La Princesse du Gangster
Chapitre Trois
Kira s'éveilla lentement. Elle éprouvait une délicieuse sensation de chaleur, ce qui la changeait puisque d'ordinaire, elle gelait dans son lit quelle que fût la saison. Elle n'avait pas envie d'ouvrir les yeux. C'était comme un rêve merveilleux, et elle n'avait pas envie de se réveiller pour se retrouver de retour dans son minuscule studio.
Puis elle réalisa qu'elle n'était sans nul doute pas dans son appartement. Ce n'était pas son lit.
Battant des paupières pour chasser le sommeil, elle se concentra sur la main qui reposait discrètement sur sa hanche. Elle était grande et masculine et il ne faisait aucun doute qu'elle ne lui appartenait pas. Elle étouffa une exclamation de surprise lorsque les souvenirs de la soirée de la veille lui revinrent. Viktor. Les menaces faites aux femmes de la mafia locale, puis leur arrivée dans cette petite planque miteuse où ils n'avaient pas eu d'autre choix que de partager un lit.
Kira était recroquevillée contre le torse de Viktor. Son cerveau faillit s'embrumer tandis qu'elle s'efforçait de trouver un moyen de s'extirper de cette situation. Être ainsi près de lui était agréable. Elle n'aurait jamais pu ne fût-ce qu'imaginer à quel point elle pourrait se sentir tranquille et en sécurité au creux des bras d'un homme. Son étreinte était douce, et chaque souffle qu'il exhalait frôlait ses cheveux comme une caresse.
Son orgueil se rebella contre l'idée de le laisser découvrir à quel point elle avait été facilement conquise, cependant. Son père avait passé des années à lui dire quel genre d'homme son époux était vraiment. Elle n'avait pas envie de laisser avoir aussi facilement pour être de nouveau mise de côté une fois le danger écarté.
Elle se glissa soigneusement hors du lit, et retira ses bras et ses jambes de l'étreinte de Viktor. Il roula sur le ventre dans son sommeil, et elle ne put s'empêcher d'admirer chaque pouce de son corps sexy. Même lorsqu'il était couvert par des vêtements, elle pouvait distinguer la force et la vitalité de cet homme. Avec un soupir, elle le laissa derrière elle et se rendit dans la cuisine sur la pointe des pieds pour voir s'il y avait quelque chose de décent à manger dans ce taudis.
VIKTOR S'ÉVEILLA à l'instant même où les pieds de Kira touchèrent le sol de la chambre. Il aurait voulu lui demander ce qu'elle avait pensé de la manière intime dont ils avaient fini par partager le lit, mais c'était hors de question pour l'instant.
Il se sentait étrangement reposé en dépit des circonstances. En fait, il ne s'était pas senti aussi reposé après une nuit de sommeil depuis la mort d'Elena. C'était étrange, mais partager de nouveau son lit avec une femme avait été agréable. Même si la femme en question aurait probablement préféré le partager avec un animal de ferme.
Tout en se redressant en position assise, il se frotta les yeux pour en chasser le sommeil et envisagea la perspective de passer une autre journée à échanger des piques avec Kira. Bizarre, mais cela ne lui semblait pas vraiment si terrible. Peut-être qu'ils parviendraient tous les deux à trouver une espèce d'accord et d'en finir avec toute cette animosité. Il se mit debout, et se glissa hors de la chambre pour retrouver l'épouse dont il était séparé.
Elle était en train de fouiller dans les placards lorsqu'il entra dans la minuscule cuisine.
« Tu as trouvé quelque chose de mangeable ? » interrogea-t-il.
Elle ne sursauta pas en entendant sa voix, ce qui suggérait qu'elle était probablement plus consciente de ce qui l'entourait qu'il ne le soupçonnait.
Au lieu de cela, elle lui adressa un haussement d'épaules. « Il y a une boîte d'une espèce de céréales sucrées avec des formes de guimauves bizarres. Du lait. Quelques œufs. Pas de quoi faire de la véritable cuisine, mais je crois que ces bananes sont comestibles. » Elle désigna d'un geste les trois bananes tachetées posées sur le plan de travail.
« Du café ? » demanda Viktor avec espoir.
