La Princesse du Gangster
Chapitre Douze
Le coup frappé à la porte de la loge les fit tous deux sursauter. Kira se mit à glousser. Elle étouffa ce son contre le torse de Viktor. Il l'effleura tendrement de son nez.
« Peut-être qu'ils vont partir ? » suggéra-t-il.
Le coup retentit de nouveau. Cette fois, il était plus fort. « Kira ? »
Kira se figea. Ses anciennes peurs l'envahirent de nouveau. « C'est mon père. »
« Qu'est-ce que vous voulez, Berezin ? » lui cria Viktor. « Kira se change, puis nous rentrerons à la maison. Vous n'êtes pas le bienvenu ici. »
« Je veux parler à ma fille, Domnin ! » Berezin abattit son poing sur la porte, la faisant trembler.
Kira inspira profondément. Elle n'avait aucune envie de parler à Anton Berezin. Elle dut pourtant se rappeler qu'elle n'était plus la jeune femme qui se pliait à chacun des ordres de son père. Elle était Kira Domnin, désormais. « Je peux y arriver, Viktor. Tout va bien. Accorde-nous seulement quelques minutes en priver. Tu peux rester derrière ma porte, assez près pour m'entendre crier. »
« Tu en es sûre ? » Viktor se mit à rajuster ses vêtements. « Je ne vais pas te laisser parler à ce salaud si tu n'en as pas envie. »
« J'en suis sûre. » Elle enfila un legging et un sweat-shirt ample. « Il ne peut plus me faire de mal. Il n'a aucun pouvoir sur moi. C'est à toi que j'appartiens. »
« C'est vrai. » Viktor l'attira dans étreinte aussi soudaine que farouche. « Et ne l'oublie jamais. »
Ce fut Viktor qui ouvrit la porte. Il tint la poignée et attendit jusqu'à ce qu'elle hoche la tête. Tout cela était très surréaliste, comme s'ils avaient affaire à une variété de serpent particulièrement venimeuse. Pourtant lorsque la porte s'ouvrit en grand et que Kira se retrouva à dévisager son père, elle était prête.
« Bonsoir, Papa, » parvint-elle à dire avec un sang-froid surprenant. « Pourquoi es-tu venu ici ? »
Berezin dépassa Viktor en coup de vent sans même lui accorder un regard. Kira ne put s'empêcher de remuer légèrement sur ses pieds pour essayer de voir si son père avait amené ses hommes. Elle n'avait pas envie de les voir, surtout maintenant qu'elle savait quelles horribles actes ils avaient commis.
« Alors ? » dit-elle d'un ton tranchant. « Tu ne t'entoures pas, aujourd'hui ? »
Berezin grimaça. « Ils attendent dehors, à la voiture. »
« Vraiment ? » Cela venait de Viktor, dont le regard brûlait d'une détermination mortelle tandis qu'il parlait. « Veillez à ce qu'ils y restent. »
« Dehors ! » cria Berezin. « Je souhaite parler à ma fille seule à seul. »
Viktor lui adressa un regard blasé, tout dans ses manières exprimant un irrespect flagrant. Puis il regarda Kira. « Je serai juste là-dehors. Si tu souhaites que ton père s'en aille, appelle-moi. »
« Merci. » Kira hocha la tête, incapable de réprimer le minuscule sourire qui lui monta aux lèvres en voyant l'affection évidente sur le visage de Viktor.
Berezin prit la parole dès que la porte se fut fermée. « Tu vois, ma fille ? Mon plan consistait à vous forcer à vous mettre ensemble. Ça a fonctionné. Tu devrais me remercier. »
« Te remercier ? » Kira était abasourdie. Elle replia ses bras autour de son ventre dans un geste instinctif pour se protéger. « Tu as ordonné à tes larbins d'attaquer et même d'assassiner les femmes de tes frères mafieux ! Comment peux-tu croire que te remercierais pour ça ? »
« Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour servir notre famille, » protesta Berezin. « Les Domnin sont trop puissants. Mon plan aurait rétabli l'équilibre. C'est tout. »
« Je suis une Domnin ! Ton plan, c'était de me faire assassiner pour ensuite tirer profit de ma mort, » gronda Kira. « Tu croyais que je ne me rendrais compte de rien ? »
« Ne crois pas ce qu'ils te disent, Kira. » Berezin se coula plus près, les mais tendues vers l'avant comme pour la supplier.
