La porte de Bosch
Sheng, Rebecca, Craig – Sur les rives du Huangpu, Shanghai Chine, J-4
Sheng, Rebecca, Craig – Sur les rives
du Huangpu, Shanghai Chine, J-4
L’agitation qui s’était emparée du théâtre des évènements parvenait encore indistinctement jusqu’à lui : les sirènes, les cris, le sifflement des puissants jets d’eau. Des hommes et des femmes étaient sortis dans la rue ou passaient la tête par les fenêtres promptement ouvertes. Craig laissa derrière lui ces visages inquiets, quitta les quartiers résidentiels et poursuivit sa route le long des entrepôts de la zone portuaire.
Autour de lui, ce fut à nouveau le calme d’une nuit de plomb. Mais il était inquiet, mal à l’aise, et il se sentait nauséeux. Comment expliquer cette impression alors qu’une douce plénitude l’avait accompagné jusque-là ? Comme si un ressort s’était cassé. Et ces coups dans son crâne… Il accéléra le pas. Son sac commençait à peser dans son dos. Sa nausée empirait. Il avait le cœur au bord des lèvres et sa tête était sur le point d’éclater comme un ballon trop gonflé.
Ses pas l’amenèrent sur un quai désert plongé dans le noir. Il s’appuya sur une rambarde providentielle et ouvrit la bouche pour aspirer de grandes goulées d’air frais. Son estomac sembla apprécier l’arrivée de cet air neuf. Il se tint ainsi immobile, les yeux rivés sur les vaguelettes qui venaient lécher le béton avec un apaisant mouvement de balancier. Les lumières de la ville scintillaient dans le fleuve. Loin sur la gauche, le pont de Lupu dessinait un arc électrique qui surgissait d’un côté du fleuve et s’élançait vers l’autre rive en une gracieuse courbe incandescente.
Le tablier était parcouru des éclats blancs des véhicules encore nombreux en cette heure avancée de la nuit. Les yeux de Craig glissèrent sur les milliers de lumières qui enflammaient l’autre rive et ses pupilles se rétractèrent soudain devant le flamboyant colimaçon qui projetait le pont de Nanpu au-dessus des eaux. Les anneaux brillants de la route lui rappelèrent ces circuits électriques tortueux qu’il n’avait jamais pu s’offrir et sur les boucles desquels il avait rêvé de précipiter les petits bolides grésillants. Les piles du pont laissèrent deux « H » blancs sur la rétine de ses yeux lorsqu’il tourna le dos au fleuve. Toutes ces lumières relançaient sa migraine.
Il posa son sac à terre, se laissa tomber sur un bloc de béton et se prit la tête à deux mains. Il espérait une accalmie dans la tempête qui dévastait l’intérieur de son crâne. Ces flacons… Cette dangereuse substance qu’il emportait avec lui, pour laquelle il avait fait tout ce chemin. Il avait toujours eu ce but en tête et n’avait pensé à rien d’autre qu’à l’atteindre, mais maintenant qu’il avait les fioles en sa possession, il ne savait plus quoi en faire. Il avait pensé à tout, sauf à cet ultime moment où il parviendrait au bout de sa course. Les battements effrénés de son cœur faisaient méchamment palpiter ses tympans. Son esprit s’obscurcissait. Des voix discordantes s’élevaient dans sa tête. L’une, faible, inquiète et plaintive, l’autre plus forte, obsédante et impérieuse. Il se rappela cette voix. C’était elle qui lui avait commandé d’être ici, de s’emparer de ce poison puis… Il ferma les yeux et se concentra. Oui, elle lui avait dit la suite. Il pressa plus fermement ses tempes, puis se frappa le front. Merde ! Il ne se souvenait plus. Cette putain de mémoire qui se dérobait ! Il y avait bien une raison. Il ne pouvait pas trimbaler ces flacons éternellement. Cette voix… Cette voix lui avait dit… Que lui avait-elle dit de faire avec ces putains de flacons ? Il prit l’une des deux mallettes dans ses mains et la fixa avec intensité.
