La porte de Bosch

Christophe Vasse · Chapitre 34 sur 45

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La porte de Bosch

Sheng – Aéroport de Pudong, Shanghai, J-2

Sheng – Aéroport de Pudong, Shanghai,

 

J-2

 

Sheng consulta l’écran des départs. Un appareil de la compagnie Aeroflot s’envolait pour Paris dans une heure et demie. Il parcourut une centaine de mètres sous la menace des poutres qui hérissaient le plafond – l’architecture du terminal de l’aéroport de Pudong l’avait toujours fasciné, mais aujourd’hui, elle lui faisait peur, il avait l’impression de marcher sous une averse de piques effilées prêtes à l’empaler sur place. Enfin, il aperçut le comptoir de la compagnie.

– Vous avez encore de la place sur le prochain vol pour Paris ? demanda-t-il à l’hôtesse en agrippant anxieusement le comptoir.

L’hôtesse eut un léger sursaut de surprise et posa une main sur sa poitrine.

– Vous m’avez fait peur, fit-elle avec un sourire aimable. Une personne ?

– Oui.

– Je regarde ça de suite, monsieur.

Elle s’activa un moment sur son clavier et attendit que l’ordinateur rendît son verdict.

– Oui, il reste encore de la place. Voulez-vous que je regarde pour le retour ? proposa-t-elle, toujours souriante.

– Je ne prévois pas de retour pour le moment, répondit-il abruptement.

– Il y a une escale à Moscou. Vous arrivez à l’aéroport de Sheremetyevo à quinze heures trente-cinq heure locale, vous repartez à dix-neuf heures trente, et vous…

– Oui, oui, c’est parfait.

– Le billet est à quatorze mille cent cinquante yuans.

Sheng commençait à perdre patience.

– C’est bon, je vous dis. Je réserve.

L’hôtesse jugea inutile d’user plus longtemps son sourire et posa un regard sévère sur son écran d’ordinateur.

– Très bien, monsieur. Je vais vous demander une pièce d’identité, s’il vous plaît.

L’inconfort du siège ajoutait à son angoisse. Figé comme une statue, la mallette fermement coincée entre ses mains et ses genoux, il essayait de ne penser à rien d’autre qu’à son arrivée prochaine en France. Il avait une petite heure d’attente avant l’enregistrement. L’enregistrement… Il frémit. La mallette ne passerait jamais le portique. Deux fioles de laboratoire remplies de liquides non identifiés enfermées dans une mallette frigorifique qu’il était difficile de se procurer dans la première boutique venue… Il n’avait aucune chance. Il lui fallait la mettre en soute. C’était un risque, mais il avait bien peur de ne pas avoir le choix.

Son visage se crispa. Et si la mallette était interceptée lors d’un contrôle en soute ? Pire, si les flacons se brisaient ? Cette partie-là de l’avion n’était même pas pressurisée – comment se comporteraient les produits à cette altitude ? Sheng commença à se ronger les ongles et à réfléchir activement. Les uns après les autres, les rouages de son cerveau s’immobilisèrent sur l’ébauche d’un plan. Il y avait peut-être un moyen… Vider le contenu des fioles dans des bouteilles, juste le temps de passer le portique, puis remplir de nouveau les flacons de façon à conserver les échantillons au frais. La mallette avec les

flacons vides passerait sans encombre 1… Oui, c’était la solution.

Il acheta une bouteille d’eau et une autre de soda, prit la direction des toilettes et s’enferma dans une cabine. Après avoir versé l’eau dans la cuvette, il s’assit sur la lunette, posa la mallette sur ses genoux et transvasa précautionneusement le liquide viral dans la bouteille vide. Puis ce fut le tour de l’antidote. Il saisit le flacon entre le pouce et l’index, dévissa le bouchon et se figea. Le liquide avait une drôle de couleur. Il ne faudrait pas qu’ils s’intéressent de trop près à la bouteille. Il réfléchit. Et si jamais ils faisaient un peu de zèle ? Si jamais cette teinte si étrange leur paraissait suspecte ? Il fixait le flacon, indécis. Il lui semblait entendre de faibles chuchotements. Il ne bougea plus, retint son souffle. Les chuchotements étaient là, tout près. Oui, il y avait un risque. Ces stupides policiers pouvaient se montrer si méfiants. Il était de plus en plus soucieux et de plus en plus convaincu du danger auquel le précieux liquide bleu l’exposait.

Une idée lui vint – il n’était pas bien sûr de la façon dont elle était arrivée, mais elle était là. Il fit tourner le flacon dans sa main pendant quelques secondes, faisant jouer le ménisque contre la fine couche de verre, puis le porta brusquement à ses lèvres et en avala le contenu d’un trait. Les chuchotements cessèrent comme par magie. Il se sentait déjà plus serein. Une bouteille d’eau dans une main, la mallette avec les deux flacons vides dans l’autre, il n’y avait plus aucun risque. Il rangea la fiole vide de l’antidote dans la petite valise. Puis la ressortit aussitôt. Son front se barra de petits plis. Il fit rouler le flacon entre ses doigts. Il avait l’impression que les quelques gouttes de produit encore présentes étaient incolores. Bah… Il y avait trop peu de liquide pour en distinguer précisément la couleur.

Le policier referma la mallette.

– Merci, monsieur.

Sheng s’empara de sa valise et s’éloigna.

– Monsieur !

Il s’arrêta net.

– Vous oubliez votre bouteille d’eau.

Rebecca mit fin à l’appel d’une pression du doigt. Toujours aucune nouvelle d’Otto. Elle espérait que rien de fâcheux ne lui était arrivé. Elle partait dans une heure. Tant pis, s’il ne venait pas la chercher, elle prendrait le train – en un peu plus d’une heure, elle serait chez elle. À moins qu’elle passât un coup de fil à Peter pour qu’il vînt la chercher. Elle se frappa le front. Peter ! Elle ne l’avait pas appelé une seule fois depuis son départ ! Bon sang, il devait être furax. Elle allait en prendre pour son grade. Et il n’aurait pas tort de lui en vouloir.

La fiole était à nouveau remplie, en sécurité dans la mallette que Sheng tenait fermement en main. Il décida de conserver la bouteille d’eau, il en aurait peut-être de nouveau besoin à Moscou.

– Bon voyage.

L’hôtesse lui remit son billet. Il la remercia avec un sourire et se dirigea vers la passerelle d’embarquement avec calme.

 

1. Les faits se déroulent en l’an 2000, un an avant les attentats du 11 septembre.

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