La porte de Bosch
Rebecca – Shanghai, Chine, J-4
Rebecca reprit lentement conscience. Les dernières minutes de son existence lui revinrent peu à peu à l’esprit tandis que ses yeux se perdaient dans la lueur mouvante de l’incendie. Confortablement allongée dans le gazon tendre et odorant, elle se sentait presque à son aise. Elle ne ressentait aucune douleur et s’accrochait à l’idée qu’elle était indemne. Après tout, elle n’en était pas à sa première explosion de la journée.
La joue posée contre son oreiller de verdure, elle assistait à ce son et lumière avec une infinie sensation de bien-être. Mais la chaleur du brasier pourtant si proche se diluait dans l’air mordant et bientôt elle ressentit une vague sensation de froid. Elle devait se lever. Elle s’apprêtait à se redresser quand elle perçut un léger bruissement à ses côtés. Quelqu’un avançait dans sa direction. Bientôt, une forme apparut dans son champ de vision.
– Bonsoir, Rebecca.
L’homme qui venait ainsi de s’adresser à elle était enveloppé d’un long manteau de cuir noir plus sombre encore que la nuit alentour. Son visage était dur, tout en lignes brisées, comme un masque découpé dans du papier glacé à coups de cutter. Les cheveux étaient d’ébène, très courts, les pommettes hautes et anguleuses et les mâchoires saillantes sous la peau. Le menton bien marqué complétait la sévérité du personnage. Mais au-delà de cette première image d’implacable détermination, il y avait ces yeux en amande d’une fascinante beauté, qui semblaient capter toute la clarté alentour pour ne rien laisser d’autre autour d’eux qu’une profonde obscurité, puis l’incroyable magnétisme d’un sourire dessiné par des lèvres charnues à la carnation parfaite. Elle était incapable du moindre mouvement, comme ensorcelée par ce regard singulier qui l’attirait irrésistiblement à lui. Ces yeux… Ils palpitaient étrangement à la lueur des flammes, comme si des ombres mouvantes se contorsionnaient au fond des pupilles, en écho aux formes luisantes qui s’agitaient dans la nuit, tout près.
– Je suis impressionné que tu sois arrivée jusqu’ici.
Elle esquissa enfin un mouvement et ressentit une douleur à la cuisse qui la dissuada d’aller plus loin dans l’effort. L’homme l’observait comme une bête curieuse.
– Tu as mal ?
– Qui êtes-vous ? souffla-t-elle.
– N’en as-tu pas la moindre idée ?
Elle essaya une nouvelle fois de se redresser, grimaça et laissa sa tête retomber lourdement au sol. Il y eut un long silence.
– Vous savez ce qui est arrivé à ma grand-mère…, déclara-t-elle brusquement.
L’homme leva un sourcil.
– C’est donc ce que ces imbéciles t’ont promis ? De te raconter ce qui s’est passé ce jour-là ?
Il secoua la tête.
– Tu as fait tout ce chemin pour rien, alors.
Il attendit une réaction qui ne vint pas. Il s’assit en tailleur dans l’herbe grasse et entremêla ses doigts sous son menton.
– Qu’espéraient-ils en t’amenant ici ? À quoi croyaient-ils parvenir grâce à toi ?
Des sirènes retentirent au loin. L’homme se redressa et contempla le bâtiment en proie aux flammes.
– Le feu… J’aime son souffle chaud, sa brutalité, sa voracité. Ce feu en alimentera d’autres, Rebecca. La violence appelle la violence.
Il reporta son attention sur la jeune femme étendue à ses pieds, vulnérable, à sa merci.
– Quelque chose de… divin est sur le point de se produire.
Il ricana.
– Je peux te dire ce qui s’est passé, comment tout cela a pu arriver. Veux-tu savoir, Rebecca ?
Sans attendre sa réponse, il se pencha légèrement en avant et s’adressa à elle avec une nouvelle lueur au fond des yeux.
– Ta grand-mère avait un don extraordinaire. Je n’ai jamais vu une telle clairvoyance chez un être humain. Elle allait deviner ce qui allait se produire, elle pressentait quelque chose. Elle avait ce don… et le pouvoir de changer les choses. Que se serait-il passé alors ?
Il enveloppa le brasier d’un large mouvement de bras.
– Rien de tout ceci ne serait arrivé ?
Il secoua la tête.
– Non, elle ne pouvait pas contrecarrer mes plans. J’admirais son intelligence, sa force, mais je ne pouvais pas la laisser se dresser en travers de mon chemin. Le monde est plein d’êtres dérangés qui basculent dans la folie dans un claquement de doigts.
