La porte de Bosch
Rebecca – Wittemer End, Pays-Bas, J-2
Rebecca se résolut à raccrocher. Le prénom d’Otto resta un instant affiché devant ses yeux puis disparut. Elle fixa avec désespoir l’écran d’accueil de son téléphone portable. Il n’était pas venu la chercher et ça, c’était incompréhensible. Même si son cœur la suppliait de garder un espoir, fût-il infime, elle avait la conviction qu’il s’était passé quelque chose. Elle releva la tête. Le wagon était quasiment vide. Une étudiante était plongée dans ses notes de cours un peu plus loin sur sa gauche, une tête coiffée de deux énormes écouteurs se balançait au rythme de la musique au fond de la rame. Elle regarda la nuit défiler à travers la fenêtre du train. Le ciel était constellé d’étoiles et la lune légèrement rosée sous l’effet d’un fin dépôt translucide qui maculait le verre juste devant ses yeux. Elle se pencha en avant, modifia légèrement son angle de vue. Non, ce n’était pas cette tache qui lui donnait cette étrange teinte, l’astre était réellement rouge.
Peter n’était pas du genre à s’énerver. En de rares occasions, il s’emportait contre son PC et mettait une grande baffe à son écran quand le processeur n’arrivait plus à suivre et polluait le défilement des images de secousses épileptiques, mais il avait le don de rester calme en toutes occasions. Sa taille et sa corpulence étaient des moyens de persuasion – ou de dissuasion, selon les circonstances – suffisants. Mais là, c’était quand même fort de café. Aucune nouvelle depuis maintenant plus d’une semaine. Comment était-ce, là-bas à Vegas ? Quel temps faisait-il ? Avait-elle retrouvé sa copine ? Était-elle même bien arrivée ? C’était le silence radio complet. Non, il ne s’énervait pas facilement, mais il savait manifester son mauvais caractère de bien d’autres façons. Il avait longtemps mis un point d’honneur à ne pas l’appeler, se convainquant à certains moments que ce n’était pas à lui de le faire, s’énervant à d’autres que si elle avait mieux à faire que de lui donner de ses nouvelles, lui aussi avait mieux à faire que de se ronger les sangs. Mais l’inquiétude avait finalement eu raison de son entêtement.
Il raccrocha. La messagerie, une nouvelle fois. Peut-être un peu énervé, oui. Mais surtout inquiet. Elle n’était pas du genre à oublier ses promesses. Il baissa la tête vers les deux chats dont la tête était plongée dans la gamelle qu’il venait de remplir de croquettes.
– Et alors, la patronne, vous ne sauriez pas où elle est, vous ?
Il observa un moment les félins qui dévoraient leurs croquettes comme s’ils n’avaient pas mangé depuis deux jours. Le bruit de leur mastication le fit grimacer – des craquements écœurants comme si de petits os étaient en train de se faire broyer à féroces coups de dents.
– Ouais, évidemment, fit-il d’un air dépité. Si les chats servaient à quelque chose, ça se saurait.
Il quitta l’appartement et s’engouffra dans sa voiture. La température s’obstinait à rester bloquée plusieurs degrés en dessous de zéro depuis trois jours et même lui, qui disposait naturellement d’une protection thermique relativement efficace, commençait à trouver ce début d’hiver particulièrement rigoureux. Il enfonça la clé dans le contact et démarra le moteur. Au moment où il posait le pied sur la pédale d’accélérateur, il vit la voiture de Rebecca passer à fond de train devant la sienne et traverser le carrefour alors que le feu tricolore était sur le point de passer au rouge. Il n’avait pas eu le temps de voir son visage, mais il n’avait aucun doute, c’était bien sa voiture. Il ne l’avait jamais vue conduire de façon aussi sportive. Et elle n’était même pas passée à l’appartement. Quelque chose clochait. Mais au moins elle était en vie et en un seul morceau. Il enfonça la pédale d’accélérateur et se lança à sa poursuite.
Apercevant le manoir, Rebecca guida sa voiture sur le bord de la chaussée et coupa le contact avant d’avoir complètement immobilisé le véhicule. Celui-ci ralentit en silence sur quelques mètres puis s’arrêta doucement près de la grille d’entrée du parc. La nuit était claire, la route brillait sous la clarté de la lune, mais pas de cette clarté diaphane et froide à laquelle elle était habituée. Non, le goudron semblait irradier une étrange lumière, légèrement rosée.
