La porte de Bosch

Christophe Vasse · Chapitre 36 sur 45

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La porte de Bosch

Otto – Wittemer End, Pays-Bas, J-2

 

Otto s’installa dans son fauteuil un verre de Gewurztraminer à la main. Dans moins de trois heures, Rebecca serait à ses côtés et il n’aurait peut-être plus l’occasion d’apprécier un bon alcool avant un long moment. Il était bien décidé à savourer ce verre – peut-être le dernier de son existence, songea-t-il fugacement – jusqu’à sa dernière goutte.

Les deux chiens couchés près de la cheminée dressèrent subitement la tête, se levèrent et trottèrent jusqu’à la porte d’entrée de la bibliothèque. Parvenus à destination, ils se mirent à aboyer furieusement, mais se turent presque instantanément et disparurent dans le salon en gémissant. Otto tendit l’oreille et, après une brève hésitation, se leva, déposa son verre de vin sur le manteau de la cheminée et s’empara du Luger posé sur le bureau. Puis il se dirigea vers le vestibule en gardant les yeux fixés sur la porte d’entrée.

En passant devant le salon, il chercha les chiens du regard, mais ils avaient disparu, dans la cuisine, probablement, ou peut-être même plus loin, dans le garage. Les deux rottweilers ne prenaient pas peur facilement et il savait bien à quelle récente occasion ils s’étaient comportés de la sorte. Il prit garde de ne pas faire craquer le plancher du vestibule. Il savait que son approche passerait inaperçue s’il avançait sur la droite, le long du mur, là où les lattes étaient plus rigides. Il s’arrêta et écouta une nouvelle fois : à l’extérieur, le silence habituel de la nuit. Il fit précautionneusement glisser les deux verrous et posa la main sur le bouton de la porte en sondant une dernière fois le silence. Il ramena brusquement la porte vers l’intérieur, fit deux pas en arrière et attendit, arme au poing.

– Qui est là ?

Au bout d’une dizaine de secondes, il s’avança prudemment, toujours sur ses gardes, puis franchit le seuil de la porte d’un bond. Il pivota à gauche, puis à droite. Personne. Il se tourna vers le parc et fouilla les ombres du regard. Il y avait quelque chose de dérangeant dans cette obscurité. Quoi donc ? Il fronça les sourcils. Oui, c’était ça. Ce silence n’était pas si habituel que ça. Rien ne bougeait, il n’y avait pas le plus petit frémissement dans les arbres, le temps semblait s’être arrêté de tourner. Il rejoignit le vestibule à reculons, jeta un dernier coup d’œil sur le parc et referma précipitamment la porte. Il regagna la bibliothèque, posa le Luger sur un guéridon à l’entrée, mais se ravisa aussitôt, jugeant plus utile de garder l’arme à portée de main. Il leva la tête et découvrit qu’il n’était plus seul dans la pièce.

Un homme contemplait le tableau, grand et mince, les mains enfoncées dans les poches d’un long manteau de cuir noir. Sur son visage tranché net, tout en lignes brisées, flottait un sourire satisfait. Otto comprit immédiatement à qui il avait affaire.

– Il ne manque plus grand-chose, à présent. Une fois que cette porte sera refermée, l’autre pourra enfin s’ouvrir.

Un long silence suivit, qui fut brisé par la sonnerie du téléphone. Les deux hommes ne se quittèrent pas des yeux jusqu’à ce que le silence revînt. Otto étendit alors le bras et braqua le canon de son Luger sur le visiteur nocturne.

– Rebecca t’a déjà parlé de moi, n’est-ce pas ? Nous avons eu une petite discussion il n’y a pas si longtemps.

– Qui êtes-vous ?

L’intrus croisa les bras sur sa poitrine.

– Des noms, on m’en a donné des dizaines. C’est assez amusant, quand on y pense. À l’origine, je n’en avais pas. Mais les hommes ont toujours trouvé rassurant de mettre des mots sur leurs peurs.

– Vous n’avez rien à faire ici.

L’homme ne prêta pas attention à la remarque d’Otto et indiqua le Luger d’un mouvement du menton.

– Tu te doutes bien que ton arme te sera inutile, Otto.

– Nous verrons bien. Je suppose que je ne serai guère plus avancé les mains nues.

– Je te félicite pour cet élan de lucidité.

– La partie n’est pas encore gagnée. Nous ferons ce qu’il faut pour vous renvoyer d’où vous venez. Vous ne faites peur à personne.

Un rire froid et calculateur se répercuta à travers toute la bibliothèque.