Kira le dévisagea avec étonnement. Il paraissait plus âgé, comme si ses méfaits l'avaient usé. Les sillons sur son visage lui donnaient l'air presque revêche. Il n'était qu'un lamentable semblant d'être humain. Ça, c'était ce qu'elle savait. « Qu'est-ce que tu veux ? Pourquoi es-tu venu ici ? Je ne croirai pas une seule seconde que tu n'avais aucune idée derrière la tête en venant me voir. »
« Kira, comment peux-tu dire une chose pareille de ton papa ? » Il eut un mouvement de recul, manifestement surpris.
Elle n'était plus la même Kira. Il était temps qu'il le reconnaisse. « Comment je peux dire une chose pareille ? » Comment est-ce que je pourrais ne pas le dire ? »
Il paraissait désormais agité. Une minuscule part d'elle-même mourut à cet instant. Peut-être avait-elle voulu croire qu'il était désolé, et qu'il l'avait un tout petit peu aimée. Son expression lui indiqua le contraire.
« J'ai besoin de ton aide, » dit Berezin avec raideur. « Le conseil croit ce que ce salaud de Nicolas Domnin dit à propos de moi, et à propos des meurtres. »
Kira eut un rire méprisant. « Tu n'espères tout de même pas me faire croire que tu ne t'es pas ménagé un moyen de te sortir de ça. »
« Mes hommes étaient responsables des meurtres. Ce n'était pas moi, » dit fermement Berezin.
« Mais tu es responsable des actes des hommes sous tes ordres. » Kira n'arrivait pas à croire qu'elle était en train d'avoir cette conversation. « Alors ce que Nicolas Domnin raconte au conseil est vrai. Si tu crois que je vais me présenter devant le conseil et plaider en ta faveur, tu as perdu la tête ! »
Berezin se contenta de lui adresser un demi-sourire. « Tu ne sais pas du tout de quoi tu parles. Tu crois que tu sais ce qui se passe, mais tu ne sais rien. »
Un frisson glissa le long de l'échine de Kira. « Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Tu crois que c'était moi qui voulais me débarrasser de toi ? Tu crois que mes hommes ont perpétré ces attaques sur mon ordre ? As-tu oublié qui voulait tout autant que moi te voir mariée à Viktor Domnin ? Qui avait l'intention de tirer profit de ce mariage ? »
« Personne, » dit Kira avec colère. « Toi et Nicolas Domnin avez trouvé ce plan pour maintenir l'équilibre du pouvoir au sein de l'organisation. Personne ne m'a jamais expliqué ce que ça signifiait ni comment ça fonctionnerait. Vous êtes des menteurs et des tricheurs, tous autant que vous êtes. »
« Tous autant que nous sommes, » ricana son père. « Comme tu te donnes de grands airs, convaincue que tu es du fait que Viktor Domnin un homme de bien. Demande-toi qui avait le plus à gagner dans tout ça ? À présent que je porte le blâme et qu'ils sont libres, qui s'est joué de toi ? »
Kira déglutit, mais elle avait l'impression que sa bouche était pleine de coton.
VIKTOR NE FUT PAS ravi de voir son frère descendre le couloir dans sa direction. Nicolas esquiva les autres danseuses, faisant des pas de côté tout en les regardant avec un intérêt à peine dissimulé. Viktor n'avait aucune idée de ce qui pouvait amener son frère au ballet un samedi soir. Nicolas avait sans doute des choses plus importantes à faire.
