rue. Rebecca se tourna vers Peter, souriante malgré ses traits tirés par la douleur.

– Ça va aller ?

Il la regarda d’un œil noir.

– Ne me fais plus jamais ça, tu sais que j’ai horreur de courir. Merde, je suis en train de digérer…

– J’avoue, ce n’était pas très sport. Ou un peu trop, en fait.

– Hilarant…

– On entre ?

Il lui adressa un geste résigné de la main. Elle passa sous l’arche, suivie de près par Peter.

Le musée de Saint-Antonin rassemblait les œuvres acquises par un très riche notable de la ville ayant fait fortune dans le pastel au quinzième siècle grâce à un ingénieux procédé qui lui avait permis d’obtenir d’extraordinaires rendements à l’hectare. Le pastel avait été mis à mal par l’indigo, mais les descendants avaient hérité du sens des affaires de leur aïeul. S’appuyant sur le réseau patiemment bâti à travers toute l’Europe tout au long des longues années de négoce de la famille, ils avaient opéré une habile reconversion dans le commerce du tissu. Le rez-de-chaussée exposait de façon permanente le fabuleux patrimoine de ce riche amateur d’art et de ses descendants : tableaux, sculptures, mobilier ramené des quatre coins du globe… L’exposition temporaire Paradiso e inferno occupait l’étage. Rebecca et Peter gravirent un escalier en pierre pour se retrouver dans une vaste salle décorée d’un magnifique plafond à caissons. De fins écrans à motifs obturaient les ouvertures qu’ils avaient aperçues depuis la rue, converties par cet habile procédé en de surprenants vitraux de tissu qui tamisaient le jour. Les peintures exposées dans cette faible clarté étaient savamment mises en valeur par la lumière de petits spots. La salle donnait ainsi l’impression de n’être éclairée que par la seule luminosité semblant émaner des tableaux représentant des scènes du paradis tandis que les scènes de l’enfer avaient été volontairement laissées dans un angoissant clair-obscur. La mise en scène était particulièrement bien étudiée.

Il n’y avait pas foule, les conditions étaient idéales pour voir les tableaux de près. De nombreux artistes étaient inconnus de Rebecca. Certaines scènes représentant l’enfer faisaient froid dans le dos, exposant des entremêlements d’êtres nus dont le visage était défiguré par la terreur, des paysages ravagés par les flammes, des monstres affreux suppliciant les vivants. Rebecca était presque mal à l’aise devant certaines peintures. À côté de ces œuvres méconnues, des tableaux de maîtres : La Dulle Griet de Bruegel, une gigantesque huile sur toile de Jacob Jordaens, Le Paradis de Lucas Cranach. Et plusieurs tableaux de Jérôme Bosch dont les plus imposants, La Tentation de saint Antoine et Le Jardin des délices, attirèrent immédiatement son regard. Les voir de ses propres yeux, pouvoir presque toucher du doigt ces œuvres incroyables vieilles de cinq cents ans, cela avait quelque chose d’irréel… Rebecca était comme hypnotisée. Elle en oublia le temps qui s’écoulait inexorablement, les démons, Las Vegas, la Chine, le virus, Otto… Elle en oublia aussi la douleur dans sa poitrine et à l’intérieur de son crâne…

– Whouah ! Regarde ça, s’écria Peter qui examinait des détails de La Tentation de saint Antoine reproduits sur un pupitre devant le tableau. Il y a un trou dans la cape et on voit ses côtes à travers. Et ça dégouline de sang ! C’est dégueulasse !

– C’est un faux prêtre qui dit une messe de sabbat, expliqua machinalement Rebecca qui savait exactement quelle scène son ami évoquait. Il est corrompu, pourri de l’intérieur.

Peter s’approcha et la regarda avec admiration.

– Tu m’impressionnes, tu le connais par cœur ou quoi ?

– Presque.

Le colosse échevelé prit une mine réjouie et se mit à ricaner.

– Dans l’autre, y a un type qui monte une échelle avec une flèche dans le cul.

Rebecca prit d’abord un air affligé, mais le visage goguenard de son ami eut raison de son sérieux.