Il ressentit une soudaine inquiétude. Tous les flics du coin allaient se mettre à la recherche de ces deux petites valises. Il n’aurait plus de répit. C’était forcément ce qui allait se passer, il ne fallait pas se faire d’illusions. Il avait en main tout ce qui restait de plusieurs années de recherche qui avaient abouti à la conception de l’arme bactériologique la plus puissante qui ait jamais été conçue. Lui le savait et nul doute qu’il n’était pas le seul à détenir le secret. À partir de maintenant, il était traqué et chaque minute comptait. Il ne serait en sécurité nulle part et il pouvait se faire prendre à tout moment. Il était hors de question de retourner en prison, jamais il ne remettrait les pieds dans une cellule.
– Retourner en prison ? Tu ne comprends donc rien… Ils te tueront… Cette fois, tu auras droit à ta petite piqûre.
Il regarda autour de lui, tendit l’oreille. Cette voix…
– Il y a tant de morts sur ton chemin. Ils ne t’épargneront pas.
Il respirait péniblement. Son visage ruisselait de sueur. Il sentait la panique monter inexorablement. Puis une lueur apparut dans ses yeux. Il y avait bien un moyen. Bien sûr… Il avait le poison, mais aussi l’antidote. Il suffisait d’absorber le contenu des flacons et il deviendrait l’antidote. Le seul antidote pouvant venir à bout de l’horrible fléau prêt à dévaster le monde.
Craig souleva les deux loquets et ouvrit la mallette. Les deux flacons qu’il avait sous les yeux contenaient un liquide limpide, légèrement bleuté. L’antidote. L’autre valise contenait le poison mortel. Il libéra le premier flacon de la mousse qui l’enserrait et dévissa le bouchon. Il observa un moment le contenu de la fiole, comme fasciné par l’étrange teinte qu’il prenait sous la clarté de la lune, puis, après une brève hésitation, absorba le liquide d’un trait.
Une saveur légèrement acidulée persista un moment dans sa bouche. Il attendit quelques instants puis s’empara de la seconde fiole qu’il vida à son tour. Il referma la mallette après en avoir soigneusement rangé le contenu, s’approcha du quai et tel un lanceur de disque, propulsa son fardeau aussi loin qu’il put dans le Huangpu.
C’est alors qu’il entendit un bruit de pas dans son dos.
Rebecca parvint enfin à se remettre debout en faisant abstraction des incessantes palpitations de douleur dans sa cuisse. Elle contempla avec effroi la scène de guerre qu’étaient devenus le laboratoire Weiqi et ses alentours. La première chose à faire était de déguerpir d’ici sans se faire repérer.
– Ne faites pas un geste, commanda Sheng.
L’homme était armé. Craig se dirigea vers son sac resté au pied du bloc de béton, indifférent à la menace du mince canon braqué dans sa direction.
– Ne bougez pas ! répéta Sheng en assurant sa cible.
Craig se releva, la seconde valisette entre les mains. Il s’approcha de Sheng sans un regard pour son arme.
– Il y a deux flacons dans cette mallette, déclara-t-il d’une voix parfaitement maîtrisée, c’est le virus. L’autre mallette se dirige en ce moment même vers la mer. Les flacons qu’elle contient sont à présent vides, leur contenu se trouve à cet instant précis quelque part à l’intérieur de mon estomac.
Il déposa son précieux bagage à un mètre de Sheng puis regagna son poste près de son banc improvisé.
– Vous avez le virus, j’ai l’antidote, conclut Craig avec un sourire.
Sheng s’approcha de la mallette et fit sauter les loquets. Puis il regarda Craig avec intensité et tourna la valise. Craig baissa les yeux. Son visage se décomposa. Un seul des deux flacons était incolore, l’autre était bleu.
– C’est impossible, s’écria-t-il. J’ai bu l’antidote, j’ai jeté les deux flacons !
– Je crains que vous ayez bu l’antidote et le virus, rétorqua Sheng. Écoutez, mes collègues seront là d’une minute à l’autre, mentit-il. Je vous suggère que vous me suiviez sans faire de difficultés.
Craig ne comprenait pas. Il avait placé les deux flacons incolores dans l’une des mallettes et les deux flacons bleus dans l’autre, il en était sûr. Il était tout aussi persuadé d’avoir absorbé le liquide bleu. Il se passa la main dans les cheveux. Son mal de tête empirait. Les chuchotements s’élevaient de nouveau, plus impérieux que jamais. Il se rassit lentement, visiblement bouleversé par la tournure que prenaient les évènements.
