La porte de Bosch

Christophe Vasse · Chapitre 38 sur 45

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La porte de Bosch

Rebecca et Peter – Kelsingstraat, Pays-Bas, J-2

Rebecca et Peter – Kelsingstraat,

Pays-Bas, J-2

 

Peter déclencha les hostilités dès qu’ils eurent franchi le seuil de la porte.

– J’étais mort de trouille, Rebecca !

– Oui, je sais, c’est de ma faute.

– Ah, ben je vais pas te dire le contraire, il ne manquerait plus que ce soit de la mienne. Pas un mot depuis que t’es partie, t’imagines les films que je me suis faits ?

– N’exagère pas, j’étais en pays civilisé, quand même !

– Ah, ben ouais, c’est exactement ce que tu m’as sorti en partant pour me dire que tu pourrais m’appeler de là-bas ! Je l’attends encore, ton coup de fil !

– Peter, je m’excuse, vraiment. Je suis désolée, je regrette, que veux-tu que je te dise d’autre ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse pour me faire pardonner ?

Rebecca, encore sous le coup de la disparition d’Otto, se laissa tomber sur une chaise et se prit la tête à deux mains. Peter, peu habitué à la voir s’effondrer ainsi, ne dit plus un mot. Il s’assit à son tour et se passa une main dans les cheveux.

– Je m’inquiétais vraiment, insista-t-il d’une voix apaisée.

– Je sais, oui…

Il y eut un long silence.

– C’était quoi, ça ?

Elle releva la tête. Ses yeux étaient rouges.

– Quoi ?

– Ce que j’ai vu au manoir…, précisa-t-il.

Elle ferma les yeux. Une larme dégringola de son visage.

– Hey ? Ça va ? s’inquiéta Peter qui pouvait compter les fois où il avait vu pleurer sa meilleure amie sur les doigts d’une seule main.

Elle opina doucement de la tête. Il posa une main sur la sienne.

– T’es pas toute seule, OK ?

Elle sourit. Il lui rendit son sourire.

– Tu nous sers quelque chose de chaud ? Je boirais bien de ton thé à l’amande pendant que tu me racontes ton histoire.

– Ça risque de prendre un moment.

– Ça, tu me l’as déjà dit, fit-il remarquer. Je pense qu’on a un peu de temps.

Elle secoua la tête.

– Non, je crois qu’on n’en a pas tant que ça.

– Alors, tu me fais la version courte.

Il fallut une bonne heure à Rebecca pour résumer les évènements des derniers jours, une heure durant laquelle Peter écouta attentivement ses patientes explications. Elle reprit tout en détail, depuis le début, depuis le premier coup de fil d’Otto. Lorsqu’elle eut achevé son récit, ils restèrent un long moment silencieux, le temps pour elle de retrouver un semblant de calme et pour lui de digérer l’incroyable rapport qui venait de lui être fait.

– Ben merde, dit-il finalement, si je ne te connaissais pas, je te ferais enfermer direct.

– Tu oublies ce que tu as vu au manoir.

– Ah, ça non, il y a peu de chance que je l’oublie un jour.

– Comment se fait-il que tu étais là-bas, d’ailleurs ?

– Eh bien, vois-tu, je venais juste de nourrir tes fauves quand je t’ai aperçue qui filait à tombeau ouvert au volant de ton petit bolide. Je me suis dit que tu avais l’air bien pressée d’aller je ne sais où et je t’ai suivie.

– Je crois que je te dois une fière chandelle. Merci, Peter.

Il se contenta d’émettre un bref grognement.

– Résumons, donc… Il y a cette malédiction sur le tableau, à l’origine de l’apparition des créatures. D’après ce que j’ai compris, elles étaient censées servir les intérêts de… ce type au long manteau noir que tu as vu au labo…

– Oui.

– Bon, oublions pour l’instant qui il est…, déclara-t-il d’une voix mal assurée. Donc ces créatures étaient sous les ordres de ce grand chef, mais certaines d’entre elles se sont… rebellées ?

– Disons ça comme ça, oui.

– Parce qu’elles n’étaient pas d’accord avec lui. Et pour contrecarrer ses plans, elles t’ont mise sur le coup, toi, à cause de ton don.

Il leva ses deux index en l’air.

– On a donc deux clans qui s’affrontent et toi…

Il ramena ses deux doigts l’un près de l’autre.

– Tu es en plein milieu.

– Si tu veux.

– C’est pas si je veux, c’est exactement ce qui se passe. Et ça, c’est pas cool du tout. S’il y a une assiette qui vole, c’est toi qui la prends en pleine poire.

– Je pense que d’ici peu, je ne serai pas la seule à voir les assiettes voler.

– Mais tu prendras les premiers coups.

– Peter, ça ne changera rien, je t’assure.

Il soupira, s’enfonça dans son siège et secoua la tête.

– L’apocalypse ? Merde, c’est insensé, Rebecca.

– Et ce qui est arrivé au manoir, c’est sensé ? Normal ?

– Non, OK, mais ça…

– Je n’ai pas envie d’attendre les bras croisés que mes hypothèses se révèlent justes.