Elle fit le tour de la voiture puis s’immobilisa devant la grille, oreille tendue, espérant un signe – n’importe lequel – qui l’aurait définitivement rassurée sur la condition d’Otto. Réalisant que ce signe n’arriverait jamais, elle appuya sur le bouton de l’interphone. Une fois. Deux fois. Puis une troisième et dernière fois avant d’actionner le loquet. La grille était fermée à clé. Elle s’écarta et leva les yeux. L’arête du mur d’enceinte était hérissée de tessons de bouteilles. Elle évalua la hauteur du mur. Il n’était pas bien haut – deux mètres, tout au plus.
Elle retourna à sa voiture et revint avec deux grosses couvertures de laine qu’elle plia soigneusement en deux bandes larges d’un mètre et épaisses de plusieurs centimètres. Elle en prit une à deux mains, la fit tomber le long de son dos et la balança par-dessus sa tête, puis répéta l’opération avec la deuxième couverture. Une fois le matelas de laine bien en place sur les tessons, elle recula de quelques mètres et s’élança. Elle parvint à caler ses aisselles sur l’épaisseur de la laine, se hissa à la force des bras, puis passa les jambes et se laissa retomber sur l’herbe rase. Elle s’immobilisa et attendit un instant, à l’écoute de l’obscurité. Aucun signe de vie des chiens non plus. Mon Dieu, faites qu’ils soient à l’intérieur et toujours en vie…
Elle se mit en route vers la grosse bâtisse, marchant d’un pas rapide le long de l’allée gravillonnée. Le mauvais pressentiment qui lui vrillait les entrailles depuis son départ de Chine grandissait à mesure qu’elle approchait du manoir. Cette détestable sensation, comme si son estomac s’était changé en une grosse boule de nausée pure, finit par faire remonter ce goût immonde qui lui était subitement et sans explication rationnelle venu à la bouche lorsqu’elle était arrivée chez elle il y avait vingt-trois ans de cela.
Sa grand-mère venait de mourir dans d’atroces souffrances, elle ne le savait pas encore, elle était à des millions de kilomètres de l’imaginer – elle pensait encore à l’école, à ses discussions futiles avec ses camarades de classe, à ses devoirs qu’il lui faudrait faire en arrivant –, mais avant les gyrophares, avant d’apercevoir tout ce monde devant la maison, avant même l’inquiétude et la peur, il y avait eu cette saveur métallique dans sa bouche, celle du sang versé par sa grand-mère. Sur le moment, elle n’y avait pas prêté plus d’attention que ça, elle s’en était étonnée, mais l’avait vite oubliée. Ce n’était que bien après qu’elle s’en était rappelée et qu’elle avait compris que c’était un message qui lui avait été envoyé.
Et aujourd’hui, c’était exactement la même chose.
Faites que ce ne soit pas ça…
Il y avait de la lumière au rez-de-chaussée. Elle monta les marches du perron. La porte d’entrée était fermée. Elle tourna le bouton et poussa. Fermée, mais pas verrouillée. C’était peut-être dans les habitudes d’Otto, mais cela ne la rassura pas. Elle fit un pas et se figea, aux aguets. Les lumières étaient allumées dans le vestibule et au-delà dans la bibliothèque, mais le manoir était silencieux. Elle referma la porte et s’avança. Arrivée dans la bibliothèque, elle aperçut d’abord les chiens, assis sur leur séant, qui se levèrent à son approche et gémirent. Puis elle vit Otto, allongé par terre, sur le côté. Elle se précipita, fit le tour du corps et s’agenouilla.
– Otto ? Otto ? Vous m’entendez ?
Elle approcha son visage du sien. Pas un souffle. Elle lui prit la main – elle était glacée.
– Otto, c’est Rebecca.
Elle appuya deux doigts à la base de son poignet, mais elle savait que c’était peine perdue. Elle le savait depuis le départ… Elle posa une main sur sa joue, essaya de se convaincre que ce n’était pas possible, que ce ne pouvait pas être lui. Non, ce ne pouvait pas être lui, elle n’avait devant les yeux qu’un simple leurre de pigments et d’huile, comme toutes ces créatures qui s’étaient enfuies de ce tableau maudit.
– Otto, je vous en prie…, souffla-t-elle alors que les larmes lui montaient aux yeux.
