La porte de Bosch
Peter – Wittemer End, Pays-Bas, J-14
– Quand est-ce que tu bosses, Peter ? Je ne m’en plains pas, ajouta-t-elle aussitôt, je me pose juste la question.
Ils roulaient vers Wittemer End depuis une vingtaine de minutes. Peter regardait droit devant lui, les bras croisés sur son immense poitrail.
– Ne t’inquiète pas pour ça, je fais ma part de boulot.
– Je n’en doute pas une seule seconde. Je te remercie d’être venu, Peter. Vraiment.
– Pas de problème, petite sœur, je ne tiens pas à te voir tomber entre les mains d’un vieux pervers, répondit le colosse.
« Petite sœur »… Elle était de sept ans son aînée. Elle savait que pour lui, c’était bien plus qu’un simple sobriquet. Quand elle l’avait connu, il venait à peine de se débarrasser de ses couches-culottes et elle faisait le double de sa taille. À présent, il la dépassait de presque dix centimètres et elle n’était pas parmi les plus petites.
– Ça se passe bien, au journal ? demanda-t-elle.
– On a pas mal de travail, en ce moment. On aurait d’ailleurs bien besoin de renfort. Ça te dit pas, un peu de pige ?
– C’est pas mon truc, les jeux vidéo. Toute cette violence, cette débauche de sang, je trouve ça dégueulasse.
– Mais arrête, y a pas que ça, je teste aussi des jeux de sport, des jeux de stratégie, des jeux d’aventure. Pour certains, t’aurais pas assez de deux cerveaux pour avancer. Tu devrais essayer, ça te détendrait.
– Se prendre la tête pour résoudre une énigme juste pour gagner le droit d’en avoir une encore plus corsée derrière, tu parles de détente.
– C’est quoi, se détendre, pour toi ?
– Mais j’en sais rien moi, dit-elle sur un ton impatient. Certainement pas ça.
Peter ricana et reporta son attention sur les bois qui défilaient le long de la route.
– Merde, j’aimerais bien savoir comment tu te détends, toi. Je ne te vois jamais que le nez dans tes cartes.
– Tu exagères, je n’y passe pas mes journées.
– Ce n’est pas l’impression que ça donne. Enfin quoi, tu parles sans arrêt des petits problèmes de madame Truc qui aimerait ramener le bonheur dans son couple, ou de mademoiselle Machin qui souhaiterait tant s’entendre mieux avec ses parents. Tu devrais prendre un peu plus de temps pour toi.
– Eh, Jiminy, t’as fini avec tes sermons ?
– Ouais, ben justement, t’aurais peut-être besoin d’un Jiminy Cricket. Il te dirait de t’occuper de toi avant de t’occuper des autres et de peut-être t’inquiéter de ces…
Il chercha ses mots en agitant les doigts en l’air.
– Ces trucs que tu vois, compléta-t-il avec une grimace.
Rebecca braqua un regard mauvais vers son passager.
– Eh, mais t’as décidé d’être chiant, aujourd’hui.
Peter sentit le terrain devenir glissant, il lui fallait calmer le jeu.
– Non, ce que je veux dire…, commença-t-il posément.
– Fous-moi la paix avec ça, OK ?
– Oh… doucement petite sœur, je suis juste un peu inquiet. Ça se multiplie ces derniers temps et…
– Arrête.
Peter leva les mains en l’air comme pour se protéger de la colère de son amie et se mura dans le silence. Une minute passa sans qu’ils échangent le moindre mot.
– Excuse-moi, lâcha finalement Rebecca. C’est vrai que c’est de plus en plus souvent ces derniers temps et ça me rend… nerveuse.
– Ça va…
– Excuse-moi Peter, insista Rebecca sur un ton plus doux.
– C’est bon, n’en parlons plus.