– Tu me fatigues…, lui dit-elle en se retenant de rire. Le personnage illustre un dicton néerlandais : « Souvent les gens se taillent une verge pour se la mettre dans le cul. » S’il va en enfer, il ne doit s’en prendre qu’à lui-même, tu vois ?

– D’accord, mais ça n’empêche qu’il a une flèche dans le cul.

Elle plaça discrètement une main sur sa bouche pour retenir un accès d’hilarité et, encore une fois surprise par la capacité de Peter à la faire rire en toutes circonstances, se dirigea vers Le Jardin des délices en essayant de retrouver un semblant de sérieux. La douleur, comme contrariée par cette petite plaisanterie qui l’avait un instant éclipsée, revint en force. Elle se concentra sur le triptyque. Peter, lui aussi, semblait fasciné, à moins qu’il ne fût encore qu’en plein inventaire des étranges pratiques des personnages du tableau.

Soudain, il se tourna vers Rebecca, l’air surexcité.

– Et si c’était ça ? fit-il en pointant le tableau du doigt, si cette peinture devait à son tour prendre vie ? C’est peut-être ça, ta malédiction ?

Elle observa le triptyque, muette.

– Que faudrait-il faire, alors ? Le brûler ? Et ça n’explique pas ces dernières notes d’Otto. Et pourquoi ce tableau-ci, justement ?

– Pourquoi ? Mais ça me semble évident : c’est un Bosch.

Elle quitta le triptyque des yeux et balaya la salle d’exposition du regard.

– Mais pourquoi pas ceux-là, alors ?

Elle se dirigea vers le fond de la salle. Peter lui emboîta le pas. Il y avait deux autres œuvres de Bosch un peu plus loin, L’Enfer et le Déluge, peuplées des créatures fantastiques caractéristiques du cerveau torturé de l’artiste.

– Ils pourraient très bien faire l’affaire, non ? suggéra-t-elle.

Tandis que Peter sondait le tableau, elle fit quelques pas de côté et s’immobilisa, abasourdie.

– Que se passe-t-il ?

– C’est le tableau, Peter. Le tableau d’Otto…

Elle s’était arrêtée devant un dessin à la plume attribué à Jérôme Bosch. La ressemblance était frappante.

– C’est une esquisse de son tableau, c’est exactement la même scène. Bosch a dû reproduire le tableau à partir de ce dessin.

Elle lut l’inscription de la plaque qui identifiait l’œuvre : il n’y avait pas de précision sur sa provenance, juste la mention « Collection privée ».

– Comment cela se fait-il que je n’aie trouvé aucune trace de ce dessin ?

Elle chancela subitement après avoir prononcé ces mots. Peter eut l’heureux réflexe de lui saisir le bras.

– Ça ne va pas ?

– Non. Je suis gelée et j’ai une migraine pas possible. Et j’ai mal sur tout le côté.

Elle porta la main à son sein gauche.

– Viens, commanda Peter.

Il sortit de la salle et assit Rebecca dans un siège dans une petite pièce annexe.

– Bon sang, tu es blanche comme un linge. Tu devrais voir un toubib.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Ce n’est vraiment pas le moment. C’est juste un mauvais quart d’heure à passer.

Il secoua la tête.

– Tiens, prends ma veste, au moins. On crève de chaud, ici.

Rebecca le dévisagea, interloquée.

– Tu crèves de chaud ?

– Oui, c’est bien ça le problème, répondit-il en l’enveloppant dans sa veste. Ils chauffent la salle comme des brutes et tu te gèles. Ce n’est pas normal, Rebecca. Et cette douleur à la poitrine, j’espère que tu ne nous fais pas une crise cardiaque.

– Arrête de dire n’importe quoi, ce n’est pas ce genre de douleur. Ça va passer, OK ?

Il l’observa attentivement pendant quelques secondes.

– Qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda-t-elle sur un ton vif.

– Oh, du calme.

Elle soupira.

– Excuse-moi, je suis un peu à cran. Ça va déjà mieux, je t’assure. Me poser un moment m’a fait du bien.

Elle se releva. Peter l’observa de nouveau à la dérobée. Il essaya de se convaincre que le blond de ses cheveux n’avait pas subitement pâli… Rebecca revint près du dessin. Et si c’était ça ? Reproduire le tableau. C’était bien ce qu’Otto avait écrit. Ramener les personnages dans le tableau, revenir en arrière en quelque sorte. Et le processus en marche serait peut-être arrêté. Qu’avait dit Peter au restaurant ?