« Bonsoir, mon frère, » dit Nicolas avec un sourire.
C'était comme si leur dernière confrontation n'avait jamais eu lieu. L'effet était surréaliste.
« Qu'est-ce que tu veux ? » demanda Viktor à voix basse.
« Je suis venu mettre les choses au clair, pour ainsi dire. » Nicolas paraissait presque contrit. « J'ai dit des choses qui t'ont contrarié, je le sais. Mais tu dois comprendre que ce que j'ai fait, je l'ai fait pour servir notre famille. »
Viktor décida de passer là-dessus pour l'instant. « Je sais que tu le crois. »
« Tu aurais pu te trouver tellement mieux que cette Berezin glaciale. » Nicolas donna une tape sur l'épaule de Viktor. « Elena était gaie et chaleureuse. Je ne t'ai jamais vu aussi heureux que quand tu étais avec elle. De nombreux hommes étaient jaloux le jour où vous vous êtes mariés. »
« Elena et moi nous aimions depuis que nous étions enfants, » reconnut Viktor. « Il m'est impossible de tirer un trait sur une comme celle-là. »
« Tu l'aimeras toujours ? » voulut savoir Nicolas.
« Bien sûr. » Viktor ne voyait pas la nécessité de poser une telle question. « Elle était et elle sera toujours mon premier amour. »
« Et je sais que tu as enduré ce second mariage contre ton gré. » La voix de Nicolas n'avait pas le ton qui sied à une conversation privée. Si Viktor n'en avait pas su plus long, ils se serait dit qu'on les enregistrait.
Viktor haussa les épaules. « J'ai peut-être eu des réticences à épouser Kira, mais c'est une femme bien. »
« C'est en se servant d'elle comme appât qu'on a découvert les projets de son père, tu sais. » Nicolas gloussa. « Quel effet ça lui a fait, de jouer ce genre de rôle dans l'enquête ? »
Viktor pivota brusquement et dévisagea Nicolas. « Je ne lui dirais jamais une chose pareille. C'est pour ça que je suis resté avec elle la semaine dernière. Je voulais m'assurer qu'il ne lui arriverait rien. Si elle avait été attaquée simplement parce qu'on avait décidé de l'exposer pour inciter un tueur à frapper de nouveau, je ne me le serais jamais pardonné. Elle n'est peut-être pas Elena, mais elle ne mérite pas d'être traitée comme ça. »
Il avait à peine eu le temps de réfléchir à l'interprétation erronée à laquelle ces mots pourraient donner lieu lorsque la porte de la loge s'ouvrit à la volée. Kira se tenait dans l'embrasure, son père juste derrière elle. Ses yeux étaient grand ouverts et dévisageaient presque méchamment Viktor.
« Tu t'es servi de moi, » murmura-t-elle. « J'étais là à croire que tu avais sincèrement décidé de donner une chance à notre relation, et pendant tout ce temps je n'étais qu'un appât. »
Nicolas affichait un sourire en coin. Viktor réalisa que c'était là sa punition pour avoir défié son frère devant le conseil.
Il ne pouvait pas perdre Kira ainsi. « Kira, attends. Je t'en prie, laisse-moi t'expliquer. »
« Pourquoi ? » Elle s'essuya les yeux. « Je ne suis pas Elena. Je ne serai jamais Elena. Je ne suis qu'un fardeau. Pour toi, pour mon père, pour ton frère, ça n'a pas particulièrement d'importance. Peut-être que je devrais tout simplement me soustraire à l'équation. »
Elle ramassa son sac et le jeta par-dessus son épaule. Sans un mot de plus, elle descendit le couloir à grands pas et se fondit dans un groupe de danseuses qui affluaient vers les sorties.