– Nous ne faisons peur à personne car nous ne nous sommes pas encore avancés en pleine lumière, Otto. Lorsque les loups sortiront du bois, les hommes se cloîtreront et il ne leur restera plus qu’à s’agenouiller devant leurs misérables icônes.

– Je n’ai jamais cru en un quelconque dieu. Je ne vais pas commencer aujourd’hui.

L’autre soupira.

– D’où tenez-vous cet acharnement compulsif à empêcher le cours des choses ? Ceux qui se sont élevés contre moi ont échoué. Que crois-tu faire avec ce misérable jouet ?

Il leva un doigt. Otto ressentit aussitôt une chaleur intense au creux de la main. Il vit le métal de son Luger rougir et lâcha prise pour éviter la brûlure. Le pistolet tomba à terre et glissa sur le plancher jusqu’aux pieds de l’homme, qui s’abaissa sans se presser et le ramassa. Il tourna et retourna l’arme dans ses mains, semblant l’étudier avec une grande curiosité, puis poursuivit son discours.

– Sarah était un prodige, Julius en était un autre en son temps. Son désir de destruction a dépassé toutes nos espérances. Il est parvenu à allumer une flamme qui a bien failli s’éteindre et qu’il nous appartient aujourd’hui de ranimer. La patience est une de mes rares vertus. J’avoue cependant que ce fut long. L’heure est enfin arrivée. Je te le répète, Otto, ni Rebecca ni toi ne pourrez changer le cours des choses.

– Si vous êtes si sûr de vous, vous ne verrez pas d’objection à ce que je tente ma chance.

– Oh, mais tu vas pouvoir tenter ta chance, Otto.

L’homme fit quelques pas, se laissa tomber dans un fauteuil et, emprisonnant le Luger entre ses deux mains jointes sous son menton, le pointa avec nonchalance en direction d’Otto.

– Vois-tu, il ne reste que deux personnages dans le tableau. Mais ça, j’imagine que tu le sais déjà, tu connais cette œuvre mieux que personne. Ces deux personnages, je vous les ai réservés, à Rebecca et à toi. Tu as l’insigne honneur d’être le premier à choisir.

Le tableau émit une série de brefs craquements puis sa surface se gonfla et se contorsionna pour esquisser des formes vaguement humaines. Les contours d’un visage apparurent, et s’évanouirent avant de reparaître plus distinctement, matérialisant les traits d’une femme semblant pousser un horrible hurlement, comme mortifiée par une naissance difficile. Une autre ombre, comme une tête d’insecte, apparaissait en alternance avec cette figure convulsionnée. Au bout d’une interminable agonie, deux formes furent jetées à terre, comme prises dans un plasma noir. Cette sombre gangue disparut progressivement, faisant apparaître une femme vêtue d’une longue robe blanche et un être humanoïde dont le corps était surmonté d’une tête d’araignée.

Les deux créatures se mirent lentement debout. Otto fit deux pas en arrière. La femme était éblouissante, une déesse qu’Otto avait du mal à imaginer sortie tout droit de son enveloppe fétide. Son visage était un ovale parfait, ses lèvres magnifiquement dessinées et dans ses yeux semblaient incrustées deux émeraudes d’une incroyable limpidité. Elle portait de longs cheveux bouclés blonds, presque blancs, qui enlaçaient son cou de minces fils d’argent. Sa fine silhouette s’évasait dans le drapé d’une robe opalescente dans les manches de laquelle étaient dissimulées ses mains. Son expression était troublante : c’était par moments celle d’une innocente jeune femme dans les bras de laquelle vous rêviez de vous endormir, puis une ombre passait et le regard devenait froid, implacable, presque cruel. Et elle n’en était que plus envoûtante…

L’immonde bête qui se tenait près d’elle était sa répugnante antithèse. Nettement plus petite que la femme, des jambes trapues aux muscles saillants, un énorme ventre pris dans une tunique terreuse et deux membres supérieurs qui auraient pu être des bras si les mains n’avaient pas laissé la place à deux pointes noires acérées dont la surface lisse réfléchissait les lumières de la bibliothèque. Ce qui lui servait de tête était pourvu de deux immenses yeux comme deux énormes billes noires et opaques et se terminait par deux mandibules démesurées qui s’agitaient avec une écœurante souplesse. La jeune femme baissa la tête et enveloppa le haut de son corps dans ses bras, comme pour éloigner une brusque sensation de froid.

– Tu as ta destinée et celle de Rebecca devant toi, Otto. Il est temps de faire ton choix.

Otto décrocha un sabre suspendu au mur entre deux rayonnages.