– Que va-t-il se passer maintenant ? se demanda-t-il.
– Je ne sais pas, répondit Sheng qui pensa que cette question lui était destinée. Mais il n’y a aucune raison que cela se passe mal si vous ne faites pas d’histoires.
Craig ne bougeait plus. Il semblait à Sheng que ses lèvres remuaient imperceptiblement, mais aucun son n’en sortait. Un instant, ce fut le silence – Sheng était debout, le pistolet toujours bien en main, Craig était assis sur le bloc de béton, perdu dans ses pensées, l’air résigné – l’instant d’après, il se précipitait vers Sheng et un claquement sec résonnait dans la nuit.
Après un large détour, Rebecca déboucha sur une longue artère au bout de laquelle elle devina la lueur des dernières flammes qui achevaient de consumer le laboratoire. Les lieux étaient déserts, c’était la bonne nouvelle. La mauvaise, c’était qu’elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait. Un coup de feu retentit à l’autre extrémité de la rue. Elle tourna la tête et sonda l’obscurité.
Sheng ne s’était jamais servi de son arme. Ce gars s’était jeté sur lui, le visage complètement déformé par la haine. Bon sang, il n’avait pas eu le choix ! Il n’avait rien voulu de tout ça, ce n’était pas comme ça que cela devait finir. Il avait du mal à se faire à l’idée qu’il avait peut-être paniqué. Il décida de garder la tête froide et saisit son téléphone portable. Il reconnut immédiatement la voix cassée du lieutenant Wei.
– C’est Sheng.
– Bon sang, Sheng, que s’est-il passé ?
Sheng posa exactement la même question en retour. Le lieutenant soupira et décida de reporter les explications à plus tard.
– Où êtes-vous ?
– Près du Huangpu. J’étais à l’étage et j’ai vu cet homme qui s’enfuyait du laboratoire.
– Quel homme ?
– Un gars a filé avec un échantillon du virus et un échantillon de l’antidote. Je l’ai rattrapé. Le gars est mort, mais j’ai récupéré les flacons.
Il sentit immédiatement l’agitation de Wei à l’autre bout du fil.
– Où êtes-vous, exactement ? demanda celui-ci d’une voix anxieuse.
– Au bout de Kunxing Road, côté Huangpu. Je vous attends sur les quais.
– Ne bougez pas, j’arrive avec des gars.
– L’inspecteur Ti ? hasarda Sheng.
– Il semblerait que Ti et Cooney soient morts dans l’explosion du laboratoire, lui apprit le lieutenant.
Sheng ferma les yeux et soupira.
– Ne bougez pas, répéta Wei. On est là dans quelques minutes.
Sheng raccrocha et son regard se perdit dans le vague. C’était un désastre. Il prit une poignée de minutes pour tenter de comprendre ce qui avait bien pu se passer. Apparemment, ils n’étaient pas les seuls sur le coup.
Une voix surgit dans son dos.
– Au revoir, mon ami.
Sheng se retourna et se sentit défaillir. Un homme, ou ce qui y ressemblait, se tenait debout près du corps sans vie de l’autre type qu’il venait d’abattre. Il était grand, avec d’épais cheveux noirs retombant en cascade autour d’un visage repoussant : des yeux exorbités presque uniformément noirs, une bouche anecdotique, infime marque rectiligne reliant des joues pâles et creusées. Sheng eut un sursaut d’effroi quand il remarqua l’absence du nez – à sa place, il n’y avait qu’une cavité en forme de trapèze ouverte sur un vide sombre.
– Que de chemin parcouru à tes côtés depuis ce providentiel accident de fourgon sur la route de Carson City, déclara l’apparition en contemplant le cadavre. Ton âme noire trouvera la place qu’elle mérite auprès de tes semblables.
– Dieu tout-puissant…
La créature se tourna dans sa direction. Sheng braqua son pistolet en s’efforçant de maîtriser les tremblements de son bras.
– Sheng, c’est bien ça ? Quelle est la couleur de ton âme, Sheng ?
La chose se mit en mouvement et Sheng vida son chargeur.
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