La Princesse du Gangster
Chapitre Dix
Viktor se fraya d'une brusque poussée un passage entre les deux hommes de main qui montaient la garde devant le bureau de son frère. Les deux hommes parurent surpris, mais ne dirent rien. À l'intérieur, Nicolas était assis dans son fauteuil de luxe, les pieds sur son bureau. Il jacassait en Russe au téléphone, probablement des promesses qu'il n'avait aucune intention de tenir.
Lorsqu'il vit Viktor, Nicolas osa faire pivoter sa chaise afin de tourner le dos à son frère. Cet affront ne passa pas inaperçu, et Viktor n'était pas d'humeur à l'encaisser.
Viktor franchit en trombe la courte distance entre lui et son frère. Saisissant le dossier capitonné du fauteuil, il s'en servit pour faire pivoter Nicolas face à lui. « Tu vas m'accorder dix minutes de ton temps tout de suite, ou je t'y oblige à coups de poing. Je me suis bien fait comprendre ? »
« Je vais devoir te reprendre dans quelques minutes, Anatoly, » Nicolas prit-il soin de dire. « Mon frère se comporte comme un gosse et a besoin d'une bonne leçon. »
Nicolas posa le téléphone sur le bureau et dévisagea Viktor comme s'il s'était agi d'un chewing-gum sur la semelle d'une paire de chaussures. Sa condescendance agaça Viktor à tel point qu'il cessa de se soucier de ce que seraient les conséquences de ses actes. Déboutonnant les manchettes de sa chemise, il se mit à retrousser le tissu sur ses avant-bras.
Nicolas haussa les sourcils en réponse.
« C'est vraiment nécessaire ? » Le ton narquois de Nicolas était parfaitement éloquent. « Je pourrais te faire mettre à la porte d'ici aussi rapidement que n'importe lequel de mes autres lieutenants. Être mon frère ne signifie rien quand on se comporte comme un voyou. »
« Oh, tu peux essayer de me faire mettre dehors. » Viktor retroussa la lèvre avec dédain. « Mais vu que tes hommes me sont plus loyaux qu'à toi, je crois que tu risques d'être surpris du résultat. »
« N'importe quoi, » fanfaronna Nicolas, mais Viktor put voir un éclair de doute passer dans ses yeux. « Qu'est-ce que tu veux, au juste ? On dirait bien que quelque chose te chiffonne. Est-ce que ta douce promise s'est faite assassiner ? »
« Depuis combien de temps est-ce que tu sais qu'Anton Berezin est derrière ces agressions ? » demanda Viktor.
L'espace de deux secondes, Nicolas Domnin détourna le regard comme s'il ne parvenait pas à croire qu'il avait été démasqué. Cela suffit à Viktor.
« Tu savais ! » cracha Viktor. « Tu le savais depuis le début ? Ou seulement depuis la réunion ? Parce que c'est là que tu as décidé de te servir de Kira comme appât. Est-ce que c'était parce que tu savais que son père voulait sa mort ? »
« Ne sois pas con ! » finit par gronder Nicolas. « Je l'ai aussi fait pour toi. »
Viktor eut un mouvement de recul, comme s'il avait reçu un coup de poing. « Pour moi ? »
« Oui ! Quelle manière plus simple de te débarrasser de ton boulet matrimonial indésirable que de la faire assassiner par son propre père ? » Nicolas rit pour de bon. Il se cala contre le dossier de son fauteuil avec un sourire en coin, l'air content de lui. « Ce salaud avide d'Anton croyait me piéger et m'obliger à lui verser une compensation pour sa mort. Ce qu'il ne savait pas, c'est qu'on a déjà des preuves qui incriminent ses hommes. »
« Alors tu t'es débrouillé pour qu'elle se retrouve seule et vulnérable dans l'espoir que les hommes de son père la tueraient mine de rien, ce qui t'aurait bien arrangé. » Viktor avait du mal à digérer le reste. « Ensuite tu attendrais que Berezin vienne exiger son dédommagement à la réunion du conseil, et tu aurais sorti tes preuves, et ensuite tu l'aurais fait lyncher. C'est ça ? »
« Exactement ! » croassa triomphalement Nicolas. Il croisa ses mains derrière sa tête et afficha un air suffisant. « Tu n'aurais plus la salope dans les pattes, et on pourrait se débarrasser d'Anton par la même occasion. »
« Et si je n'ai aucune envie de me débarrasser de Kira ? » demanda Viktor à voix basse. « Et si — par un quelconque miracle — elle me plaisait vraiment ? »
« Sûrement pas. Une petite gamine frigide comme elle ? Quel intérêt est-ce qu'elle présente ? Elle ne pense qu'à danser. Un homme a besoin d'une femme qui restera à la maison et élèvera les enfants pendant que tu seras libres de faire ce que tu voudras. Regarde-toi ! Depuis que tu es en contact permanent avec Kira, tu te comportes comme un con. Ton attitude est délirante. »
« Ma femme est sur le point de se faire assassiner par son père ! » cria Viktor. « Quel putain d'autre effet voudrais-tu que ça me fasse ? Tu es vraiment sans cœur à ce point ? »
« Peu importe ce que je suis. » Nicolas adopta une expression calme et définitive. « Et tu me fais perdre mon temps avec tes pleurnicheries. »
Viktor ne pouvait en supporter davantage. Comblant la distance entre lui et Nicolas en deux enjambées, il prit son élan et donna dans la mâchoire de son frère un coup de poing si violent que le luxueux fauteuil tomba à la renverse. Les pieds de Nicolas battirent l'air, et il fit un petit soubresaut en arrière dans un effort pour retrouver son équilibre tout en hurlant des jurons en Russe d'une voix étranglée.