« Il y a une cafetière, mais je n'ai pas encore trouvé de filtres ni de véritable café. » Elle émit un soupir déçu. « Je suis sûre que chez toi tu as une cuisinière ou une gouvernante pour te préparer ton petit-déjeuner. »
« En réalité, je préfère me nourrir moi-même, » lui dit-il en riant. « Cela dit, je reconnais que j'ai quelqu'un qui vient faire le ménage deux fois par semaine. »
« Ça doit être sympa. » Elle prit une banane et en ouvrit la peau d'un air absent. « Je déteste faire le ménage. C'est une telle perte de temps. Quand j'ai un moment pendant lequel je ne m'entraîne pas, je veux faire des choses qui m'amusent ou me détendent. »
« Comme quoi ? » Il choisit une autre banane et l'ouvrit. heureusement, elle n'avait pas trop de taches.
« Je n'ai pas trop de temps pour les loisirs, » dit-elle pensivement. « Mais j'aime beaucoup lire. »
« Il y a une bibliothèque pas loin de ton appartement, » se souvint-il. « Tu vas souvent dans ce coin ? »
« Oui. Plusieurs fois par semaine, habituellement. » Elle pencha la tête d'un air curieux. « Je m'étonne que tu saches où est mon appartement. »
« C'est moi qui paie le loyer. »
« Ah. C'est vrai. » Son visage se décomposa. « J'oubliais. »
« Ça ne me dérange pas, » Viktor se surprit-il à dire précipitamment. « C'est bien peu en comparaison de ce que je t'aurais offert. »
KIRA ÉTAIT INCAPABLE de savoir s'il était gentil ou s'il se moquait d'elle. Elle termina sa banane et jeta la peau aux ordures. Puis elle alla fouiller dans son sac. Elle en retira un élastique de musculation puis se laissa tomber au sol pour entamer ses exercices d'étirement.
« Tu te prépares pour le plus grand combat de bandes élastiques au monde ? » demanda-t-il.
Il n'y avait rien d'intimidant ou de moqueur dans le ton de sa voix. Il semblait simplement curieux.
Elle désigna la bande d'un geste. « Ce sont des élastiques résistants, de gymnastique douce. Beaucoup de gens s'en servent, mais je préfère utiliser celles-ci pour mes étirements, pour renforcer mes pieds. »
Elle souhaita n'avoir pas fait mention de ses pieds, car ce fut là que son regard se posa ensuite. Elle vit ses yeux s'agrandir légèrement tandis qu'il observait ses pieds et ses orteils couvert de bleus et de callosités. Elle glissa l'élastique sous ses talons, et entreprit de plier et déplier ses orteils pour étirer ses mollets, ses tendons d'Achille, ainsi que les muscles mêmes de ses pieds.
« Je suis vraiment désolé. » Il s'assit sur le canapé, les coudes appuyés sur ses genoux, penché en avant avec une expression grave sur son beau visage. « Je ne veux pas porter de jugement, mais ça a l'air incroyablement douloureux. »
« Ça ne fait plus mal. » Elle retira l'élastique et s'assit à califourchon. « Quand un danseur se met en pointe, pour la première fois, les premiers jours qui suivent l'entraînement sont un supplice. Nos chaussons sont rembourrés, mais ils sont tout de même renforcés de blocs de bois à la pointe. On se bande les pieds pour y remédier. Mais parfois, ça fait mal quand même. »
« Ce n'est pas grave, pourtant, si ? » Il la contemplait toujours avec une sorte d'étrange expression. Elle ne parvenait pas à la déchiffrer.
« J'adore danser, » lui dit Kira. « C'est vraiment tout ce que j'ai toujours voulu faire. Quand je suis au studio et qu'on s'entraîne, tout le reste disparaît, tout simplement. Il ne reste rien d'autre que la musique, et le rythme de Madame qui conte, et la danse. J'adore le défi que représente l'apprentissage d'un nouveau mouvement puis le fait de faire adopter cette forme à mon corps. »
Kira savait qu'il ne comprenait probablement pas. Peut-être était-ce la raison pour laquelle elle décida de se vanter un peu. De sa place sur le sol, elle s'étendit sur le dos, fit le pont, puis ramena ses jambes vers le haut et fit la roue. C'était un simple exercice de chute que de nombreux danseurs utilisaient pour travailler leur agilité.
« Woah. » L'admiration chaleureuse dans sa voix la fit rougir de plaisir. « Je ne pourrais jamais faire ça ! Même avec tout l'entraînement du monde. »
Elle retroussa pensivement les lèvres. Sans même remarquer l'audace de son geste, elle tendit la main et examina la musculature de ses mollets. « Je ne sais pas trop. Je crois que si tu voulais vraiment essayer, tu pourrais sans doute maîtriser ce mouvement en seulement quelques semaines d'entraînement. »
« Quelques semaines ? » Un sourire fit frémir les coins de sa bouche.