Seul Bosch saurait peindre du Bosch.

Elle se tourna vers son ami.

– Il faut se débrouiller pour rester ici ce soir, dit-elle brusquement.

– Tu veux dire, au musée ?

– Oui. Il faut trouver un moyen de passer la nuit ici.

Il regarda avec insistance en direction de l’entrée de la salle en faisant les gros yeux. Elle suivit discrètement son regard. Un gardien assis sur une chaise était en train d’examiner avec intérêt l’extrémité de ses doigts.

– Il y en a un dans chaque salle, lui fit-il remarquer.

– Il faudra compter sur un moment d’inattention.

Peter ne put réprimer un hoquet de surprise.

– Ben tiens ! Et qu’est-ce que tu fais des caméras ?

– Je n’en ai pas vu en bas.

Il réfléchit un instant.

– Tu ne veux pas vraiment faire ça ? demanda-t-il d’une voix inquiète.

Elle l’observa sans répondre.

– Oh, merde…, souffla-t-il. Tu te rends compte de ce qu’on risque ?

– Pas grand-chose à côté de ce qui nous attend si on ne fait rien.

– Si tes suppositions sont justes.

– Si mes suppositions sont justes.

Il soupira.

– Tu n’es pas obligé de faire ça, Peter. Je ne t’en voudrai pas, c’est mon idée, c’est à moi de l’assumer. Seule.

– La nana de l’accueil nous a repérés, objecta-t-il sans plus de considération pour ses paroles. Elle nous a vus entrer, elle s’étonnera de ne pas nous voir sortir.

– Alors il nous faut espérer qu’elle n’ait pas bonne mémoire. C’est un risque, je te l’accorde, mais tu crois qu’ils accepteront de nous enfermer toute une nuit avec leurs œuvres si on le leur demande gentiment ?

Peter fit la moue.

– OK, admettons qu’on reste ici cette nuit et qu’il se passe vraiment quelque chose. Tu comptes faire quoi ? Acheter un bidon d’essence et une boîte d’allumettes et foutre le feu au dessin ?

Il lut de l’impatience et un soupçon d’animosité dans le regard de son amie.

– Non, ce que je veux dire, ajouta-t-il aussitôt sur un ton qu’il espérait diplomate, c’est que… Si un tas de créatures, de… spectres ou je ne sais quoi, débarque ici cette nuit, que feras-tu ?

– Ce dont je suis à peu près sûre, c’est que ce n’est pas en attendant demain huit heures au chaud sous les couvertures que l’on pourra faire quoi que ce soit contre ce qui est en train de se passer. Je ne vois pour l’instant qu’une seule porte de sortie. Si tu as des propositions à faire, je suis tout ouïe. Si ce n’est pas le cas, j’aimerais juste que tu me fasses confiance.

– Dis-moi quand même ce à quoi tu penses.

– Otto a parlé de reproduire le tableau, lui rappela Rebecca.

– C’est ce que tu comptes faire ?

– Pas moi, non. S’il s’agit de le reproduire à partir du dessin original, il n’y a qu’une seule personne qui en soit capable, comme tu l’as si bien fait remarquer : celle-là même qui a peint le tableau.

– Et que l’on peut considérer comme morte, donc.

– Exact. Mais ce n’est pas… rédhibitoire.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

La surprise et l’incrédulité lui avaient fait élever la voix.

– Moins fort, bon sang ! le réprimanda-t-elle.

Elle baissa d’un ton.

– Un mort peut être provisoirement… ramené à la vie.

Un début de sourire se dessina sur le visage de Peter.

– J’ose espérer que tu n’es pas en train de me dire qu’il serait possible de faire… apparaître un type mort depuis cinq cents ans et de lui faire faire des trucs dans ce monde-ci ?

– En théorie, oui, c’est possible.

Il la dévisagea un long moment, espérant trouver sur son visage un signe qui la trahît, qui lui fît comprendre qu’elle était en train de se payer sa tête. Il n’y trouva rien de tel, son amie n’avait peut-être même jamais été aussi sérieuse.

– Tu es capable de faire un truc pareil ? finit-il par lui demander.