– Qu’est-ce que tu proposes ?

– Il n’y a pas trente-six solutions. Il faut arrêter le processus, si possible avant le 21 décembre.

– Et tu comptes t’y prendre comment ? la questionna-t-il avec un soupçon de condescendance dans la voix.

– Saint-Antonin est la seule piste dont je dispose, donc je vais là-bas.

– Mais pour faire quoi, bon sang ?

– Je n’en sais rien ! s’énerva-t-elle. Jeter un coup d’œil à cette expo pour commencer, qu’est-ce que j’en sais, moi ?

Peter plaqua une main sur le milieu de son front.

– Je ne peux pas croire qu’on soit en train de parler de ça.

– Tu crois ce que tu veux, mais moi, j’ai la conviction qu’il va se passer quelque chose de terrible dans deux jours, quelque part à la surface de cette planète, et que si l’on ne fait rien, ce quelque chose aura des conséquences inimaginables dans le monde entier. Je vais à Saint-Antonin et je t’oblige pas à venir avec moi.

Elle se leva, porta une main à sa poitrine et chancela.

– Wow, fit Peter en tendant les bras. Ça va ?

– Ça va… Un simple élancement. C’est déjà terminé.

– Tu ne peux pas rester assise deux minutes ? la fustigea-t-il.

– Non, chaque minute compte, répliqua-t-elle sèchement en s’éloignant.

– Où vas-tu ?

– Je monte à l’étage. Il faut que j’organise mon voyage.

– Maintenant ? Mais tu as vu l’heure qu’il est ?

– Si tu n’as pas encore compris que le temps pressait, lui lança-t-elle alors qu’elle avait déjà presque atteint le palier.

– Fais chier…

Il se leva, remonta son pantalon et se dirigea d’un pas lourd vers l’escalier.

Sur Internet, elle retrouva le site officiel de la ville. La rubrique « Venir à Saint-Antonin » lui permit de compléter les informations déjà en sa possession. Saint-Antonin-Beaulieu était située à une heure et demie de route de Toulouse, dans le sud-ouest de la France. Après quelques minutes de recherche, elle avait son itinéraire en tête : l’avion depuis Amsterdam jusqu’à Toulouse, puis la location d’une voiture sur place.

– Il y a un vol direct demain matin à huit heures cinquante. Il y a encore pas mal de place.

Peter frappa des mains.

– Génial ! Moi qui ai toujours rêvé de visiter le sud-ouest de la France.

Elle l’interrogea du regard.

– Quoi ? demanda-t-il d’une voix innocente. Tu croyais vraiment que j’allais te laisser y aller toute seule ?

– J’ai mon mot à dire ?

– Non.

Elle sourit.

– Je n’aime pas qu’on me force la main, mais ça me fait super plaisir que tu m’accompagnes.

– À partir de maintenant, plus question de faire ce que tu veux, petite sœur. Je ne te quitte plus d’une semelle.

Peter tassa son immense carcasse dans le canapé. Rebecca lui lança une couverture, bien qu’elle sût qu’il ne l’utiliserait pas. Zao promenait déjà sa queue sous le nez du squatteur, qui souffla à la tête du matou.

– Je t’aurai prévenu, Peter. Tu aurais été vraiment mieux dans un lit.

– Non, grogna-t-il.

Elle secoua la tête et lui lança un oreiller en plein visage. Le chat sauta à terre et adressa un regard contrarié à sa maîtresse.

– Comme tu voudras. Bonne nuit.

Elle s’éloigna en direction de la porte.

– Tu crois qu’ils se sont déplacés ? demanda soudain Peter.

Rebecca s’arrêta net.

– Qui ça ?

– Les flics.

Elle ne sut que répondre. La question ne cessait de la tourmenter depuis leur départ de Wittemer End. Elle avait le sentiment d’avoir abandonné Otto. Comment pouvait-il en être autrement ? Elle avait laissé son cadavre étendu sur le sol de la bibliothèque, seul au beau milieu de ce manoir vide et sinistre qui était devenu son tombeau. Elle revint sur ses pas et s’assit près du canapé.

– Je ne sais pas, murmura-t-elle. J’essaie de me convaincre qu’ils n’auront pas pris mon coup de fil pour une plaisanterie.

Elle posa un regard fatigué sur son ami.

– Qu’aurais-je dû faire ?

– Je n’en sais rien, répondit Peter avec une moue dubitative. À ta place, je n’aurais pas su quoi faire non plus. Je suppose que c’était la meilleure décision à prendre.

Il fit une courte pause avant de reprendre.

– J’espère qu’ils ne remonteront pas trop vite jusqu’à toi.

– Pas d’ici le 21, en tout cas.

– Je me demande ce qu’ils vont conclure quant aux circonstances de son décès.

Elle le fixa comme s’il avait mis au jour une question qu’elle n’avait jamais songé à se poser. Elle réfléchit un instant puis baissa les yeux. À quoi bon trouver toutes les réponses ? Une ombre passa sur son visage.