« Bien sûr. » Elle se leva et saisit sa jambe droite, la souleva et la maintint contre son côté, les orteils pointant droit vers le haut. « Apprendre un mouvement comme celui-ci prendrait plus de temps. Il te faudrait d'abord rompre tes muscles à faire le grand écart au sol avant de pouvoir tenter de le faire debout. »
Il fit un geste comme pour saisir ses testicules. « Sans parler des sévères dégâts subis par mes attributs. »
Kira laissa brusquement tomber sa jambe. « Tu sais, je me suis toujours demandé comment font les danseurs hommes. Ce doit être tellement difficile quand ton anatomie est exactement à l'opposé du mouvement que tu essaies de faire exécuter à ton corps ! »
VIKTOR EUT DU MAL à ne pas éclater de rire. L'expression perplexe sur le visage de Kira était attendrissante. « Aucun des hommes que tu as amenés dans ton lit ne t'a donné la satisfaction de répondre à cette question ? »
Elle parut gravement offensée. « Je n'ai jamais amené aucun homme dans mon lit. Je suis une femme mariée. »
« Jamais. » Viktor se sentit ridicule. « Ce n'est pas que je suggère que tu aurais dû le faire, j'imaginais seulement... »
« Parce que tu as amené de nombreuses femmes dans ton lit, que je ferais la même chose ? » Son ton était glacial « Mon père adore tout me raconter au sujet des femmes avec qui tu t'exhibes. »
« Ton père fait quoi ? » Une fureur glacée étendit ses tentacules dans tout le corps de Viktor.
« Papa m'a expliqué qu'un homme a des besoins, et que puisque je ne vaux rien en ce qui concerne leur satisfaction, tu devais satisfaire les tiens ailleurs. » Elle eut un haussement d'épaules qui conduisit Viktor à croire qu'elle était plus ennuyée par tout ceci qu'elle ne voulait bien le montrer. « Ce n'est que justice. Je ne voudrais pas abandonner ma carrière dans la danse, et des choses comme le mariage et les enfants détruisent souvent la capacité d'une danseuse à consacrer les heures nécessaires à l'accomplissement de leurs objectifs. »
Viktor inspira profondément puis expira. « C'est vrai que j'ai couché avec quelques femmes ces dernières années. Ce sont toujours des aventures d'un soir sans attente d'aucune sorte ni attachement durable. »
Kira ne semblait toujours pas comprendre. « Tu as dit hier soir que tu appartenais encore à Elena. Qu'est-ce qu'elle penserait d'une chose pareille ? »
Il ne s'était jamais senti aussi coupable de toute sa vie. Il ouvrit la bouche, mais aucun mot n'en sortit.
Il retrouva enfin sa voix. « J'ai toujours pensé qu'en gardant mon cœur fidèle à Elena, j'honorais sa mémoire. Mais peut-être que tu as raison. Peut-être que j'aurais dû réfléchir à ce qu'elle aurait pensé de mes actes. »
« Je connaissais un peu Elena, » dit doucement Kira. « C'était une gentille femme. Je l'aimais bien. Mais je n'arrive pas à l'imaginer cautionnant quelque chose comme une aventure d'un soir. Non que je connaisse grand-chose sur ce sujet. »
Viktor avait envie de la contredire. Il avait envie de dire qu'Elena n'en aurait strictement rien eu à faire. Mais cela aurait été un mensonge.
« Elle était gentille, » acquiesça Viktor. « Et elle m'aurait sûrement flanqué une belle claque derrière la tête pour avoir déshonoré les serments que j'ai faits le jour de mon mariage. »
« Et pourtant je n'ai pas vraiment honoré ma part du contrat, » dit Kira avec un soupir. « De ce fait, je ne peux pas t'en vouloir. Si je n'avais pas envie de jouer mon rôle d'épouse, je ne devrais pas te blâmer pour avoir trouver quelqu'un qui le fait. »
Viktor pencha la tête de côté, s'efforçant de déchiffrer ce qui se cachait derrière l'expression méticuleuse qu'elle affichait. « Ce n'est pas vraiment ton sentiment. J'arrive à le voir derrière ce masque que tu portes. »
« Non, » admit-elle. « Ce n'est pas vraiment mon sentiment. »
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