La porte de Bosch
Troisième partie - Touche finale
TROISIÈME PARTIE
TOUCHE FINALE
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Rebecca – Shanghai, Chine, J-3
Ce quartier était un véritable no man’s land. Si l’incendie avait fait naître une agitation presque rassurante à proximité du laboratoire, les rues un peu plus loin étaient désertes, silencieuses et sinistres. Pas âme qui vive, pas une voiture qui donnât un peu de lumière dans ces cicatrices urbaines parfois complètement plongées dans le noir. Rebecca marcha presque trois quarts d’heure avant de trouver un taxi à l’arrière duquel elle s’endormit presque immédiatement. Elle rentra à l’hôtel fatiguée et déboussolée.
Tant de questions encore sans réponses… Pour l’une d’elles au moins, elle savait.
J’ai simplement écarté la menace qu’elle représentait…
Elle sentit son cœur se serrer, mais elle n’avait même plus la force de pleurer. Elle s’allongea sur le lit et ferma les yeux.
Le froid la réveilla. Elle réalisa qu’elle s’était endormie sans avoir pris la peine ni de se déshabiller ni de se glisser sous les draps. Elle s’assit au bord du lit, se frotta les yeux. Elle essaya d’estimer l’heure à la position des deux aiguilles fluorescentes de sa montre, mais malgré l’obscurité, elle devina les fêlures dans le cadran. Brisée. Sûrement lors de l’explosion du laboratoire. Elle se pencha et tâtonna sur la table de nuit à la recherche de son téléphone portable. Elle appuya sur différentes touches, mais l’écran resta désespérément noir. La batterie était à plat. Elle alluma la lampe de chevet, se leva et se mit en quête du chargeur dans son sac. Le téléphone daigna enfin s’allumer, claironnant une musique d’accueil que Rebecca s’empressa de faire taire. En entendant les cinq bips l’avertissant de la présence de messages, Elle pensa subitement à Otto. Merde ! Elle avait été si occupée qu’elle l’en avait presque oublié.
Elle vérifia la provenance des messages : une dizaine laissée par ses clients, pratiquement autant par Otto. Le coin supérieur droit de l’écran indiquait huit heures trois. Une heure du matin au manoir. Elle préféra ne pas perdre son temps à lire les messages et rappela directement Otto sans se soucier du décalage horaire. Comme elle s’y attendait, il ne fut pas long à décrocher.
– Rebecca, enfin ! Mais où étiez-vous, bon sang ? J’essaie désespérément de vous joindre.
– Il s’est passé un tas de choses ici, Otto…
– J’ai également du nouveau, répliqua-t-il, mais je vous laisse commencer.
– Ça va prendre un peu de temps…
– J’ai tout le temps qu’il faut.
Elle lui fit une patiente retranscription des évènements des derniers jours. Il écouta attentivement, ne l’interrompant par endroits que par quelques courtes questions auxquelles elle s’efforça de répondre de la manière la plus claire possible. Elle en vint à l’apparition du laboratoire.
– « Quelque chose de divin est sur le point de se produire », lui répéta-t-elle. Il a un plan, mais aussi des ennemis qui font tout pour le contrecarrer. Il m’a parlé de… renégats parmi les siens, qui ne sont pas d’accord avec ce qu’il fait.
– Et ce plan, de quoi s’agit-il ?
– Je n’en ai absolument aucune idée, mais il a quelque chose à voir avec votre tableau et il a déjà fait beaucoup de dégâts. Et je crains malheureusement que le pire reste à venir…
– Hum… J’ai peut-être ma petite idée sur le sujet…
– C’est-à-dire ?
– Je vous dirai après. Poursuivez, je vous prie. Cette histoire de renégats… De quoi s’agit-il ?
– Je ne sais pas précisément, mais je comprends que ce sont eux qui m’ont amenée jusqu’ici.
– Mais dans quel but ? Et pourquoi vous ?
