La porte de Bosch

Christophe Vasse · Chapitre 32 sur 45

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La porte de Bosch

Rebecca – Sur les rives du Huangpu, Shanghai Chine, J-4

Rebecca – Sur les rives du Huangpu,

 

Shanghai Chine, J-4

 

Deux lignes claires ponctuées de détonations zébrèrent la nuit, puis le silence fut de retour. Cela n’avait été qu’une parenthèse dans la nuit, un songe pour ceux que ces lointains coups de feu avaient agités dans leur sommeil. Rebecca hésita un instant puis boitilla en direction du point où étaient apparus les fugaces éclats blancs. À mesure qu’elle avançait, la scène se précisait. Un quai à première vue désert le long duquel étaient arrimées des barges sombres, des entrepôts vétustes sur sa droite, de hauts monticules de sable sur sa gauche. La seule lumière qui éclairait ce côté-ci de l’eau était la clarté diffuse répandue par les mamelons de sable semblables à de hautes franges d’écume figées dans le temps. Le vent s’était levé et apportait le souffle froid de l’eau qui glissait paresseusement le long du débarcadère.

Sur le quai que Rebecca avait dans un premier temps cru désert était étendu un corps. Elle approcha en jetant de rapides coups d’œil autour d’elle, puis se figea en arrivant près du cadavre – car l’homme était mort, les traits de son visage laissaient peu de doute à ce sujet. Jamais elle n’avait vu une telle expression d’effroi sur un visage humain…

Un cadavre, un de plus… Était-ce cet homme qu’elle était venue chercher jusqu’ici depuis Las Vegas ? Elle espérait de tout cœur que non car alors, il ne servait plus à rien de continuer.

Elle se redressa, sonda la nuit autour d’elle. Rien. Rien d’autre que le vide et un silence de mort le long de ce quai lugubre, rien d’autre que le clapotis de l’eau contre le métal froid des barges alignées comme d’immenses cercueils d’ébène. Son regard traversa le Huangpu, se posa sur les feux de la ville qui palpitaient sur l’autre rive, comme les petits foyers d’un incendie qui s’annonçait dévastateur.

Quelque chose de divin est sur le point de se produire…

Mais quoi, bon sang ?! De quoi cet homme voulait-il parler ? Elle se rappela son visage, son regard habité d’ombres inquiétantes, porte ouverte sur une autre dimension, sur un enfer digne d’un tableau de Bosch. Un tableau qui se serait animé…

Sais-tu seulement qui je suis, Rebecca ?

Elle secoua insensiblement la tête. Elle en avait une petite idée, oui, mais ne voulait tout simplement pas y croire.

*

Le lieutenant Wei détourna les yeux du cadavre. Ce n’était pas le premier qu’il voyait, mais ce type semblait avoir vu le diable en personne avant de mourir. Cela mettait un point final à une soirée qui était allée de mal en pis. L’explosion au labo, leur taupe Sheng, qui disparaissait sans laisser de trace, ou presque, et ce cadavre avec cette horrible expression d’effroi.

Et les flacons, envolés dans la nature…

Il leva les yeux. Au-dessus des entrepôts, les flammes et la fumée s’élevaient encore haut dans le ciel. Les pompiers n’étaient pas près d’éteindre cet incendie. Il observait les fumées enfler comme des champignons puis se disperser par bouffées au-dessus du Huangpu. Se pouvait-il qu’elles renferment en leur sein des matières toxiques capables de décimer une ville tout entière ? Dieu seul savait ce qui s’était trouvé entre les murs de ce labo. Il huma l’air froid de la nuit. Le vent qui soufflait au-dessus des flots et sur les berges du fleuve semblait emporter au loin l’odeur de l’incendie, mais il sentait encore vaguement les relents âcres de la fumée. Il repensa à tous ceux qui s’étaient trouvés là-bas au moment de l’explosion. Les pompiers avaient déjà sorti six cadavres du bâtiment.

Merde.

Il rejoignit son collègue Wulong qui fumait à l’extrémité du quai.

– Tu as du feu ? lui demanda-t-il en sortant une cigarette d’un paquet froissé extirpé de l’une des poches de sa veste.

Wulong actionna sans un mot la pierre de son briquet. Wei mit ses mains en coupe et amena la pointe de sa cigarette au-dessus de la flamme.

– Merci.

Il souffla une bouffée en direction du fleuve en contemplant les lumières qui illuminaient l’autre rive. C’était quand même une belle ville. Moderne et chargée d’histoire, bruyante et animée, sans cesse changeante. Il ne regrettait pour rien au monde son village natal du Anhui, même s’il repensait parfois avec une certaine nostalgie aux monts Huang enveloppés dans la brume. Il suivit un moment des yeux une branche charriée par le courant jusqu’à un petit ponton de bois. Une tache blanche un peu plus loin sur le quai attira son attention. Il donna un coup de coude à Wulong et lui indiqua l’endroit d’un hochement de tête.

– C’est quoi ça ?

– Je crois bien que c’est un cheval, répondit l’autre.

La bête paraissait immense, elle était blanche comme la neige.

– Il y a un type sur le cheval, nota Wulong avec perspicacité.

Au moment où il disait cela, le cavalier fit faire un quart de tour à sa monture qui s’immobilisa pour leur faire face. Ils ne voyaient pas distinctement l’homme monté sur l’animal dont ils étaient séparés d’une centaine de mètres, mais sa silhouette suffit à les pétrifier sur place. Il portait une capuche et une longue cape dont les pans battaient les flancs du destrier. Sa tête, qu’il maintenait obstinément baissée depuis qu’ils l’avaient repéré, se redressa avec lenteur. Ils ressentirent une irrépressible envie de prendre leurs jambes à leur cou, mais c’était comme si leurs pieds avaient été scellés de plomb. À cette distance, ils ne purent rien distinguer des traits du visage de l’inconnu, mais singulièrement, tous deux se firent simultanément la même réflexion : c’était peut-être aussi bien ainsi. Avant qu’ils n’eussent prononcé le moindre mot, le cavalier tira sur la bride et sa monture et lui disparurent littéralement dans la nuit. Pendant près d’une minute, Wei et Wulong gardèrent les yeux fixés dans le vide.

– C’était quoi, ce qu’il avait dans le dos ? demanda finalement Wulong.

– Je crois bien que c’était un arc et des flèches.

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