Rebecca se mordit la lèvre. Pourquoi fallait-il qu’elle s’emportât si facilement ? Cette façon de se comporter, c’était presque maladif, elle le savait en plus, mais elle n’avait jusque-là jamais été capable d’améliorer les choses. Autant avait-elle toujours su faire preuve d’empathie dans sa vie professionnelle, autant ne supportait-elle pas la critique en privé et montait-elle sur ses grands chevaux à la moindre remarque. On ne lui en avait fait que trop souvent le reproche.
Mais merde, il n’a pas à me faire la morale non plus…
Rebecca avait aussi ceci de remarquable : ses remords fondaient comme neige au soleil.
– On va où, à ce propos ? demanda Peter au bout d’un moment.
– Ben, il est temps que tu poses la question, on est presque arrivés. Wittemer End, je vais voir un certain monsieur Otto Van Helsing, dans un grand manoir lugubre.
Elle prononça ce dernier mot d’une voix qu’elle s’efforça de rendre la plus effrayante possible.
– Van Helsing ? Alors ça, c’est pas mal.
– Tu le connais ? demanda Rebecca.
– Ce Van Helsing-là, non. Mais je connais le Van Helsing qui tue Dracula dans le roman de Bram Stoker. Tu devrais connaître ce genre de choses.
– Les vampires me consultent rarement, rétorqua Rebecca en encaissant la pique. On n’a pas les mêmes horaires.
– À propos de consulter, je vais aux États-Unis dans pas longtemps voir un fabricant de processeurs. Il faut absolument que tu me tires les cartes. Ils viennent de sortir un petit joujou, mais alors, une vraie merveille de technologie. J’aimerais savoir s’ils vont me faire cadeau d’un de ces petits bijoux.
– Non, mais c’est pas vrai… Il n’y a rien d’autre que tu veuilles savoir ? Si ton voyage va bien se passer ? Si tu vas revenir en un seul morceau ?
– Même en plusieurs morceaux, je m’en fous. Du moment que j’arrive à monter ce processeur sur mon PC à mon retour.
Rebecca secoua la tête. Son regard fut attiré par des petites taches claires aux pieds de Peter.
– Pourrais-tu éviter de faire disparaître le plancher de ma voiture sous les graines de tournesol, s’il te plaît ?
Peter s’arrêta en plein épluchage et fixa Rebecca. Il attendit qu’elle soit concentrée sur sa conduite pour gober la petite graine qu’il serrait entre ses lèvres avec un bruit de succion volontairement exagéré.
– T’es dégueu, lui lança Rebecca sans quitter la route des yeux.
La voiture entrait à ce moment dans Wittemer End, quartier ancien aux rues étroites le long desquelles étaient bâties de riches maisons bourgeoises. Sobres, mais élégants arrangements de briques colorées, façades crépies parées de porches classieux enchâssés dans de solides encadrements de pierre, fenêtres rehaussées d’arcs en accolade ou de floraisons de pierre semblables à d’éternelles pergolas. Les maisons les plus cossues étaient flanquées d’encorbellements ou d’oriels, ou s’étiraient en clochetons aux formes anguleuses qui projetaient leur ombre sur les toits d’ardoise. Le ticket d’entrée ne devait pas être à la portée de toutes les bourses.
– Il m’a dit de prendre toujours tout droit. Le manoir se trouve aux limites de la ville, on ne peut pas le rater, à ce qu’il paraît.
Après plusieurs centaines de mètres, les habitations devinrent plus clairsemées ; çà et là n’apparaissaient plus que des pavillons récents qui faisaient peine à voir après la splendeur du vieux quartier. Puis les arbres se resserrèrent le long de la chaussée, les voitures se raréfièrent. Ils poursuivirent leur route au milieu d’une dense forêt de résineux. Peter brisa le silence :
– Aux limites de la ville ? Il a une étrange conception des distances, ton bonhomme.
Il eut à peine achevé sa phrase qu’une trouée laissa enfin entrevoir le manoir sur la gauche. Peter siffla entre ses dents.
– Celui-là, tu lui fais payer le prix fort, fit-il avec un clin d’œil.
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