La porte de Bosch

Christophe Vasse · Chapitre 19 sur 45

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La porte de Bosch

Craig – Shanghai, Chine, J-5

 

 

– Ni yào bù yào kāfēi ?

– Yào, xièxie.

Craig planta les dents dans son beignet frit et avala une gorgée de café. Il n’avait aucune conscience du décalage horaire, une force bienfaitrice l’avait submergé dès sa descente de l’avion. Il s’était senti à son aise, s’était fondu dans la masse. Mis à part ces légers maux de tête qui revenaient à intervalles réguliers, il était en pleine possession de ses moyens. Le petit déjeuner était copieux, il prenait le temps de savourer chaque bouchée de ce premier repas pris sur le sol chinois. Il mâchait pensivement, regardant évoluer la fine silhouette de la serveuse serrée dans une robe de satin échancrée. Il se leva enfin de table, presque à regret, et remonta dans sa chambre.

La pièce était très agréable, vaste et bien insonorisée, avec deux lits étroits séparés par une table de nuit en teck sur laquelle reposait une petite lampe bombée. Allumée, elle créait un joli effet de lumière sur une bande de tissu calligraphié suspendue au mur. Une haute baie vitrée s’ouvrait plein sud, près de laquelle avait été placé un ficus curieusement courbé. Mais ce que Craig appréciait par-dessus tout, c’était l’épaisse moquette orange qui donnait la sensation de marcher sur du coton.

Il passa dans la salle de bains et commença à se brosser les dents. Il s’arrêta un instant pour observer son reflet dans la glace. Il tourna légèrement la tête sur la gauche, l’inclina de côté. Quelque chose l’intriguait… Il avait parfois l’impression confuse qu’un voile s’était posé sur son visage et en déformait les traits. Il fit glisser l’extrémité de ses doigts sur sa joue et secoua la tête. Sûrement le fruit de son imagination. Il se pencha au-dessus de l’évier, recracha le dentifrice. Dans le miroir, les contours vagues d’un visage vaporeux glissèrent précipitamment à la poursuite de celui de Craig. Ce dernier ne vit rien de tout cela, lorsqu’il releva la tête, l’illusion avait disparu. Il appliqua une serviette rêche sur ses joues, admira une dernière fois son visage dans la glace et quitta la salle de bains. Dans la chambre, ses yeux se posèrent sur la calligraphie :

子

曰

、

朝

聞

道

夕

、

死

可

矣

。

Confucius dit : « Entendre le matin que la voie prévaut permet de mourir le soir sans regret », lut-il sur la petite plaque accrochée au bas de l’inscription. Non, pas ce soir. Ce soir, il avait une mission…

De retour dans sa chambre, Craig se mit aussitôt au travail. Un éclat mauvais au fond des yeux, il plongea sa main dans le sac ramené de ses courses et en ressortit une poignée de petites billes blanches qu’il fit s’écouler doucement entre ses doigts. Elles retombèrent dans le sac en produisant un son lisse qui lui rappela le bruissement d’un arbre à pluie. C’était un travail qui exigeait rigueur et délicatesse. Le mélange était en effet très instable, le plus grand calme et une extrême concentration étaient nécessaires. Cet hôtel était l’endroit idéal.

Il rangea le sac d’engrais près du jerrican de gazole. Il se mettrait à l’œuvre demain. Pour l’heure, il y avait quelqu’un à qui il devait rendre une petite visite.

*

– Veux-tu reprendre un gâteau ?

Li reposa sa tasse et déclina poliment l’offre de la tête.

– Merci grand-mère, j’ai pris ma part. Tu es un cordon-bleu, c’est un vrai délice. Servez-vous, vous n’y avez pratiquement pas touché.

Il se tourna vers son grand-père.

– Une petite partie ?

Pour toute réponse, le vieil homme plissa les yeux et esquissa un sourire entendu.

Li partageait un petit appartement avec ses grands-parents dans la vieille ville de Shanghai. Une petite pièce à vivre, une cuisine et deux chambres. C’était déjà une chance de disposer d’autant d’espace.

À trente et un ans, Li était encore célibataire. Il travaillait depuis cinq ans comme agent de sécurité de l’autre côté du Huangpu. Il avait l’apparence d’un homme accompli – grand et costaud, peut-être un peu enveloppé, mais solidement charpenté – dans sa tête cependant, il était encore un adolescent : ses centres d’intérêt étaient bien éloignés de ceux des hommes de son âge et il ne pouvait pas s’imaginer vivre loin de ses grands-parents, de ses bandes dessinées et surtout de l’ordinateur qui trônait sur le bureau de sa chambre, qu’il avait acquis grâce à de longues économies. Les jaquettes des quelques jeux vidéo qu’il s’était autorisé à acheter occupaient une place de choix à la tête de son lit. Ses aïeuls, loin d’être riches, avaient cependant insisté pour participer à chacune de ces précieuses acquisitions. À vrai dire, son ordinateur n’était pas son unique passion. Li adorait ses grands-parents et le temps qu’il ne passait pas dans sa chambre devant l’écran de son ordinateur, il le leur consacrait entièrement. La passion du jeu l’occupait plusieurs heures dans la journée, mais il les prenait volontiers sur son temps de sommeil car il n’aurait pour rien au monde sacrifié la compagnie de ses aïeuls à son passe-temps favori.