Viktor entreprit de la suivre, mais Berezin le prit par le bras. « Laisse-la partir. Tu n'en as pas assez fait ? »
« Vous vous fichez de moi ? » demanda Viktor, abasourdi. « Moi ? Vous deux, vous nous manipulez tous les deux depuis le début de tout ça. » Viktor se tourna avec colère vers Nicolas. « Et toi ! Je ne te laisserai pas échapper aux conséquences de cette petite arnaque que tu mènes. Le conseil doit connaître la vérité à propos de son chef. »
« Tu n'oserais pas ! » gronda Nicolas.
Nicolas fit un geste pour saisir Viktor, mais Viktor se baissa hors de sa portée. Laissant son frère et Berezin derrière lui, Viktor se lança sur les traces de Kira. Il contourna la marée humaine qui semblait quitter le théâtre d'un coup. Il entendit plusieurs personnes parler d'une fête de fin de tournée dans un pub du quartier. Il y avait des participants au spectacle, des techniciens, des danseurs, des éclairagistes, et des machinistes partout dans les couloirs. Viktor repéra enfin un autre panneau de sortie et se dirigea dans sa direction, loin de la foule.
Son chemin aboutit dans une ruelle sur le côté du théâtre. Elle était sombre. La seule lumière provenait d'une unique ampoule orange placée à l'angle de la façade du vieux bâtiment. Il regarda à sa droite et à sa gauche, mais ne vit trace de personne d'autre. Alors qu'il prenait la direction de la rue qui passait devant le théâtre, il espérait trouver Kira rapidement. Quelque chose clochait à propos de toute cette situation. Elle semblait mise en scène.
« Kira ? » appela-t-il. « Je t'en prie, ne me fuis pas. Il faut qu'on parle ! »
Le bruit reconnaissable entre mille d'une autre présence dans la ruelle l'interrompit. Viktor cessa d'avancer et se tint immobile. Il écouta la brise qui s'engouffrait entre les barreaux de métal de l'escalier de secours au-dessus de lui et agitant les journaux et les tickets de spectacle jetés sur le sol. Il y avait une benne à ordures à seulement quelques mètres. La senteur doucereuse des ordures couvrait l'odeur de l'asphalte sale et des gaz d'échappement.
Enfin, Viktor entendit le son caractéristique d'une personne qui marchait.
« Kira ? » appela-t-il.
« Non. Pas Kira, je le crains. »
Viktor pivota sur ses talons pour se retrouver face à son frère. « Nicolas. »
« C'est juste. »
« Alors c'était toi. Tout ce temps tu étais derrière ces agressions et ces meurtres, » dit Viktor avec dégoût. « Et pourtant tu te considères digne de diriger l'organisation ? »
« Ces vieux imbéciles du conseil doivent être remplacés, » cracha Nicolas. « Il a été facile de plier Berezin à ma volonté. Sa cupidité le perdra. Je remplacerai bientôt les autres par des hommes qui ont la moitié de leur âge et qui possèdent l'énergie nécessaire pour rendre sa grandeur à cette organisation. Il n'y aura plus à se soucier de ne pas offenser un commerçant du quartier, ou à passer l'éponge sur une dette contractée dans une période difficile. » Le visage de Nicolas se tordit en quelque chose de vraiment immonde. « J'en ai marre de mener une affaire qui cultive la faiblesse ! Et le premier poste sur lequel je vais commencer à réduire les effectifs, c'est ma propre famille. »
« Si tu crois que je vais mourir bien sagement, tu ferais mieux d'y réfléchir à deux fois, » rétorqua sèchement Viktor. « Qu'est-ce que tu as fait de Kira ? »
« Oh, elle est en bonne compagnie. »
« Avec les hommes de son père ? » Viktor se sentit submergé par un sentiment d'urgence.
Nicolas eut un sourire en coin. « Tu croyais que c'étaient les hommes de Berezin ? Comme c'est commun. Tout le monde m'appartient, tu te rappelles ? J'ai seulement choisi ces trois parce que ça mettrait Berezin dans une position agréablement inconfortable. »
Viktor se durcit, sachant que ce n'était pas le moment de s'accrocher à des restes de liens fraternels.
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