– Ma… grand-mère savait le faire. Et je pense que c’est pour ça que ces créatures sont venues me chercher. C’est exactement ce qu’elles attendent de moi.

– Mais… toi…, hésita-t-il, tu sais faire ça ? Tu l’as déjà fait ?

– Elle m’a enseigné, mais je n’ai jamais… pratiqué.

– Et tu l’as déjà vue faire ?

Elle secoua la tête. Peter réfléchit encore quelques secondes.

– Tu te ferais la main ce soir, en quelque sorte ?

– En quelque sorte.

– Ben, y a intérêt à pas se planter, alors, conclut-il le plus sérieusement du monde.

– Tu veux le faire à ma place, peut-être ? s’emporta-t-elle en oubliant momentanément sa consigne de discrétion.

– Doucement, la calma-t-il avec un geste de la main en regardant en direction du gardien.

– Je te l’ai déjà dit, si tu as d’autres solutions, c’est le moment. Et ne me parle pas des flics, de l’armée, ou de je ne sais quoi encore. En supposant que tu parviennes, je ne sais comment, à les convaincre, je te le dis tout de suite, ils ne seront pas plus efficaces que nous.

Peter fixa Rebecca quelques secondes puis lui tourna le dos et se dirigea vers les escaliers.

– Où vas-tu ? lui demanda-t-elle après l’avoir rattrapé.

– Il me semble qu’il faut trouver une planque, non ?

Ils redescendirent au rez-de-chaussée et parcoururent les salles d’exposition. Ils achevèrent leur inspection dans la grande salle d’entrée et firent mine de s’intéresser à un meuble en marqueterie du dix-neuvième siècle pour faire un debriefing peu enthousiaste.

– Aucune caméra, résuma Rebecca, les objets exposés ici n’en valent vraisemblablement pas la peine. Mais les pièces sont trop petites pour échapper à la vigilance des gardiens.

– Mis à part celle-ci, objecta Peter.

– Et tu vois une planque sûre quelque part ? lui demanda-t-elle d’un ton dépité.

Il regarda autour de lui.

– Ouais…, admit-il, ça risque d’être compliqué.

Il se frotta le menton durant quelques secondes, puis un sourire se dessina lentement sur son visage.

– Tu veux faire un tour à la boutique ? proposa-t-il.

Rebecca suivit son regard. Le musée abritait une boutique de souvenirs : des livres, des cartes, des reproductions, quelques bibelots.

– Tu crois que c’est le moment d’acheter un bouquin ?

– Ce ne sont pas les bouquins qui m’intéressent, mais ce sur quoi ils sont posés.

Elle jeta un œil. Des tables, couvertes de livres posés sur un épais tissu en brocart vert qui descendait jusqu’au sol.

– Là-dessous ? fit-elle, sceptique.

– Tu crois qu’ils penseront à vérifier là-dessous ?

Elle réfléchit. La boutique était située dans un recoin de la grande salle, un peu à l’écart des objets exposés, et à distance des allées et venues du gardien. Elle était en libre accès depuis la salle d’exposition, donc pas de porte susceptible d’être verrouillée. Pas de vendeuse non plus, un écriteau posé près des livres précisait que le règlement se faisait à l’entrée du musée. Cela semblait être l’endroit idéal et presque trop beau pour être vrai. C’était de toute façon la seule option.

– On tente le coup, dit-elle finalement.

Elle consulta sa montre. Un peu plus de quinze heures.

– Il est trop tôt pour se planquer. Il faudrait sortir et trouver un prétexte pour revenir ce soir, avant la fermeture. Suis-moi.

Elle rejoignit l’entrée du musée et se présenta à l’accueil.

– Excusez-moi madame, l’exposition est superbe et nous aimerions bien revenir ce soir après avoir fait une autre visite près d’ici, c’est possible avec les mêmes billets ?

– Pas de problème, répondit l’hôtesse, je vous remets simplement une contremarque. Mais je pense que je me souviendrai de vous, ajouta-t-elle avec un sourire. Le musée ferme ses portes à dix-huit heures.

– Merci.

Ils quittèrent la bâtisse et reprirent le chemin de l’église. Rebecca retranscrit à Peter sa conversation avec l’hôtesse.