– À cause de mon don…
Elle serra les mâchoires, déglutit avec peine.
– Et de ma grand-mère.
Il y eut un silence.
– Je suis au courant, Rebecca. Je suis navré.
Elle chassa une larme de la paume de sa main.
– C’est lui qui l’a tuée.
– C’est un fou qui l’a lâchement assassinée et qui passera vraisemblablement le restant de ses jours dans une institution psychiatrique.
– Non, c’est lui.
Elle fit une courte pause.
– C’est lui qui claque des doigts pour les guider dans l’obscurité de leur folie…
– Pardon ?
– Peu importe. C’est lui et il va payer pour ça.
– Qu’est-ce que vous dites ?
– J’ai dit qu’il a tué ma grand-mère et qu’il va payer pour ça, répéta-t-elle avec véhémence.
Otto perçut la rage dans sa voix et commença à envisager le pire.
– Je comprends votre chagrin et votre colère, Rebecca, mais il faut peut-être s’arrêter deux secondes pour réfléchir.
– Réfléchir à quoi, bon sang ? s’énerva-t-elle.
– D’abord à cet homme, à ce qu’il est.
– Nous savons qui il est.
– Alors cela devrait vous pousser encore plus à la réflexion.
– Il faut l’arrêter, d’une façon ou d’une autre.
– On ne sait pas comment, Rebecca !
– Eh bien je trouverai !
– Pas toute seule ! s’emporta-t-il.
– Je vais le faire payer ! cria-t-elle à son tour.
Elle entendit le choc sourd d’un poing qui s’abattait sur une table.
– Mais vous vous entendez ?! explosa Otto. Vous en faites une affaire personnelle !
– Cette… chose a tué ma grand-mère ! lui répondit-elle avec la même fureur.
– Ça ne la ramènera pas !
– Vous ne comprenez pas, personne ne peut comprendre. Il faut l’avoir vécu, il faut avoir souffert dans sa chair comme moi, j’ai souffert.
– Ma femme était l’être que j’aimais le plus au monde, Rebecca, on me l’a prise sans raison, injustement, exactement comme on vous a pris votre grand-mère. Je comprends parfaitement ce que vous ressentez.
C’était la première fois qu’elle l’entendait parler ainsi de sa femme. Elle n’avait jamais osé l’interroger à ce sujet, il était impossible de savoir quelle douleur se cachait derrière l’absence d’un être cher. Elle ferma les yeux et s’efforça de se calmer.
– Vous comprenez alors ce qui m’anime.
– Oui, la haine et la vengeance, mais je vous le répète, ça ne la ramènera pas. Moi aussi j’en ai voulu à la terre entière, moi aussi j’ai serré les poings et voulu me taper la tête contre les murs. Mais ça n’aurait servi à rien, la vengeance ne sert qu’à jeter du sel sur ses blessures.
– J’essaie de vivre avec les miennes depuis des années et je n’y arrive pas. Aujourd’hui, j’ai l’occasion de les refermer définitivement.
– Rebecca, il faut savoir rejeter la haine pour trouver l’apaisement, la transformer en quelque chose de positif qui permette d’avancer.
– C’est la haine qui me rend aussi déterminée.
– Rebecca, réfléchissez bon Dieu. Vous ne savez pas à qui vous avez affaire…
– Vous aviez quelque chose à me dire, je crois, le coupa-t-elle.
– S’il vous plaît, dites-moi que vous ne ferez rien sans m’en parler avant.
– Otto, que s’est-il passé au manoir ? insista-t-elle.
Il souffla fort dans le combiné et laissa passer quelques secondes, le temps de décider s’il allait ou non répondre à sa question. Il estima que se taire ne changerait rien à l’obstination de la tête de mule qu’il avait au bout du fil
– J’ai découvert une inscription sur le tableau, quelques mots en latin : « Ad Julium, ab Jheronimo » – « Pour Julius, de la part de Jheronimus ».
