La porte de Bosch

Christophe Vasse · Chapitre 42 sur 45

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La porte de Bosch

Rebecca – Kelsingstraat, Pays-Bas

 

 

Trois jours en arrière. Pourquoi trois ? Pourquoi justement aujourd’hui ?

Mais était-ce si important ? Dans une semaine, ce serait Noël et le monde ne saurait jamais que la fête aurait tout aussi bien pu tourner au cauchemar. C’était la seule chose qui comptait. Encore fallait-il s’assurer que tout était rentré dans l’ordre… Et la meilleure façon de le faire était de voir le tableau. Et par la même occasion s’assurer qu’Otto était toujours en vie.

Elle essaya de le joindre à de multiples reprises, mais ce fut peine perdue. Personne ne répondait.

– Rebecca, essaya de la rassurer Peter, crois-tu que nous serions ici si tu avais échoué ?

– J’aimerais au moins entendre la voix d’Otto.

Ils étaient coincés à l’hôpital pour plusieurs jours, le temps d’une série d’examens de contrôle dont ils étaient sûrs qu’elle ne révélerait absolument rien. Chaque jour, Rebecca examinait attentivement les pages du journal à la recherche de la moindre indication de l’échec de leur entreprise. Nulle trace cependant de la mystérieuse maladie portée par les cultures africaines, aucune mention d’un terrible virus venu de Shanghai.

Dans la nuit du 18 au 19 décembre, Rebecca fit un horrible cauchemar qui la réveilla en sursaut, ainsi que son voisin de chambre. Elle s’empara aussitôt de son téléphone portable, composa un numéro et attendit avec anxiété.

– Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda Peter dont le visage reflétait une vive inquiétude.

Elle ne répondit pas. Dans son oreille, une voix lui apprit que le numéro de téléphone qu’elle avait composé n’était pas attribué. Elle raccrocha. Une larme coula le long de sa joue et se perdit dans les draps.

– Qu’est-ce qui se passe ?

Elle secoua doucement la tête, posa une main sur son front. Il lui était inutile de chercher un sens à son rêve : le message était clair.

– Il aurait eu trente ans aujourd’hui, dit-elle la voix nouée par le chagrin.

Le 21 décembre, la une du journal évoquait l’ouverture à venir de la saison de ski. À la rubrique culture, elle trouva un article sur l’exposition Paradiso e inferno. Il y avait une photo du musée – en parfait état, sans le moindre signe d’une attaque dévastatrice – et une autre d’un des tableaux exposés : Le Jardin des délices de Jérôme Bosch.

Ils rentrèrent aux Pays-Bas le 22 décembre. Le monde continuait de tourner et Otto restait injoignable. Le jour même, ils se rendirent au manoir. Il semblait n’y avoir aucun signe de vie, mais cette fois, Rebecca ne prit pas le risque de passer par-dessus l’enceinte pour vérifier son impression. Ils prirent contact avec Gretel, la femme de ménage d’Otto, qui leur confirma qu’il n’y avait personne au manoir.

– Je m’y suis rendue il y a deux jours. Je n’ai pas trouvé monsieur Van Helsing et pour tout vous dire, je suis assez inquiète. C’est la première fois que je trouve le manoir vide. Enfin, vide, il y avait les chiens, bien sûr. Ils étaient d’ailleurs bien contents de me voir, ils se sont jetés sur la nourriture.

Gretel refusa de leur ouvrir les portes de la résidence, et ce malgré l’insistance de Rebecca qui lui expliqua ses liens avec Otto.

– Je ne peux faire entrer personne sans l’autorisation de monsieur Van Helsing. Je suis vraiment désolée.

À force de persuasion, Rebecca finit par obtenir de Gretel qu’ils puissent l’accompagner à l’occasion de son prochain passage au manoir, le surlendemain. Rebecca était sur le point de raccrocher quand elle se rappela le tableau.

– Attendez Gretel ! cria-t-elle précipitamment. Il y avait un tableau dans la bibliothèque, une peinture à laquelle monsieur Van Helsing tenait énormément. Il a sûrement dû vous la montrer.

– Le tableau bizarre, avec le paradis, l’enfer et tous ces monstres ?

– Oui, c’est ça !

Il y eut quelques secondes de silence à l’autre bout du fil.

– Oui, tiens, c’est étrange ça…, commença Gretel d’une voix subitement troublée.

Rebecca avait déjà deviné la suite.

– Maintenant que vous en parlez, ce n’est plus le même tableau. Il y en a un autre à la place, enfin, c’est vraiment bizarre… On ne dirait pas un tableau, il est complètement noir.

Le matin de la veille de Noël, Gretel leur ouvrit les portes du manoir. Rebecca entra la première, sans une pensée pour ce qu’elle avait vécu entre ces murs. Elle fut accueillie par les chiens qu’elle trouva d’un calme olympien. Gretel expliqua qu’elle leur avait donné à manger pour plusieurs jours car elle était en congé et n’avait pas prévu de revenir avant Noël. Ils inspectèrent chaque pièce de la bâtisse. Rebecca eut une brève hésitation en arrivant sur le palier du premier étage. Peter lut la peur sur son visage.

– Tout va bien ? s’inquiéta-t-il.

Elle hocha la tête.

– Oui. Juste un mauvais souvenir.