– Qu’est-ce que ça veut dire ça, qu’elle se souviendra de nous ? demanda-t-il d’une voix suspicieuse.

– Je n’en sais rien. Tu lui as peut-être tapé dans l’œil. Bon, nous avons quelques heures devant nous. Que proposes-tu ?

– Un petit café ? suggéra Peter. Tu ne nous as même pas laissé le temps d’en prendre un au resto.

– OK, mais il vaut mieux reprendre la voiture et s’éloigner un peu, au cas où. On va essayer de trouver un café un peu plus loin, hors de la ville.

Ils s’arrêtèrent à quelques kilomètres de là, dans un petit village qu’on aurait cru laissé à l’abandon. Les rues étaient désertes, les commerces inexistants. Ils y trouvèrent tout de même un bistrot à l’écart d’une petite place sur laquelle Peter put garer la voiture. Il faisait étonnamment doux pour un mois de décembre malgré le léger vent qui venait de se lever, comme les premières caresses trompeuses des plus fortes rafales qui les avaient secoués sur l’autoroute, mais n’étaient pas encore parvenues jusqu’ici.

– On s’installe à la terrasse ? proposa Peter.

– Je préfère être au chaud, si tu veux bien.

Ils passèrent commande d’un café et d’un thé. Le bistrot faisait aussi office de débit de tabac et de marchand de journaux. Peter se leva et revint un instant après avec une revue informatique.

Rebecca posa les coudes sur la table et se massa lentement les tempes. Peter leva les yeux de son magazine.

– Ça ne va pas mieux ? s’inquiéta-t-il.

– Si, je n’ai plus mal au crâne. J’ai encore mal à la poitrine, mais la douleur s’est calmée. J’ai un petit coup de barre, c’est tout.

Et c’était en partie vrai : les élancements qui lui avaient vrillé la tête pendant le repas et au musée avaient subitement disparu. C’était cette douleur à la poitrine qui l’inquiétait. Pas vraiment une douleur, d’ailleurs, plutôt un poids, ou l’étrange sensation qu’une main s’était refermée sur son cœur.

– On devait s’arrêter à une pharmacie…

– Ça va, Peter. Ça va…

Le patron se présenta avec leur commande. Elle paya les boissons et le magazine.

– Vous venez de loin ? leur demanda le commerçant en cherchant la monnaie.

– Des Pays-Bas. Nous sommes dans la région pour quelques jours, répondit-elle.

– Vous parlez vraiment bien le français.

– Merci.

– Vous avez déjà visité un peu le coin ?

– Nous venons de Saint-Antonin.

– Ah… Vous êtes venus voir les aurores boréales ?

L’homme avait posé sa question avec une pointe d’amusement dans la voix.

– Les aurores boréales ?

– Enfin… On ne sait pas si ce sont des aurores boréales, mais cela fait plusieurs jours de suite que les habitants de Saint-Antonin observent des espèces de halos lumineux juste au-dessus de leurs têtes. Moi, je ne les ai jamais vues, ces lumières, mais mon oncle habite là-bas. Il dit que la dernière fois qu’il a vu ça, c’était juste avant la guerre de 39-45.

Rebecca dévisagea Peter qui, en attente d’une traduction, haussa les sourcils.

– Oui, c’est étrange, en effet.

Ce fut tout ce qu’elle trouva à dire.

– On ne parle que de ça, aux infos, poursuivit le patron. C’est tout juste s’ils évoquent ce qui se passe en Afrique.

– Ce qui se passe en Afrique ? répéta Rebecca.

– C’est une vraie catastrophe, là-bas. Les récoltes sont décimées par une maladie inconnue. Et elle ne perd pas son temps… Plusieurs régions sont menacées par la famine et les gouvernements ont demandé l’aide internationale. Avec ce virus qu’ils ont découvert en Russie, il y a de quoi se faire du souci.

– Ce virus, ils ne savent toujours pas ce que c’est ?

– Non, mais il se propage à une vitesse infernale. Il y a déjà une vingtaine de morts rien qu’en Russie, trois autres personnes sont décédées après avoir présenté les mêmes symptômes aux États-Unis et il y aurait déjà plusieurs cas en Europe. Ça commence à être la panique. Et j’avoue qu’à moi aussi, ça me fait peur.