La porte s'ouvrit à la volée, et les deux hommes de main firent irruption dans le bureau. Comme Viktor l’avait prédit, les deux hommes jetèrent un seul coup d'œil aux événements en cours et s'agitèrent nerveusement. Ils n'avaient manifestement aucune envie de s'en mêler.
« Qu'est-ce que vous attendez ? » cria Nicolas, qui luttait pour s'extirper de son fauteuil. « Attrapez-le ! Je veux qu'il soit puni ! »
Viktor leva les mains. « Mon frère a délibérément dissimulé l'identité de l'homme qui a agressé les femmes de nos frères de la mafia. Dites-moi, que pensez-vous qu'il mérite ? »
Tous deux se tournèrent comme un seul homme pour fusiller Nicolas du regard alors qu'il parvenait à se mettre à quatre pattes sur le sol derrière son bureau. La colère sur leurs traits était palpable.
« Il n'avait aucun droit de vous dire ça ! » s'emporta Nicolas. « Retournez à vos postes et oubliez tout ce que vous venez d'entendre. »
Viktor renifla dédaigneusement. « Comme s'ils n'étaient rien d'autre que des robots capable d'oublier qu'ils ont entendu quelque chose d'aussi accablant ? Quel genre d'homme es-tu devenu, Nicolas ? Je te respectais autrefois. Tu avais ma loyauté non seulement parce que tu es mon frère, mais parce que tu étais un homme bon, et un bon chef. Mais depuis que tu as pris la place de Papa, tu n'es plus qu'un connard égoïste. »
Une fois délivrée cette dernière sentence, Viktor se détourna et sortit du bureau de Nicolas. Il devait trouver Kira et s'assurer qu'elle était en sécurité.
KIRA FREDONNAIT un petit air à voix basse tout en gravissant les derniers escaliers qui menaient à son étage. Se dire que Viktor était probablement déjà à l'appartement était un peu étrange. Elle était habituée à rentrer dans son chez-soi vide. Ça, c'était très différent, et presque agréable à sa façon. Peut-être qu'il serait bon de ne pas passer autant de temps seule.
La porte s'ouvrit à la volée dès qu'elle eut inséré sa clé dans la serrure. Le porte-clés lui fut arraché de la main, la faisant grimacer de douleur lorsque l'attache s'accrocha à la peau fine entre ses doigts. Elle émit un sifflement de douleur et porta sa main à sa bouche pour sucer l'endroit meurtri.
« Où étais-tu ? » demanda Viktor.
« Au studio. »
Il la prit par le bras et la traîna à l'intérieur de l'appartement, claquant la porte derrière elle, le regard aussi furieux que si elle avait enfreint une règle de cohabitation gravée dans la roche. Kira se sentait horriblement déstabilisée et même légèrement effrayée par son attitude incohérente.
« Viktor ? » murmura-t-elle. « Qu'est-ce qui ne va pas ? »
« Tu n'es pas censée sortir sans moi ! C'est dangereux. Tu ne le comprends pas ? »
« Viktor, je vais au studio chaque jour à huit heures et j'y reste jusqu'à environ quatre heures de l'après-midi. » Kira avait l'impression de parler à quelqu'un de mentalement dérangé. « Tu n'étais pas là ce matin quand je me suis réveillée, alors je m'en suis tenue à mon emploi du temps habituel. Je croyais que c'était la raison pour laquelle on m'avait permis de revenir ici, à cet appartement. » Elle repensa cette déclaration. « À mon appartement. »
« C'est le cas. » Il émit un bruit agacé et se mit à gronder des paroles inintelligibles en Russe. « C'est seulement que tu ne comprends pas. »
« Alors aide-moi à comprendre, parce que là tu me files vraiment la trouille, et que j'ai déjà un peu la trouille de vivre vraiment avec toi. D'accord ? » Une montée de larmes donna à Kira l'impression d'être ridicule. « Pourquoi es-tu aussi méchant ? »
Peu importait à quel point elle trouvait son débordement bizarre, il eut pour effet secondaire de désarçonner complètement Viktor. Il sembla reculer mentalement d'un pas. Ses épaules se soulevèrent et s’abaissèrent tandis qu'il prenait quelques profondes inspirations, s'efforçant manifestement de se reprendre.