– Quelle espèce de choix est-ce là ? Je ne joue pas à votre jeu stupide. Quand j’en aurai fini avec eux, je ferai disparaître ce petit air de supériorité de votre visage.

– Tu es encore plus fou que je ne le pensais, dit l’homme avec un sourire attristé.

La créature à tête d’araignée s’avança en faisant claquer ses mandibules. Otto dirigea la pointe de son sabre vers la tête du monstre. Celui-ci commença à faire des petits pas chassés d’un côté puis d’un autre pour essayer d’échapper à la menace de l’arme blanche. L’aspect de la bête n’avait pas préparé Otto à une telle vivacité. Il était en permanence contraint d’ajuster sa garde pour la tenir à distance. Le ballet dura quelques secondes, un round d’observation au cours duquel aucun des deux adversaires ne prit l’initiative. Du coin de l’œil, Otto surveillait les deux autres protagonistes qui observaient la scène sans broncher. La sonnerie du téléphone retentit une nouvelle fois dans la pièce.

L’homme-araignée mit cette diversion à profit pour plonger en avant – Otto eut tout juste le temps d’abaisser le sabre pour s’opposer à l’attaque. La créature recula prestement en émettant un petit sifflement de rage. Elle dessinait de ses bras de larges arcs de cercle devant elle avec l’évidente intention d’embrocher sa proie. Otto éleva le sabre à hauteur d’une des pattes de la créature qui, voyant son adversaire relever sa garde, se jeta une nouvelle fois en avant, mandibules ouvertes, pour le mordre à la poitrine. Otto fit un rempart de son arme, recula brusquement, buta contre une chaise et chuta lourdement à terre. Il tendit immédiatement le sabre en avant, dont la pointe vint titiller les deux pinceaux poilus blottis entre les mandibules de l’homme-araignée, qui recula encore.

Otto se releva, les jambes flageolantes. Les années avaient érodé l’ardeur de sa jeunesse et sa témérité, mais il ne pensait pas disposer encore d’un aussi fort instinct de survie. Il se jeta rageusement en avant et dessina un « X » majuscule dans l’air. La bête fit un petit bond en arrière pour éviter l’attaque, riposta en projetant son bras gauche en avant – Otto écarta l’assaut d’un geste vif – puis fit une tentative du droit, qu’elle allongea en direction des jambes de son adversaire. Le vieil homme ramena comme il put le sabre de ce côté et l’abattit vers le sol, à la recherche de l’aiguillon mortel. La créature esquiva, la pointe de l’arme se ficha entre deux lames disjointes du parquet et resta plantée là malgré tous les efforts d’Otto pour l’extirper du piège.

Il croisa le regard du monstre. Ses deux mandibules se refermèrent mollement comme pour savourer cet heureux coup du sort. Il ramena son bras gauche en arrière et s’apprêta à frapper. Otto tira une dernière fois sur son arme avec l’énergie du désespoir, les deux planches lâchèrent subitement prise, libérant le tranchant du sabre qui s’éleva dans les airs et excisa de bas en haut la poitrine de la bête. Elle expulsa sa douleur dans un cri strident et disparut dans les airs. Otto, à court de souffle, resta un instant désemparé puis, repensant à ses autres visiteurs, tourna vivement la tête. L’homme en noir était toujours paisiblement enfoncé dans son fauteuil, mais la jeune femme avait disparu. Il secoua la tête.

– Vieux fou…

Otto sentit une présence dans son dos. Une main se referma autour de son poignet, serra jusqu’à lui faire lâcher son sabre, tandis qu’un bras vêtu de blanc glissait sur sa poitrine et comprimait puissamment sa cage thoracique. La pression exercée par ce membre si menu était irréelle. La tête de la dame blanche vint se poser sur son épaule. Elle sourit et murmura :

– Il est temps de te reposer…

Il sentit d’abord le souffle polaire exhalé par la jeune femme, puis il lui sembla que sa poitrine était saisie par le gel. Il essaya de se débattre, mais l’étreinte était prodigieuse. Son cœur se pétrifia en une concrétion de glace brute qui irradia un froid mortel dans tout son corps, son sang se cristallisa puis se figea et son esprit explosa en mille paillettes de givre.

Son cerveau agonisant lui renvoya une dernière fois l’image du visage de Lena. Il fut heureux d’emporter cette dernière vision avec lui.

Le Diable s’avança et contempla la scène vidée de ses personnages.

– Une porte se referme.

Il tendit un bras et ouvrit la main en direction de la peinture. Les couleurs s’estompèrent, les contours se brouillèrent et la surface du tableau devint aussi noire qu’une nuit privée de lune.

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