Il joignit le geste à la parole et ses doigts produisirent un son sinistre qui creva le silence de la nuit.
– Je suis celui qui claque des doigts pour les diriger dans l’obscurité de leur folie.
Des larmes coulèrent sur le visage de Rebecca. Le sourire magnétique réapparut comme par enchantement sur le visage de son tourmenteur.
– Eh oui… Ce pauvre fou qui l’a assassinée n’avait même pas conscience du rôle qu’il jouait. Mais il a rempli sa fonction à merveille. Elle n’a rien vu venir, quelle ironie…
– Vous l’avez tuée…
– J’ai simplement écarté la menace qu’elle représentait.
Il reprit ses distances sans la quitter des yeux. Les traits de son visage se durcirent.
– Mais je n’en ai à l’évidence pas fini. Vois-tu, même parmi les miens, mes actes ne font pas l’unanimité. Les renégats persistent à croire en leur stupide cause et en qui ont-ils choisi de placer tous leurs espoirs ?
Il la désigna d’un mouvement méprisant de la main.
– Toi. C’est toi qu’ils ont choisie car ils ont vu en toi la digne héritière de ton ancêtre.
Son regard se fit plus acéré. Le feu qui l’embrasait brûla avec une intensité renouvelée.
– Mais ils n’ont pas compris que tu n’étais pas ta grand-mère. Tu ne possèdes qu’une infime partie de son immense talent. Je dois avouer que ta petite démonstration de tout à l’heure m’a… intéressé. Mais je crains que cela ne soit pas suffisant.
Le hurlement des sirènes se rapprochait à présent rapidement. L’homme se leva et regarda au loin.
– Il y aura sous peu beaucoup de monde dans les environs.
Il émit un grognement indistinct et boutonna le col de son manteau.
– Je n’aime pas la foule. Je vais devoir prendre congé.
Il s’agenouilla auprès de la jeune femme, glissa avec tendresse ses doigts dans ses longs cheveux blonds.
– Te sens-tu prête, Rebecca ?
Il commença à comprimer puissamment le haut de son crâne. Une main se referma avec brutalité autour de son poignet.
– Plus que jamais, répondit-elle d’une voix blanche.
Il la sentit immédiatement. Une force, une volonté insoupçonnée, d’une prodigieuse consistance. Comment pouvait-elle transmettre une telle énergie par ce simple contact ? Il repensa à l’homme-arbre, à la manière dont elle s’en était débarrassée. Il préféra sourire pour cacher son trouble et accentua la pression sur le crâne de la jeune femme.
– Sais-tu seulement qui je suis ? fit-il d’une voix sépulcrale.
Rebecca agrippa le cou de son adversaire de sa main restée libre. Il la sentait jeter toutes ses forces dans la bataille, mais son âme se dérobait inexorablement. Il resserra encore son étreinte, elle resserra la sienne. Il savait qu’à ce point, elle aurait déjà dû être de l’autre côté. Elle résistait avec férocité – pire, ses propres forces étaient en train de le trahir alors que l’étau qui enserrait son cou ne manifestait pas le moindre signe de relâchement. Il ne trouvait plus l’énergie nécessaire. C’était tout simplement incroyable.
Il relâcha délibérément son étreinte avant d’être contraint de le faire par faiblesse. Rebecca en profita pour basculer hors de portée de son adversaire et enfouit sa tête dans ses mains en grimaçant. Elle sentait son crâne sur le point d’exploser. Après plusieurs secondes passées à la limite de l’inconscience, elle tourna la tête et fixa son ennemi en silence. Lui hésitait entre surprise, admiration et fureur.
– Vous avez peur…
Il haussa un sourcil.
– Peur ?
– Je sens la peur… Vous avez peur de moi. Comme vous avez eu peur d’elle.
– De quoi pourrais-je bien avoir peur ?
– Que je réussisse… là où ma grand-mère aurait réussi si vous ne l’aviez pas lâchement tuée.
Ce regard féroce, le même que celui de son aïeule. Était-il donc possible qu’il eût sous-estimé cette demoiselle ? Elle était aussi douée que sa grand-mère, peut-être même plus… Il rapprocha son visage du sien jusqu’à ce que la lueur qui brûlait au fond de ses yeux rougeoyât dans ceux de la jeune femme.
– Ne te mets pas en travers de mon chemin, Rebecca, ou je me ferai un plaisir de t’infliger des souffrances pires que toutes celles que Sarah a dû endurer avant de mourir.
Il se remit debout et lui adressa un dernier regard empli de cruauté.
– Et tu n’as aucune idée de ce qu’a été son supplice.
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