« Je suis désolé, » dit-il enfin. « Je ne voulais pas te faire peur. »
Puis à sa grande surprise, il tendit les bras. Plus déroutant encore fut le désir qu'elle éprouva de se blottir dans son étreinte. Elle fit quelques pas vers lui, hésitante au début. Puis lorsque ses bras l'attirèrent contre sa poitrine, elle éprouva le plus agréable des sentiments de sécurité. Rien ne pourrait lui faire de mal ici. Pas quand Viktor la serrait si étroitement.
Kira poussa un immense soupir. Elle posa sa joue contre son pectoral et écouta le battement régulier de son cœur sous son oreille. « À présent. Est-ce que ça t'ennuierait de me dire pourquoi tu étais prêt à m'arracher la tête simplement parce que je suis allée au studio pour mon entraînement habituel ? »
Viktor l'attira doucement vers le lit. Il vint à l'esprit de Kira l'étrange idée que s'ils devaient vivre ensemble très longtemps, alors il leur faudrait investir dans un appartement pourvu d'une chambre à coucher et d'un véritable mobilier de salon. Son studio était plein à craquer et une barre d'entraînement occupait le seul espace qui aurait été suffisamment grand pour un canapé. Cela ne laissait que le lit comme seul endroit disponible où s'asseoir.
Assise à côté de Viktor au bord de son lit, Kira leva les yeux vers ses yeux sombre et sut que ce qui allait suivre n'allait pas lui plaire. « Lance-toi, » suggéra-t-elle. « Tu sais, comme quand on arrache un pansement. »
Il semblait s'efforcer de choisir une entrée en matière. « Tu avais raison à propos des hommes de ton père. »
« Attends. À quel sujet ? » Elle fronça les sourcils. « Tu veux dire au sujet de ce dont je les ai entendus parler l'autre soir ? Que c'étaient eux qui attaquaient ces femmes ? » Puis l'évidence la frappa. « Oh mon Dieu ! Vasily, Ivan, et Yakov ont assassiné Atalya ! » Les larmes lui montèrent rapidement, et elle fut impuissante à les arrêter. C'était trop affreux pour être envisagé. « Comment mon père pouvait-il ne pas être au courant ? »
« Il l'est, » dit Viktor à voix basse. « Ce que tu as dit hier soir ? À propos du fait qu'il croyait que te marier à moi serait un moyen de lui procurer davantage de pouvoir ? Il avait l'intention de te faire tuer dans cette folie criminelle puis de prétendre que les Domnin ne t'avaient pas protégée comme ils l'auraient dû. Si le conseil reconnaissait son accusation, nous devrions lui verser une compensation. »
Kira essaya de parler, mais elle n'avait ni voix ni mots pour exprimer son horreur. Enfin, elle parvint à ravaler la gêne qui lui nouait la gorge. « J'ai toujours su que papa se fichait de moi. Il voulait des fils. Une fille ne lui était d'aucune utilité. Pourtant, je n'aurais jamais pu voir venir une chose pareille. »
« C'est méprisable, » acquiesça Viktor.
Kira fronça les sourcils. « Il y a quelque chose que tu ne me dis pas. »
« Non. C'est tout ce que j'ai découvert. Ça m'a seulement rendu dingue de me demander si ton père avait trouvé le moyen de profiter de la régularité de ton emploi du temps. » Viktor paraissait mal à l'aise. « Je suis allé parler à mon frère tout à l'heure. »
« Pour savoir ce qu'on peut faire à propos de mon père ? »
« Oui. »
« Et ? Ils n'attendent quand même pas qu'il avoue ouvertement ce qu'il a fait ? »
« Malheureusement, on n'a que ma parole contre celle de ton père. » Viktor paraissait en colère, mais elle avait toujours l'impression qu'un autre lourd fardeau le tourmentait.
« La dernière représentation de La Belle au Bois Dormant aura lieu ce samedi soir, » dit-elle, envahie par une inexplicable timidité. « Ce serait très important pour moi si tu venais la voir. »
Viktor l'embrassa doucement sur le front. « J'adorerais venir assister à ta représentation. Tu crois que je pourrais aller dans les coulisses et rencontrer la star du spectacle ? »
« Je crois que je pourrais t'organiser une visite spéciale, » lui dit-elle avec un sourire. « Vu que tu es marié à l'une des principales danseuses et tout ça. »
« Je le suis, » murmura-t-il. « Je le suis. »
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