– C’est donc un authentique Bosch…
– Disons que cette signature plaide en faveur de son authenticité.
– Qui est ce Julius ?
– C’était un moine, dont on a de bonnes raisons de croire qu’il était aussi un hérétique. Je crois qu’il a lancé une espèce de malédiction et qu’elle se manifeste à travers le tableau.
– Une malédiction ? Mais comment vous est venue cette idée ?
– J’ai retrouvé la dernière lettre écrite de la main de Julius, juste avant qu’il ne meure. Apparemment, il a été écarté de la fonction d’évêque après avoir été accusé d’hérésie. Ce qui est assez amusant, si je puis dire, c’est que de fausses preuves ont été réunies contre lui, il a été victime d’un complot. S’il avait su, son adversaire ne se serait pas donné autant de mal. Bref, Julius a dû fuir son pays et c’est depuis son refuge qu’il a écrit cette lettre. Il y exprime toute sa rancœur – sa haine plus exactement – et en particulier envers l’Église qui l’a trahi, et il conclut son brûlot par cette malédiction. Je pense qu’il a sous-estimé la portée de ses derniers mots… Cette malédiction est peut-être le lien dont vous parliez tout à l’heure, le lien entre ce fameux plan et le tableau.
– Possible, oui. Mais en quoi consiste-t-elle selon vous ?
– Je n’en sais rien, répondit-il avec regret, mais nul doute que celui que vous avez rencontré au laboratoire le sait.
– Il faudrait en apprendre plus sur ce Julius. Comment est-il mort ?
– Il s’est suicidé, juste après avoir rédigé la lettre.
Il se garda bien d’évoquer son hypothèse quant à l’identité de la femme venue se confesser auprès de Frère Siméon deux jours avant sa mort, cela n’aurait vraisemblablement servi qu’à renforcer la détermination de la jeune femme.
– Ce n’est pas fréquent pour un moine de se suicider, fit remarquer Rebecca.
– N’oubliez pas que ce n’était pas un moine « ordinaire »…
– Admettons… Mais que fait-on de tout ça à présent ? On ne peut pas rester les bras croisés. Imaginez que cette malédiction, c’est…
Elle se rappela les paroles du grand-père de Lingtao au marché, toutes ces visions de cauchemar. L’enfer comme l’imaginait Bosch…
– Une grande ombre enveloppant le monde…, se dit-elle à elle-même.
– Pardon ? fit Otto qui crut que ces mots lui étaient adressés.
– Il va se passer quelque chose de terrible, se contenta-t-elle de déclarer sombrement.
Ils méditèrent en silence sur cette sinistre prédiction durant de longues secondes.
– De quelle piste disposons-nous ? demanda finalement Otto.
Elle laissa échapper un petit souffle de contrariété.
– Nous ne disposons d’aucune piste ! Tout ce que j’ai trouvé là-bas, c’est un cadavre. Merde !
C’était la première fois qu’il l’entendait jurer. Bizarrement, ce petit écart de langage lui redonna un peu d’espoir.
– Et ce cadavre, comme vous dites ?
– Comme je dis ? Non, un cadavre, un vrai de vrai. Pas très bavard, donc.
Elle n’avait pas perdu son sens de l’humour, un autre bon point, estima Otto.
– Une dernière chose, se rappela-t-il. La lettre de Julius était datée du 21 décembre 1500. Le 21 décembre, c’est dans trois jours.
– Trois jours, répéta Rebecca. C’est peut-être tout le temps qu’il nous reste… Trois jours… et pas la moindre piste. N’y avait-il rien d’autre dans cette lettre ?
– Je ne l’ai pas sur moi, je n’ai pas pu la sortir de l’abbaye. L’abbaye de Yoanneft, c’est là que j’ai trouvé la lettre. Julius y était abbé, avant d’être contraint à l’exil.