– Si j’avais su que ça se terminerait ainsi.

– Mais… Les cartes ? Tu n’as rien vu ? demanda-t-il.

Elle redressa la tête et le fusilla du regard.

– Les cartes n’ont rien voulu me montrer, s’emporta-t-elle, c’est différent.

Elle se leva et tourna les talons.

– Hé, doucement, c’était une vraie question…

Elle s’immobilisa sur le seuil de la porte, laissa échapper un soupir.

– Il y a des choses que les cartes gardent pour elles et je ne peux rien y faire, expliqua-t-elle d’une voix apaisée.

Elle s’apprêtait à prendre congé quand la voix de Peter s’éleva à nouveau dans son dos :

– C’est une vengeance ?

La question la frappa de plein fouet.

– C’est à cause de ce que ce type t’a dit au labo ? insista-t-il. C’est pour ça que tu veux aller là-bas ? Pour… te venger ?

Ils s’observèrent pendant une poignée de secondes.

– Tu crois vraiment que c’est le genre d’homme de qui on peut se venger ? lui demanda-t-elle sur un ton soigneusement choisi pour lui faire réaliser la stupidité de sa question.

Peter ne se démonta pas.

– Tu ne réponds pas à ma question.

Ils se jaugèrent une nouvelle fois du regard.

– Je vais d’abord tout faire pour que la malédiction ne se concrétise jamais, commença-t-elle.

Ses yeux se perdirent un instant dans le vague puis se reposèrent sur Peter. Jamais il n’avait vu autant de haine dans son regard.

– Eh oui, en effet, ajouta-t-elle d’une voix mauvaise, si je recroise le chemin de ce démon, je lui ferai payer le prix de ses actes.

Elle ouvrit grand les yeux et inspira bruyamment pour reprendre son souffle. Elle manquait d’air et elle était en sueur. Elle tourna la tête en direction du réveil. Trois heures du matin. Son cerveau avait bouillonné pendant une bonne heure, peut-être même plus, après qu’elle avait éteint la lumière. Elle s’était tournée, retournée, sans parvenir à s’endormir. Elle appréhendait les nuits blanches par-dessus tout. Elle avait cependant fini par trouver le sommeil.

Mais pour se réveiller après une courte période de repos avec cette sensation de vertige. Elle ne se sentait pas bien, mais ce n’était pas une simple nausée – elle était troublée, angoissée, sans vraiment savoir pourquoi. Elle se rendit à la salle de bains, prit le lavabo à deux mains, baissa la tête et essaya de se calmer. Elle entrouvrit la bouche, respira profondément, lentement. Que s’était-il passé ? Elle s’était réveillée subitement, sans raison apparente. Elle ne se souvenait pas avoir rêvé. Elle porta la main à sa poitrine et grimaça. La douleur revenait. Elle releva la tête et vit le visage de la jeune femme du manoir dans le miroir. Elle recula, horrifiée, et se retourna.

Personne.

Elle regarda de nouveau dans le miroir, où ne subsistait que le reflet de son propre visage. Mais c’était elle. Elle en était sûre, c’était cette femme qui était apparue dans la glace. Elle se recroquevilla sur elle-même. Elle était gelée. Cette horrible chose avait disparu dans les escaliers. Que s’était-il réellement passé à ce moment-là ?

Elle éteignit la lumière de la salle de bains, risqua un dernier regard dans le miroir et regagna son lit en priant très fort pour que le sommeil revînt.

*

Samie regardait ses plans d’un air affligé. Il avait longtemps espéré que le mystérieux mal épargnerait ses cultures et considérait maintenant le désastre avec consternation. Il chassa une mouche du revers de la main et extirpa un mouchoir de sa poche pour éponger son front humide.

La chaleur était écrasante.

Il se retourna vers sa mule et lui caressa le flanc d’un geste affectueux, mais résigné. Lorsqu’il releva la tête, il repéra une forme sombre à l’horizon. Il fixa le point noir et suivit son approche en silence.

C’était un cavalier drapé dans un pardessus sombre, monté sur une superbe bête dont Samie ne se souvenait pas avoir vu l’égal. Il s’inquiéta de cette incroyable apparition, il n’avait jamais rien vu de tel, surtout par ici. Le cavalier fit halte devant la mule. À présent qu’il l’avait devant les yeux, Samie ne trouvait plus le cheval si magnifique. Il avait quelque chose de… bizarre. Ces étranges reflets mouvants qui glissaient sur le lustre de sa robe noire le mettaient mal à l’aise. L’étranger leva la tête comme pour embrasser du regard la petite parcelle cultivée à présent corrompue. Son visage demeurait invisible. Samie suivit son regard et commenta la scène d’une voix neutre.

– Tout est perdu. Si ça continue, il n’y aura plus rien à manger.

Il y eut un long silence, puis le cavalier tourna la tête.

– Quelle importance ?

Samie vit enfin le visage de son visiteur. Sous le choc, son mouchoir lui échappa des mains et se posa sans un bruit sur la terre sèche. Il cessa immédiatement de penser à ses récoltes.

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