La porte de Bosch

Christophe Vasse · Chapitre 16 sur 45

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La porte de Bosch

Rebecca – Helm's Street, Las Vegas, États-Unis, J-9

Rebecca – Helm’s Street, Las Vegas,

États-Unis, J-9

 

Le pot d’échappement laissa échapper un long panache gris lorsque le chauffeur redémarra. East End. Ici, le strass et la démesure du Strip n’étaient plus que de lointains souvenirs. Aussi loin que le regard portât, on ne distinguait qu’une succession ininterrompue de bâtiments glauques enlaidis par le manque de soin et la pollution. Parmi eux, beaucoup de petits commerces dont les enseignes déclinaient l’identité en gros caractères aux couleurs criardes. On était bien loin de la frénésie du Strip, mais les rues y étaient aussi encombrées, un microcosme hétéroclite de genres, depuis le SDF habillé de loques dont les chaussures mitées laissaient entrevoir les orteils noirs jusqu’au play-boy en costume trois-pièces qui fendait la foule avec arrogance. Une voiture profilée passa au ralenti en vomissant des rythmes assourdissants par ses vitres ouvertes. L’un des passagers qui battait la cadence sur la portière posa les yeux sur Rebecca et sortit la langue de sa bouche. Elle tourna aussitôt le dos à la rue et fit face à sa destination. Helm’s Street était un étroit passage entre deux pâtés d’immeubles crasseux. Elle respira un grand coup et franchit l’entrée du goulot.

De façon assez inattendue, le brouhaha de la rue s’estompa rapidement. Une longue fresque taguée sur l’un des murs représentait une forêt d’arbres dépouillés entre lesquels se faufilaient des bêtes sauvages. Deux mannequins de vitrine gisaient un peu plus loin près d’un conteneur à ordures, tendant une main malheureuse vers le ciel qui découpait un mince ruban de lumière à la frange des édifices. Elle fit encore quelques mètres et vit les deux personnages de la photo, peints à l’extrémité du passage. Il n’y avait rien à droite de l’homme habillé de rouge, juste l’arête du mur. Elle suivit des yeux la direction qu’il indiquait. Au-delà du passage, il y avait une cour fermée par de hautes constructions grises. Une véranda usée était adossée au pied d’un des bâtiments. Rebecca s’approcha et jeta un coup d’œil à travers le verre sale. À l’intérieur, un formidable capharnaüm. L’entrée se trouvait un peu plus loin.

Le visage de Rebecca s’orna d’un sourire : sur la porte avait été reproduit le sujet central du tableau de Bosch : l’escamoteur. Sa tête était prise dans un casque de football américain, mais l’artiste avait pris le soin d’en faire dépasser le même nez pointu que celui du personnage du peintre flamand. Un dollar remplaçait la petite boule entre les doigts de l’homme. C’était donc cette véranda que le joueur montrait du doigt depuis le passage… Rebecca approcha son visage à quelques centimètres du dessin. Sur la pièce de monnaie, une pie, ailes déployées, avait été substituée à l’aigle américain. En plus du talent, l’artiste avait un subtil sens de l’humour.

Elle manipula la poignée de la porte qui s’ouvrit avec un désagréable grincement. Des planches épaisses posées sur des tréteaux couraient le long de trois côtés de la véranda. Un fatras d’objets composites s’y entassait : pots de peinture, pinceaux, rouleaux, chiffons, outils, morceaux de bois, verroterie, câbles, cartes électroniques dépecées, morceaux de papiers… Elle parcourut du regard cet étrange bric-à-brac et commença à déplacer distraitement les objets. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle était venue chercher ici. Toutes ces babioles semblaient sans rapport les unes avec les autres. Seul un artiste était capable de vivre au milieu d’une telle pagaille…

Elle s’avança vers le fond de la véranda. Des plantes en pot étaient alignées derrière un sous-main noirci d’inscriptions : des notes, des numéros, des symboles, des dessins – des portraits pour la plupart, mais il y avait aussi des schémas de mécanismes et de pièces industrielles. À première vue, rien pour la mettre sur la voie. Près du sous-main trônait un petit tourniquet sur lequel étaient suspendus des tampons. Elle en prit un, le retourna : l’empreinte était indéchiffrable. Elle le pressa sur le sous-main, mais aucun dessin ne s’imprima sur le papier. Elle replaça le tampon sur le tourniquet, en prit un autre – celui-ci arborait un triangle et une date – et l’appliqua sur le sous-main. Rien, l’encre avait séché depuis longtemps. Elle se tourna.

Il y avait un tel désordre…

Qu’est-ce que cet atelier avait à voir avec le tableau d’Otto ? Qu’était-elle censée y trouver ? Elle reposa les yeux sur le sous-main. Des dates, des noms de pays, des bouts de phrases sans signification – « Libya pp + visa », « see J. at french embassy », « CH, Tuesday, 12 th », « 2 tksh passports, wednesday, 20 th ». À quoi – ou à qui – était destiné tout ce charabia ?

Elle s’intéressa de nouveau aux tampons, s’en empara sans conviction pour les appliquer l’un après l’autre sur le sous-main, mais ils n’y laissèrent que des creux secs imprécis. Il n’en restait plus qu’un, qu’elle abattit sans trop y croire sur le papier. Cette fois-ci, un dessin apparut : un rond rouge entouré d’idéogrammes. Elle examina le motif durant de longues secondes, les sourcils froncés. Elle n’y trouvait aucune signification précise. Elle releva la tête pour chercher l’inspiration au-delà du vitrage poussiéreux et poussa un hurlement. La terreur la propulsa en arrière contre une planche sur laquelle étaient posés des pots en verre qui bondirent sur place et renversèrent leur contenu dans un fracas de métal. Sa grand-mère se tenait debout juste derrière la vitre et l’observait sans bouger. Cette fois, ses yeux étaient à leur place, mais c’était la seule partie de son visage qui ne fût pas couverte de sang. Rebecca avait la sensation d’avoir gelé sur place. Elle ferma les yeux, les rouvrit aussitôt, mais elle était toujours là, à la fixer en silence.

Non, non, non, non, non… Il n’y a rien, Rebecca, c’est juste ton imagination…

Elle ferma une nouvelle fois ses paupières, serra très fort, laissa passer quelques secondes, regarda. Referma aussitôt les yeux.

Mon Dieu, c’est un cauchemar… Tu n’es pas réelle, je suis en train d’inventer tout ça.

Elle regarda de nouveau.

Ce n’était plus sa grand-mère, mais un monstre hideux dont la bouche avait été comme tirée vers l’avant, entraînant une partie du visage à sa suite pour lui donner une hallucinante ressemblance avec la tête d’un poisson. Rebecca expira bruyamment et se figea. Au bout de ce qui lui parut une éternité, la tête se tourna puis elle la vit prendre la direction de la porte. Des calendriers et des affiches occultaient les carreaux de ce côté de la véranda de sorte qu’elle perdit un instant la créature de vue. Rebecca attendit, les yeux rivés sur la poignée de porte.

Rien ne se passa.

Après plus d’une minute d’attente, elle sortit de son immobilité et s’approcha, le cœur battant. Lorsqu’elle fut à trente centimètres de la porte, elle s’arrêta et tendit l’oreille. Pas un son. Elle avança prudemment une main, la referma sur la poignée et l’abaissa lentement. La porte pivota en produisant un horrible geignement puis s’immobilisa. Personne. Elle franchit le seuil, explora la cour des yeux, mais il n’y avait plus aucune trace de la créature.

Ni de sa grand-mère.

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