La porte de Bosch
Sheng – Aéroport de Sheremetyevo, Moscou, J-2
Sheng – Aéroport de Sheremetyevo,
Moscou, J-2
Le réveil était difficile. Sheng se sentait nauséeux et fiévreux. Mais cette sensation de vide dans ses poumons, ce sable dans sa gorge, c’était pire que tout. Il n’arrêtait pas de tousser. Une petite demi-heure avant d’arriver à Moscou. Il se passa la main sur le front. Il était en nage.
Un policier observait les passagers du coin de l’œil. Les neuf heures de vol avaient laissé des traces sur les visages et il semblait prendre un certain plaisir à détailler les mines contrariées de certains voyageurs que l’arrivée à Moscou semblait mettre de très mauvaise humeur. Sheng croisa son regard et baissa aussitôt les yeux vers ses chaussures. Il toussota. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Il releva la tête, espérant que l’agent l’avait quitté des yeux. Les regards des deux hommes se croisèrent. Pas de chance. L’homme se redressa et quitta son poste d’observation.
Le policier désigna la valise.
– Je ne comprends pas le russe, répondit Sheng en anglais.
Le policier insista. Sheng persista à feindre de ne pas comprendre sa demande. Un autre policier arriva et s’entretint un court moment avec son collègue.
– Pourriez-vous ouvrir votre valise, s’il vous plaît ? demanda poliment le nouveau.
Celui-ci parlait un très bon anglais à peine altéré par un léger accent slave. Sheng simula un sourire.
– Ah ! Ma mallette… Ce sont des médicaments qu’il faut conserver au frais. C’est pour soigner mes poussées de fièvre.
Il tapota la valise.
– C’est une mallette frigorifique. Il serait préférable de ne pas l’ouvrir, cela pourrait altérer les produits.
– Je vais vous demander de me suivre au poste. Simple vérification d’identité.
Le sourire de Sheng s’évanouit.
– C’est-à-dire que… J’ai une correspondance pour Paris et…
– Quand partez-vous ? demanda sèchement l’officier.
Sheng ouvrit la bouche, mais une violente quinte de toux ne lui laissa pas le loisir de répondre.
– Quand partez-vous ? répéta l’officier.
– Dans quatre heures, dit-il dans un souffle.
– Ce ne sera pas long. Suivez-moi, s’il vous plaît.
Sheng ferma les yeux un instant. Son crâne le mettait au supplice et il ne pouvait s’empêcher de tousser toutes les trente secondes. Par moments, il devait ouvrir la bouche pour amener un peu d’air frais dans ses poumons tant il se sentait à bout de souffle. L’officier qui parlait anglais l’avait conduit dans cette salle d’interrogatoire spartiate : une table, trois chaises et une caméra dans un des angles, dont l’œil était braqué sur lui. Ils lui avaient pris ses papiers. Il avait presque dû les supplier pour ne pas être dépouillé de sa mallette le temps qu’ils procèdent aux contrôles d’usage, prétextant la nécessité de toujours avoir ses médicaments à portée de main. Face à son entêtement, les policiers n’avaient pas insisté. Cela avait été la seule marque de compassion de leur part et ils avaient l’air bien décidé à ne pas s’inquiéter davantage de son évidente mauvaise santé. Ils reviendraient à la charge, c’était sûr. Et il serait contraint d’ouvrir son bagage d’ici peu.
Il se prit la tête à deux mains, posa les coudes sur la table et ferma les yeux, essayant d’oublier la douleur. Il fut tout à coup pris d’un froid intense et se replia instinctivement sur lui-même, grelottant. Il eut subitement l’impression que son corps s’étirait dans toutes les directions à la fois. La souffrance était insupportable. La sensation de froid avait été éprouvante, mais son cerveau l’avait bien vite oubliée pour ne se concentrer que sur cet insoutenable écartèlement qui n’en finissait pas de le déchirer. Au moment où il crut mourir, il y eut une dernière vague dévastatrice, le bouquet final de cette horrible torture, puis tout fut fini. Le froid avait disparu, le tiraillement s’était aussi soudainement évanoui qu’il était apparu, seuls les maux de tête et le feu dans sa gorge subsistaient. Éprouvant un immense soulagement, Sheng se redressa et rouvrit doucement les yeux.
Un homme était assis face à lui. Pas vraiment un homme. Il avait des yeux immenses et sa bouche était dessinée en un trait cruel à peine perceptible. Un trou sombre s’ouvrait à la place du nez. Il lui semblait avoir déjà vu cet affreux visage. L’image d’un quai le long d’un grand fleuve lui vint à l’esprit. Celle d’un homme étendu à terre, aussi, une silhouette penchée sur le cadavre, puis un visage, qui ressemblait à celui qu’il avait à cet instant précis en face de lui.
– Nous y voilà, Sheng.
Comment cet homme connaissait-il son nom ?
– On se connaît ?
– Plus ou moins.
Sheng fut pris d’une nouvelle quinte de toux.
– J’ai mal…, dit-il en grimaçant.
– Tu te meurs, Sheng.
– Quoi ?
– Tu as absorbé le virus.
– Non, répondit-il dans un souffle. C’était l’antidote. C’était le flacon avec l’antidote. Le bleu.
Il toussa à plusieurs reprises, souffrant à chaque fois le martyre.
– L’antidote a disparu avec Craig, à Shanghai. Tu es contaminé et tu as pris le temps de transmettre ton mal à une bonne centaine de personnes. C’est un début, mais c’est largement suffisant. Le virus est redoutable. Il se transmet par voie aérienne et son pouvoir pathogène est prodigieux. Le laboratoire Weiqi a fait un excellent travail. Un reporter international qui ramène ses témoignages des quatre coins de la planète, un conférencier qui doit présenter dans deux jours les résultats de ses recherches devant plusieurs centaines de participants venus des cinq continents, un docteur, une institutrice, tous ces passagers qui se sont éparpillés dans la nature – nul doute que certains d’entre eux ramèneront plus que des matriochkas dans leur valise… Le rayon d’action de l’agent viral est à présent infini.
– Mon Dieu…
– Laisse ton Dieu là où il est, il ne te sera plus d’aucun secours. Ta mission est terminée, et la mienne s’achève avec elle. Je vais à présent disparaître – pour un temps seulement. Et tu vas m’accompagner.
L’horrible humanoïde quitta sa chaise. Sheng leva péniblement la tête avant d’être assailli par une ultime quinte de toux qui le plia en deux.
– Je me charge de la mallette, précisa la créature.
Les yeux de Sheng s’emplirent de larmes.
– Crois-moi, il est préférable de disparaître. La phase terminale de la maladie est un véritable cauchemar.
Le sergent Fredek quitta le passeport des yeux pour les poser sur l’écran de surveillance. La surprise fut telle qu’il ne put retenir un petit cri.
– Capitaine, regardez.
Le capitaine Markov suivit le regard du sergent. Le type qu’ils avaient arrêté au contrôle n’était plus seul. Au moment où il eut la certitude que l’intrus n’était pas un de ses hommes, celui-ci posa une main sur le crâne de leur suspect.
Markov et Fredek se précipitèrent dans le couloir, ouvrirent la porte à toute volée et firent quelques pas en avant, abasourdis. La pièce était vide. Leur suspect s’était volatilisé avec sa mallette et son étrange complice.
OceanofPDF.com