Sa peau était si froide…
Elle devait se rendre à l’évidence. Elle déglutit avec peine, serra les dents et leva les yeux en direction du tableau. Elle ressentit un choc à la vue du rectangle noir. Au même moment, les chiens détalèrent vers le vestibule. Elle se retourna aussitôt et fit le tour de la bibliothèque du regard. Elle était seule. Qu’avaient-ils vu ? Qu’avaient-ils senti ? Elle se remit debout, fit quelques pas dans la pièce. Le vent s’était levé, il avait trouvé un chemin jusqu’ici et son sifflement sinistre était le seul son qui régnât dans tout le manoir. Elle décida de suivre la trace des chiens qui s’étaient élancés dans le salon.
La lumière y était également allumée, mais la pièce était vide. Elle poursuivit son inspection dans la cuisine. Un courant d’air froid la fit frissonner sur le seuil. Elle actionna l’interrupteur et une rangée de spots illumina les carreaux d’un immense plan de travail placé au centre de la pièce et sur lequel des ustensiles de cuisine étaient soigneusement disposés. Des placards en chêne surplombaient un second plan de travail contre le mur du fond. Toute la pièce témoignait du même soin maniaque : les surfaces étaient reluisantes, les rares objets qui n’avaient pas été rangés étaient alignés au cordeau sur les plans de travail, les fruits et les légumes soigneusement disposés dans une corbeille de verre. L’inox rutilant d’un grand évier faisait miroiter la lumière des spots. Elle traversa cet univers de propreté et poussa une porte entrebâillée sur sa droite.
Le garage. La Jaguar était à sa place.
Elle regagna la cuisine, puis le salon. Son regard se posa sur la sacoche d’Otto, abandonnée sur un bureau. Près du sac, il y avait un stylo et un papier plié en deux. Elle jeta un œil. Des notes. Des commentaires et des observations qu’il avait rédigés à la suite de son séjour à l’abbaye et dont la majeure partie lui avait déjà été rapportée lors de leur dernière conversation téléphonique : Julius, un résumé de sa vie, son exil à Saint-Antonin-Beaulieu, la lettre qu’il y avait écrite, la malédiction. Otto mentionnait également l’existence d’un dessin dans un carnet appartenant à un certain « Frère Siméon » et il avait inscrit une question au bas de la feuille : « Reproduire le tableau ? » Qu’avait-il voulu dire par là ? Elle repensa au tableau, duquel avait disparu toute trace de l’œuvre de Bosch, puis l’image du corps d’Otto étendu sur le sol de la bibliothèque lui revint à l’esprit. Ses épaules s’affaissèrent et la douleur se réveilla. Elle ne pouvait pas le laisser ainsi. Elle retraversa la cuisine et prit le chemin de la bibliothèque.
Toutes ces pièces vides et silencieuses la mettaient mal à l’aise. Le manoir était si vaste… Elle tourna la tête vers la cage d’escalier. Et se figea. Il lui semblait avoir vu une tache blanche en haut des marches. Elle s’approcha, monta quelques marches, tendit le cou vers le premier étage plongé dans l’obscurité. Elle n’était pas sûre de vouloir monter. Plus haut, le plancher craqua. Son cœur marqua un temps d’arrêt. Elle essaya de retrouver son calme et de rassembler ses esprits. Il y avait forcément des bestioles dans cette immense maison.
Une sacrée bestiole, alors.
Elle retourna à la cuisine, repéra un long couteau à viande sur le plan de travail. Cela ferait l’affaire. De retour en bas des marches, elle donna un peu de lumière et examina une nouvelle fois la cage d’escalier. Son cœur battait la chamade. Elle commença son ascension, aussi discrètement que possible. À mi-chemin, elle entendit un nouveau craquement à l’étage. Pas de doute, elle n’était pas seule. Elle prit son courage à deux mains et s’engagea dans le couloir qui donnait sur les chambres, couteau en avant. Elle se rappela sa rencontre avec la créature. Quelle chambre était-ce, déjà ? Elle tourna la tête. La deuxième, sur la gauche. Machinalement, elle se dirigea dans cette direction.