Rebecca, pensive, examinait son thé avec attention.

– Mon oncle est persuadé que ces halos sont un mauvais présage. Il a toujours été un peu maboul, mais avec ce que j’entends à la radio, je dois avouer qu’il commence à me faire peur, avec ces conneries…

L’homme parti, Rebecca traduisit l’essentiel des informations à Peter.

– Une coïncidence ? risqua Peter.

Elle secoua la tête.

– Je ne crois pas, non. Famine, maladie, ces aurores boréales comme un mauvais présage…

– Ta fameuse apocalypse, proposa-t-il sur le ton de la plaisanterie.

– Tu n’es peut-être pas loin de la vérité.

– Tu commences à me foutre la pétoche, là.

– C’est donc que mes suppositions commencent à faire leur chemin dans ton cerveau.

Sitôt de retour à la voiture, Peter abaissa son siège et se tourna de côté.

– Si tu veux bien, je vais faire un petit somme, annonça-t-il.

– Je vais faire un tour à l’église, dit en retour Rebecca en posant une main sur la poignée de la porte.

Il se redressa.

– Tu vas te confesser ?

– Très drôle. Je dis au curé que tu passes après moi ?

– Moi ? Je suis innocent comme l’agneau qui vient de naître.

– Ben tiens.

– Sérieusement, tu veux que je t’accompagne ? lui demanda-t-il alors qu’elle sortait de la voiture.

Elle secoua la tête.

– Ça ira. Je suis une femme, mais mon sens de l’orientation est suffisamment développé pour que je puisse retrouver la voiture toute seule comme une grande.

Elle désigna l’église du doigt.

– C’est à vingt mètres à peine.

– Je ne disais pas ça pour ça, c’était juste pour…

– Ça ira, Peter, merci.

Elle frissonna en pénétrant dans la petite église. L’air y était bien plus frais qu’à l’extérieur. La nef était vide. Elle remonta l’un des bas-côtés jusqu’à une chapelle veillée par de grands cierges blancs. Elle inséra une pièce dans l’urne toute proche et embrasa un cierge à l’une des flammes qui se dressaient sans vaciller en direction de la voûte. Est-ce que je crois en quelque chose ? se demandait-elle souvent. Il fut une période où elle assistait à la messe tous les dimanches aux côtés de sa grand-mère – elle n’avait jamais considéré ça comme une corvée, simplement comme un devoir dont elle s’acquittait sans réelle difficulté –, mais en grandissant, elle avait fait ses propres choix et en quelque sorte « assoupli » sa discipline religieuse. Elle avait pris ses distances. La mort brutale de sa grand-mère y était peut-être pour quelque chose, elle avait pour le moins sérieusement ébranlé ses convictions. Elle croyait en quelque chose, oui, mais elle se demandait souvent si ce « quelque chose » avait encore toute sa tête. Elle fixa la mince bougie sur un socle encore inoccupé, joignit les mains et leva la tête en direction de la vierge de plâtre qui souriait énigmatiquement depuis son alcôve au creux de la chapelle.

– Donnez-moi juste la force d’accomplir cette mission.

Elle fit un signe de croix et rebroussa chemin dans le bas-côté. Au moment où elle repoussait la lourde porte d’entrée, un rire léger s’éleva dans la nef. Rebecca se figea, la main posée sur le cuir qui recouvrait la porte. Elle était incapable de bouger. Elle tendit l’oreille, essayant de se convaincre que la fatigue lui avait joué un mauvais tour. Ses tympans ne captaient que le rythme des battements de son cœur qui s’était subitement affolé. Elle appliqua une nouvelle pression sur la porte puis entendit à nouveau cet affreux rire. Cette fois-ci, elle se retourna. Cela semblait provenir du bas-côté gauche. Elle s’avança prudemment entre les chaises, à distance de l’étroit passage. Quand elle ne fut qu’à quelques pas du chœur, elle aperçut un homme à terre, le dos appuyé contre l’une des colonnes qui soutenaient la voûte d’une chapelle plongée dans l’obscurité. Il la suivit des yeux en souriant tout le temps qu’elle se rapprocha.

– Bonjour, Rebecca, fit-il une fois qu’elle se fut arrêtée.