Ils ne trouvèrent rien ni personne. Gretel signala la disparition de son employeur l’après-midi même.

Rebecca fêta Noël dans la grande demeure familiale. Peter était là, avec trois de ses amis dont elle appréciait beaucoup la compagnie. L’un d’eux, Jan, graphiste et ami de Peter depuis plus de vingt ans, paraissait d’ailleurs beaucoup apprécier la sienne en retour. Il semblait perdre tous ses moyens quand il s’adressait à elle et devenait incapable d’aligner deux phrases de suite. Sa timidité amusait beaucoup Rebecca. Une cliente devenue une amie très proche avait aussi répondu à son invitation, elle était accompagnée de son mari et de sa fille. Le papa, un grand gaillard presque aussi imposant que Peter, était lui aussi, prodigieux hasard, un passionné de jeux vidéo.

Dix minutes après qu’il était arrivé, il essayait un tout nouveau 1 FPS

sur l’ordinateur que Peter avait amené avec lui. Rebecca n’était pas peu fière de se rappeler la signification de ces trois lettres. Enfin, il y avait Paul, sa femme Makéda et leurs cinq enfants. Rebecca serra chacun des membres de la vaste famille très fort dans ses bras, en finissant par Paul.

– Je suis vraiment heureuse que vous soyez là, lui dit-elle, les larmes aux yeux.

Le bibliothécaire fut pris de court par cette soudaine vague d’émotion.

– Mais c’est normal, on n’aurait raté ça pour rien au monde. Quand tu m’as posé la question au téléphone, j’étais comme un gamin.

Elle hocha la tête, serra les lèvres pour refouler ses larmes. Paul laissa échapper un chapelet de petits rires rauques.

– Tout va bien, Rebecca ?

Elle opina de la tête.

– Oui, c’est juste que ces derniers jours ont été un peu… compliqués. Mais ça va.

Il y eut un joyeux vacarme aux douze coups de minuit. Peter pressa Rebecca contre lui un peu plus fort que d’habitude.

– Tu vas me broyer, lui dit-elle en riant.

– Je ne crois pas, non. Toi, personne ne peut te broyer.

Il attendit que tous les invités fussent partis pour lui offrir un dernier cadeau.

– En souvenir de Saint-Antonin, lui dit-il en lui remettant le paquet.

Elle déchira le papier et ouvrit le petit carton qui l’avait abrité. Elle en extirpa un personnage en plastique rouge d’une vingtaine de centimètres de haut, un petit diablotin grimaçant de douleur relié à son socle par une longue fourche dont l’extrémité était fichée dans ses fesses.

– Dans son cul ! commenta joyeusement Peter.

Et Rebecca explosa de rire.

Les jours suivants passèrent sans que personne sût ce qu’il était advenu d’Otto. Les recherches se poursuivaient, mais il semblait avoir bel et bien disparu.

Rebecca avait préparé un colossal plat de lasagnes pour Peter. Elle n’en prenait généralement qu’une petite part, le reste allait directement dans l’estomac de son ami et dans des Tupperware qu’il s’empressait de mettre à l’abri dans son frigo, comme un écureuil des noisettes au creux de son arbre. Ce soir-là, elle ne toucha quasiment pas à sa délicieuse préparation. Peter se chargea d’alimenter la conversation pendant toute la durée du repas et fit mine de ne pas remarquer son inhabituel mutisme. Il savait parfaitement ce qui la tourmentait.

– Je ne comprends pas, dit-elle soudainement à la fin du dîner. Où est-il passé ? Quelque chose serait-il allé de travers ?

Il serra sa main dans la sienne, un geste qu’il se permettait quand il sentait son amie réellement désemparée.

– Tu as fait tout ce que tu pouvais.

Il sourit.

– Enfin, quoi, tu as sauvé le monde.

– Pas tout le monde, non, répondit-elle en chassant une larme du revers de la main.

Elle voulut saisir son verre, mais ses doigts glissèrent sur la surface lisse et le récipient bascula, répandant ce qu’il restait d’eau sur la nappe qui absorba aussitôt le liquide en prenant une teinte foncée.

Le temps se figea. Peter avait les yeux rivés sur Rebecca qui regardait la tache sombre sans bouger.

– C’est de l’eau, dit-elle enfin. Juste de l’eau.

Elle releva la tête et croisa le regard de son ami.

– Je ne vois plus rien, Peter. Ma grand-mère, le sang, mes visions, plus rien. C’est fini.

– C’est mieux ainsi, non ?

Elle hésita une poignée de secondes.

– J’imagine, oui.

*

Rebecca prenait son petit déjeuner quand on sonna à la porte. Un livreur l’attendait sur le trottoir, un bouquet de fleurs à la main. Des digitales. Elle songea d’abord à Jan, dont les manœuvres d’approche craintives avaient quelque chose de touchant, mais connaissant sa timidité, l’initiative était un peu surprenante. Elle remonta au premier sans cesser d’examiner le bouquet, étonnée et curieuse. Elle aperçut finalement le petit carton au milieu des fleurs. C’était une lame de tarot. Le « quinze », la carte du Diable.

 

1. First Person Shooter, jeu vidéo d’action dans lequel le joueur tire sur ses ennemis en

vision subjective (il voit l’action à travers les yeux de son protagoniste).

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