Otto fit un effort de mémoire.
– Il y a une interminable tirade sur l’Église, ses déviances, son intolérance… Mais je ne me rappelle rien qui pourrait nous aider.
– Un lieu ? Le nom d’une ville ? Où la lettre a-t-elle été écrite ? demanda précipitamment Rebecca.
– À Saint-Antonin-Beaulieu, répondit Otto, dans le sud-ouest de la France.
– Saint-Antonin-Beaulieu… C’est peut-être ça. Peut-être pas. Comment savoir ? Je suis fatiguée de courir à droite et à gauche.
– Vous pensez rentrer bientôt ?
– Je n’ai plus rien à faire ici.
Otto hésita un instant.
– J’avais prévu de vous rejoindre en Chine…
Rebecca ne put s’empêcher de sourire.
– Et c’est qui la tête de mule ?…
– Il faut une tête de mule pour faire entendre raison à une autre tête de mule. Du moins, essayer de lui faire entendre raison… Bref, j’imagine que cela ne sert plus à rien que je me déplace.
– Non, je ne crois pas. Je rentre le plus tôt possible.
– Trois jours… Nous n’avons peut-être que trois jours, Rebecca…
– Alors, il va falloir faire très vite.
*
Très vite, oui, mais elle ne put faire mieux que le 19 décembre à vingt et une heures, heure d’arrivée du premier vol qui pouvait la ramener à Amsterdam. 19 décembre. Que seraient-ils en mesure de faire en l’espace de si peu de temps ? Elle ressentit une brusque sensation de faim. Ses derniers repas se résumaient à du grignotage et son estomac était en train de la rappeler à l’ordre. Elle prit une douche rapide et descendit à la salle du petit déjeuner. Dans le hall, ses yeux se posèrent sur un ordinateur au-dessus duquel une affiche annonçait un accès libre à Internet. Une idée lui vint à l’esprit. Elle s’approcha et jeta un œil à l’écran. La page d’accueil du site officiel de la ville de Shanghai y était affichée. Elle inscrivit le nom d’un moteur de recherche dans la barre d’adresse et valida. Accès interdit. Elle fit une nouvelle tentative, puis encore une autre avec un autre moteur de recherche, sans plus de réussite. Elle fronça les sourcils puis se rappela que les autorités chinoises contrôlaient de près les informations qui circulaient sur le Net. Merde… Quel était le nom du site de recherche « officiel » déjà ? Elle était sûre d’en avoir déjà entendu parler, mais ça ne lui revenait pas.
Elle tourna la tête vers la réception et aperçut un jeune homme avec une tête sympathique. Son anglais se révéla très limité. Il lui fallut plusieurs minutes de patientes explications, puis convaincre l’employé de l’accompagner jusqu’à l’ordinateur pour qu’enfin il saisît le message et tapât lui-même l’adresse du site sur le clavier. La page s’afficha à l’écran, Rebecca remercia chaudement le jeune homme et attendit qu’il se fût éloigné pour lancer sa requête.
La ville de Saint-Antonin-Beaulieu disposait d’un site Internet. Pas très sexy, mais il avait l’avantage d’exister. Très peu d’images, c’était aussi bien car la connexion était lamentable. Saint-Antonin-Beaulieu tenait plus du village que de la ville, un gros bourg touristique qui se payait le luxe de disposer d’une piscine olympique, d’une patinoire et d’un musée des beaux-arts. Surprenant. Elle parcourut les rubriques, s’arrêta à la section « Évènements », où elle tomba sur l’exposition temporaire actuellement proposée par le musée : Paradiso e inferno : le paradis et l’enfer chez les peintres flamands . Exposition exceptionnelle : le musée accueillait des œuvres de Bruegel, de Dirk Bouts et, Rebecca eut un léger frémissement, de Jérôme Bosch.
Finalement, ce n’était peut-être pas une si mauvaise piste.
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