Elle ne pouvait pas imaginer que son cœur pût battre encore plus vite sous le coup d’une nouvelle émotion – un craquement, une porte qui claquât ou s’ouvrît –, non, cette fois-ci, il s’arrêterait net. Elle entrouvrit la bouche, aspira de grandes bouffées d’air, essaya d’exhaler son angoisse aussi calmement que possible. Rien n’y faisait. Elle était terrorisée. Elle abaissa la poignée, poussa la porte et s’empressa d’actionner l’interrupteur. La pièce était vide. Elle referma la porte. Elle n’était pas enthousiasmée par l’idée d’inspecter les autres pièces.
Elle perçut alors une agréable senteur dans l’air, un doux effluve semblable au parfum du jasmin. Deux bras l’enserrèrent par-derrière. Une main glacée plaqua la main qui tenait le couteau contre son ventre tandis qu’une autre se posait sur sa poitrine. De sa main libre, Rebecca tenta de repousser le visage de son agresseur, mais l’étau se resserrait déjà. Elle essayait désespérément de dégager cette main de porcelaine qui lui écrasait la poitrine. Ce froid… Elle ne sentait plus le haut de son corps et sa conscience était en train de basculer.
Il y eut un énorme choc dans son dos et elle fut libérée de la mortelle étreinte.
Peter pointa le chandelier en fer forgé en direction de la forme recroquevillée à terre.
– Tu bouges pas le petit doigt.
Le visage de la jeune femme se tourna lentement vers lui. Des larmes coulaient le long de ses joues pâles. Ses belles boucles blondes formaient un voile implorant devant ses yeux tristes.
– Pourquoi Peter ?…, fit-elle d’une voix suppliante.
Puis elle tendit une main dans sa direction. Il hésita. Jamais il n’avait vu pareille beauté, un ange descendu du ciel, tout de blanc vêtu. Son arme lui glissa des mains. Rebecca, à terre, les mains sur le cœur, observait la scène, impuissante.
– Peter, non…, dit-elle dans un souffle.
– Je t’en prie, Peter, insista la jeune femme, aide-moi à me relever.
Il prit sa main dans la sienne, la releva doucement et l’approcha de lui. Puis il croisa son regard – émeraude, translucide. Fascinant. Elle sourit. Un sourire mauvais, calculateur. Dépourvu de toute humanité. Il posa ses mains sur les hanches de la jeune femme, la souleva de terre sans le moindre effort et, après une courte hésitation, la balança par-dessus la rambarde de l’escalier. Il n’y eut aucun cri, aucun choc. La silhouette s’était évaporée dans les airs avant même d’avoir touché le sol.
– Ben merde, dit Peter.
Il se retourna et s’agenouilla auprès de Rebecca qui reprenait doucement ses esprits.
– Ça va ?
– Oui, ça va.
– J’appelle les flics.
Elle lui saisit le bras.
– Et qu’est-ce que tu vas leur dire ?
– Il y a un type mort en bas, fit-il remarquer.
– Je suis au courant, oui. Aide-moi à me relever.
Ils redescendirent au rez-de-chaussée, Rebecca encore faible se reposant sur Peter qui la soutenait par la taille, et rejoignirent la bibliothèque où reposait le corps sans vie d’Otto. Il lui vint subitement à l’esprit qu’elle n’entendrait plus jamais le son de sa voix. Sa volonté vacilla. Elle avait senti en lui une personne admirable, un homme juste, simple et généreux, qu’elle aurait aimé connaître en d’autres circonstances et dont, elle en était sûre, elle se serait fait un ami sincère. Elle avait passé si peu de temps avec lui…
Ils le lui avaient enlevé, tout comme sa grand-mère.
– Rebecca…
Elle tourna la tête. Peter l’observait, dans l’attente d’une décision.
– On ne peut pas le laisser ainsi, dit-elle soudain.
– C’est bien pour ça qu’il me semble judicieux d’appeler les flics.
Il fit le tour de l’immense pièce du regard.
– T’es sûre qu’il n’y a pas d’autres… de ces machins dans le coin ? demanda-t-il avec anxiété.
Rebecca ignora sa question, posa une main sur la tête d’Otto comme en un dernier geste d’adieu, puis se leva et se dirigea vers le téléphone. Elle enfouit ses mains dans les manches de son pull, s’empara du combiné et composa le numéro de la police à travers la laine. Une voix s’éleva à l’autre bout du fil après presque une minute d’attente.
– Le manoir d’Otto Van Helsing, Wittemer End. Il y a eu un accident. Dépêchez-vous, je vous en supplie.