L’homme était enveloppé d’une longue tunique bleu-vert satinée dont ne dépassaient qu’un visage émacié, des pieds et des mains parcourus de veines bleuâtres. Il était livide, à l’exception de profonds cernes prune sous ses yeux mi-clos. Il paraissait âgé, mais Rebecca ne le pensait pas si vieux que ça. Il était simplement à l’article de la mort. Il émettait un pénible râle à chaque inspiration et ses bras étaient pitoyablement étendus le long de ses jambes.

Mais il persistait à sourire, indifférent à son propre délabrement.

– Qui êtes-vous ? demanda-t-elle avec froideur.

– Je suis… la voix de la discorde… J’ai sonné la révolte et tenté vainement de mener mes troupes à la victoire.

– Une révolte ?

– C’est moi qui t’ai mise sur sa piste, c’est moi qui ai pensé à toi. Il ne faut surtout pas qu’il réussisse. Il ne faut pas que cette malédiction s’abatte sur le monde.

– La malédiction de Julius, n’est-ce pas ?

L’homme ne répondit pas. Il tenta d’adopter une position plus confortable, émit un râle de dépit et s’immobilisa de nouveau.

– Le tableau est maudit. Julius a enclenché la minuterie et c’est Lui qui va se charger de faire exploser la bombe.

– Lui ?

– Je crois que tu sais parfaitement de qui je veux parler.

Elle garda le silence. Il l’observait avec intensité. Cette misérable créature souffrait, c’était évident, mais elle ne lui inspirait aucune pitié.

– Cette malédiction… De quoi s’agit-il ? Que va-t-il se passer ?

Le sourire du moribond s’agrandit en un rictus démoniaque.

– Le chaos ! Le chaos sur Terre !

Il prit une profonde inspiration qui lui tira une horrible grimace.

– Il est hors de question qu’il réussisse ! cria-t-il. C’est pour ça que tu es là, c’est grâce à moi et à ceux qui m’ont été fidèles jusqu’à la fin que tu es arrivée jusqu’ici. Jusqu’à lui. Tu dois vaincre la malédiction.

– Pourquoi ne doit-il pas réussir ? Pourquoi tant d’acharnement à contrecarrer ses plans ? Vous n’avez rien d’un bon samaritain…

L’homme laissa échapper un rire bref.

– Crois-moi, mieux vaut moi que lui.

– Vous êtes mourant…

– Il y en aura d’autres après moi.

– Meilleurs que lui ? Meilleurs que vous ?

Elle secoua la tête.

– Je n’y crois pas.

– Tu sais qui il est. S’il est venu jusqu’ici, ce n’est pas pour le bien de l’humanité.

– Alors que vous oui ?

– Il déteste l’Homme, Rebecca, et sa patience est à bout. Lorsqu’il aura accompli son œuvre, il ne restera plus un souffle de vie à la surface de la Terre. Mais quelqu’un peut encore l’arrêter.

Il parvint à lever un bras et pointa un doigt osseux dans sa direction.

– Toi.

– Vous n’avez pas répondu à ma question. Qu’avez-vous à gagner à ce qu’il échoue ? Qui me dit que le remède ne sera pas pire que le mal ? Pourquoi vous ferais-je confiance, à vous plutôt qu’à lui ?

La créature émit une série de petits rires qui se répercutèrent de façon sinistre à travers la nef.

– Vraiment ? Tu serais capable de placer toute ta confiance en celui qui a décimé toute ta famille ?

Elle fronça les sourcils. L’homme capta l’incompréhension dans son regard et un léger sourire se dessina sur son visage.

– Tu es au courant, n’est-ce pas ?

Elle hésita un instant.

– Oui, il a tué ma grand-mère.

– Oui…

Il semblait attendre la suite. Rebecca se sentit soudain mal à l’aise. Ils se défièrent du regard pendant quelques secondes.

– Tu ne sais donc pas tout…

L’atmosphère de l’église se rafraîchit insensiblement.

– Que voulez-vous dire ?