Son grand-père était très bavard et racontait à l’envi les histoires tirées de ses états de service dans la police. C’était un petit homme déjà volubile en temps normal dont le regard s’animait d’une flamme particulière à l’évocation de ses années passées dans la police de Shanghai. Il avait beaucoup d’humour et ne lassait jamais son auditoire. Autant que Li s’en souvînt, son grand-père n’avait jamais raconté deux fois la même histoire sans qu’il l’eût lui-même invité à le faire. Il avait une façon toute particulière de raconter les anecdotes, très rarement sur un ton nostalgique – son grand-père avait été très heureux de prendre sa retraite – et toujours en les ponctuant de gestes évocateurs, à la manière d’un acteur de théâtre.

Sa grand-mère était autrement plus réservée, mais d’une douceur et d’une gentillesse sans égal et elle avait une immense affection pour son unique petit-fils. Lorsque le grand-père de Li ne racontait pas son passé mouvementé, tous trois entamaient une partie de mah-jong sitôt le dîner achevé. Ils pariaient de l’argent – jamais de grosses sommes – et après un nombre suffisant de parties, le joueur le plus en veine invitait les deux autres au restaurant. À l’opposé des causeries présidées par le grand-père, les parties de mah-jong se jouaient dans le plus grand silence et la concentration était extrême. Seuls les sourires malicieux du grand-père venaient quelque peu diminuer la tension du jeu. Pour l’heure, les trois joueurs examinaient leurs dominos avec la plus grande attention. Les visages étaient contractés sous l’effet d’une intense réflexion.

– Pendant que tu réfléchis, grand-mère, je vais refaire chauffer un peu d’eau, proposa Li.

Il se leva et prit le chemin de la cuisine. Il mit la bouilloire électrique à chauffer puis remplit une théière de feuilles de thé vert. Il entendait ses grands-parents échanger de brèves paroles dans la salle à manger. Il s’approcha de la vitre et laissa son regard glisser sur les maisons d’en face. Des lumières s’étaient déjà allumées aux fenêtres derrière lesquelles la vie s’écoulait paisiblement en ombres chinoises. Au contact de ses grands-parents, Li ressentait toujours un immense apaisement. Rien n’égalait ces moments qu’ils passaient ensemble. Ils lui avaient enseigné à apprécier chaque instant de la vie, et prendre le temps pour une dernière tasse de thé en leur compagnie faisait partie de ces petits bonheurs dont il avait appris à savourer jusqu’à l’ultime gorgée. Le frémissement de l’eau le ramena sur terre et il recouvrit les feuilles de thé du liquide fumant. La théière à la main, il quitta la cuisine. La salle à manger était à nouveau plongée dans le silence.

Il s’arrêta sur le pas de la porte.

Ses grands-parents n’avaient pas quitté la table de jeu, mais le haut de leur corps avait basculé en avant et leur tête reposait maintenant sur la table, le front délicatement posé sur la nappe. Un homme, dont il ne voyait que le dos, était assis à sa place.

Une violente sensation de froid envahit la poitrine de Li et se propagea jusqu’aux extrémités de ses membres. Après un moment d’hésitation, il s’approcha lentement, les jambes flageolantes, mais inexorablement attiré par cette scène comme suspendue dans le temps. Tenant toujours la théière d’une main, il contourna la table pour découvrir le visage de l’homme qui avait pris sa place. À mesure que Li avançait, l’homme tournait la tête vers lui, tout doucement, comme pour accorder son mouvement aux pas hésitants du jeune homme. Li s’arrêta net de l’autre côté de la table, en même temps que la théière en fonte tombait lourdement à terre, répandant le liquide brûlant sur le sol. Un immense vide se fit dans sa tête. Les deux hommes se dévisagèrent quelques secondes en silence. Le cerveau de Li trouva finalement la force de lui dicter quelques mots que la stupeur étiola en un murmure épouvanté :

– Qui êtes-vous ?

Craig sourit.

– Je suis toi.

Li secoua la tête, incrédule.

– Les miracles de la chirurgie, ajouta Craig.

– C’est impossible…, souffla Li.

– Je dois avouer que la ressemblance est stupéfiante. Dommage que Jeremy ne soit plus parmi nous pour apprécier son œuvre.

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