Et elle raccrocha. Peter la regardait, médusé.
– On file en vitesse, lui dit-elle.
Peter s’abstint de tout commentaire et la reprit par la taille. Parvenu dans le vestibule, il s’immobilisa subitement.
– Le couteau, dit-il.
– Et le chandelier, ajouta Rebecca.
– Attends-moi ici, je n’en ai pas pour longtemps.
– Essuie-les soigneusement. Le couteau était sur le support dans la cuisine, il y a un logement vide.
Peter disparut dans le salon. Il revint deux minutes plus tard, l’air soucieux.
– Ils vont forcément retrouver ta trace. Tu as dû laisser tes empreintes un peu partout dans la baraque.
– Je saurai leur expliquer que c’était un de mes clients. J’ai forcément laissé des traces. Tu as une autre solution ? De toute façon, je te garantis que d’ici peu, les flics auront d’autres chats à fouetter.
Ils quittèrent le manoir, Rebecca toujours soutenue par Peter. Un froid mortel s’étendait depuis son épaule jusqu’à sa poitrine.
– Tu peux conduire ? lui demanda-t-il.
– Je pense, oui.
– Tu penses ou tu en es sûre ?
– Je n’ai pas trop le choix.
– On peut revenir avec ma voiture.
– Et laisser la mienne ici avec tous les flics qui vont débarquer ?
– Ouais, t’as raison…
Peter observa Rebecca à la dérobée. Elle était encore plus pâle que d’habitude. Il pria pour qu’elle ne tombât pas dans les pommes en conduisant.
– Il va quand même falloir que tu me donnes quelques explications, dit-il quand ils furent à quelques mètres seulement du portail d’entrée.
– Ça risque d’être long.
– Ça prendra le temps que ça prendra, répondit-il sèchement. Il me semble que, jusque-là, tu ne m’as pas dit grand-chose de tes petites sorties.
Ils s’arrêtèrent au pied du mur. Rebecca releva la tête, la baissa presque aussitôt en poussant un long soupir.
– Merde…
– Quoi ?
– J’avais oublié que la grille était fermée.
Elle leva un sourcil et interrogea le géant du regard.
– Ben oui, je suis aussi passé par là, figure-toi. Et si moi, j’y suis arrivé, alors même dans ton état, toi aussi tu y arriveras.
Elle esquissa un sourire, à peine un mouvement de lèvres, mais cela suffit pour mettre du baume au cœur de Peter. Tandis qu’il la soulevait de terre et la hissait à bout de bras, juste au-dessus de leurs têtes un nuage glissait devant la lune et se teintait de sang.
*
Malcolm errait dans East End, une bouteille de bourbon à la main. Il n’en restait plus que quelques gouttes, il était temps de récupérer un peu de monnaie pour se réapprovisionner. Il se trouvait dans une ruelle sombre que peinait à éclaircir la lune suspendue au-dessus de sa tête. Les immeubles crasseux étaient plongés dans le noir. La journée n’avait pas été très bonne. Il s’était d’abord pris la tête avec ce clodo qui lui avait piqué sa place à la sortie de l’église – c’était son territoire, putain, et les vieilles bigotes étaient sacrément généreuses – puis il s’était fait refouler manu militari par ces connards de flics du centre commercial. Et pour finir en beauté, ce putain de clébard qui lui avait pissé dessus. Ouais, une belle grosse journée de merde. Il shoota dans une poubelle, dont la course produisit un bruit d’enfer qui se répercuta d’un bout à l’autre de la ruelle. Il but une nouvelle gorgée, s’arrêta et plissa les yeux.
Merde, c’était bien un bourricot qui s’approchait de lui. Peut-être bien même un canasson. Il avait une sale gueule. Et cette couleur… Malgré l’obscurité, il lui semblait bien que le cheval était… rouge ? Il y avait une fille avec une longue robe noire sur l’animal.
– Putain, c’est une sacrée épée que t’as là, ma poulette. C’est Halloween ?
L’ivrogne ricana de sa propre plaisanterie. La cavalière immobilisa sa monture à quelques pas de lui et abaissa sa capuche. Malcolm dessoûla instantanément.
– Ce sera bien mieux qu’Halloween, Malcolm.
Le cheval souffla bruyamment. Malcolm, livide, se blottit contre le mur pour laisser passer l’immense animal et le regarda s’éloigner sans oser bouger le petit doigt.
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