– Il a bien failli te tuer… Que s’est-il passé là-bas, à Shanghai ? Il a posé sa main sur ta tête. Son pouvoir est immense. Il manipule les êtres, la matière, il peut commander à la moindre particule de vie. Qu’as-tu éprouvé alors ? Tu as senti le sang affluer, sa pression marteler les parois de ton crâne. Tu as senti ce liquide grouillant s’épaissir, se figer…

L’homme s’arrêta un instant, comme pour ménager le suspense. Il semblait respirer de plus en plus difficilement.

– Il a façonné cette masse de sang mortelle et l’a transportée vers ton cerveau. C’est une mort comme une autre, mais il affectionne son invisible brutalité. Une embolie cérébrale… Tu es en train de mourir Rebecca.

Il s’interrompit de nouveau, mais involontairement cette fois-ci. Il devait reprendre son souffle.

– Mais tu es plus forte que ta mère.

Alors, elle comprit. Elle sentit ses jambes se dérober sous elle et appuya l’une de ses mains contre le mur.

– Pensais-tu vraiment que le don de ta grand-mère avait sauté une génération ? reprit l’homme péniblement. Le don que tu possèdes te vient de ta grand-mère… et de ta mère. Elle a été la première à voir clair dans son jeu. Crois-tu qu’il allait courir le risque ?

Rebecca tourna la tête vers son tourmenteur dont le front était à présent couvert de grosses gouttes de sueur.

– Il a scellé ton destin l’année de tes deux ans, Rebecca.

Elle se jeta sur lui et saisit les pans de sa tunique pour amener son visage à elle. Le tissu bleu glissa doucement du haut de sa tête, révélant un crâne chauve et tavelé.

– Espèce de…

– Nous ne sommes pour rien dans ce qui est arrivé à ta mère et à ta grand-mère ! se défendit l’homme dans un fiévreux sursaut d’énergie. Tu diriges ta colère contre la mauvaise cible.

Elle l’observait d’un air féroce et serrait les dents pour ne pas offrir une seule larme à la vue de cette pitoyable créature.

– Maintenant, Rebecca, lui dit celle-ci avec défi, tu as juste ce qu’il faut de haine pour trouver la force de l’arrêter.

– Oui… Je le renverrai d’où il vient. Il vous y rejoindra, vous et tous ceux de votre espèce.

– Alors ne perds pas ton temps avec moi.

– Dites-moi ce que je dois faire, lui cracha-t-elle au visage en appliquant au haut de son corps une secousse brutale qui lui coupa le souffle. Le tableau d’Otto est la clé, n’est-ce pas ? Refaire ce qui a été défait, c’est bien ça ? Dites-moi !

Elle le secoua une nouvelle fois.

– Dites-moi ! lui cria-t-elle en pleine face.

– Le peintre…, souffla-t-il.

Il n’acheva pas sa phrase. Il rejeta la tête en arrière, ouvrit grand la bouche et inspira une dernière fois bruyamment. L’homme et les vêtements qui l’enveloppaient s’effondrèrent en un amas de cendres. Rebecca ouvrit lentement la main et observa les fines particules s’écouler entre ses doigts. Elle poussa un cri rageur et abattit son poing au milieu de la poussière.

Lorsque Peter émergea de sa sieste, il trouva Rebecca assise côté passager, le regard fixé au-delà du pare-brise. L’expression de son visage l’inquiéta et il tourna la tête à la recherche de l’objet de son trouble. En face d’eux, les maisons anciennes du centre du village, bien moins entretenues que celles de Saint-Antonin, et au-delà, la route qui les avait menés jusqu’ici et qui repartait tout droit en direction de la campagne. Les lieux étaient aussi déserts que lorsqu’ils avaient garé leur voiture. Rien ni personne qui pût expliquer un tel trouble.

– Ça ne va pas ?

Elle mit plusieurs secondes à redescendre sur terre.

– Si, tout va bien.

Il posa les yeux sur le tableau de bord.

– Merde ! Il est déjà seize heures trente, il faudrait peut-être y aller ! Tu aurais dû me réveiller.

– Tu dormais comme un bébé.

– Tu n’as pas dormi, toi ?

– Non.

– Mais tu es là depuis combien de temps ?

– Un certain temps.

Il démarra et fit faire marche arrière à la voiture.

– C’était comment, à l’église ? voulut-il savoir.

– Instructif. Dès que tu vois un supermarché ou une épicerie, tu t’arrêtes, s’il te plaît.

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