La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 9 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre VIII

Le maître d’école était fier de mes progrès surprenants, dont il s’attribuait seul le mérite. En effet, il ne pouvait savoir quelle part considérable Rose avait prise à mon instruction.

Le brave homme me citait, à plusieurs lieues à la ronde, comme une preuve de son savoir et de son activité; et il s’ensuivit qu’il s’occupa de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout particulier.

J’avançai si bien pendant cet hiver, qu’à la prière de mes parents je tins moi-même une classe dans notre maison, et que je devins le professeur zélé de mes frères et de mes soeurs.

Le printemps s’approchait petit à petit, et les arbres déployaient leur première verdure. Chaque jour, avant et après la classe, j’allais, jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore.

Qu’elle restait longtemps absente! Les lilas avaient fleuri, et étaient déjà flétris. Les cerises commençaient à rougir, et le château, avec ses persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du beau jardin!

Un jour du mois de juin, pendant que j’étais assis sur un banc dans la maison du maître d’école, parmi les autres enfants, et que j’apprenais la leçon qu’on m’avait donnée, M. Pavelyn parut tout à coup au milieu de la classe. Je poussai un cri; et, tout tremblant, je tins les yeux fixés sur la porte, dans l’espoir de voir paraître encore quelqu’un; mais je fus trompé dans mon attente.

M. Pavelyn ne fit pas attention à mon émotion. Il causa un instant tout bas avec le maître d’école, et lui demanda probablement si j’avais fait des progrès, car il me fallut montrer immédiatement tous mes cahiers. On me fit lire en français et en flamand; on me fit faire une multiplication difficile; on me fit montrer les villes et les rivières sur une carte géographique; et M. Pavelyn lui-même me fit écrire en français quelques lignes qu’il me dicta à haute voix.

Lorsque j’eus subi toutes ces épreuves d’une manière satisfaisante, le père de Rose me tapa familièrement sur l’épaule, et me dit avec beaucoup de bienveillance:

—Tu as bien étudié, mon garçon! Je suis tout à fait content de toi. Tu as bien employé ton temps, et tu t’es montré reconnaissant des soins de ton maître. Continue ainsi…. Mais pourquoi me regardes-tu si singulièrement? Tu me demandes si Rose est arrivé au château? Je t’en parlerai tout à l’heure.

En achevant ces mots, il entra avec le maître d’école dans la maison, et me laissa livré à une incertitude pénible. Rose était-elle au château, oui ou non? Elle était malade, peut-être? Qu’est-ce que son père allait me dire d’elle?

Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l’école et dit:

—Viens, mon garçon, suis-moi: tu as congé pour ce matin.

Je le suivis hors de l’école. Chemin faisant, il se mit à me raconter que madame Pavelyn avait été très-souffrante cet hiver, par suite d’une inflammation des bronches. Elle était partie avec Rose pour Marseille, dans le pays où croissent les oliviers, pour s’y guérir de sa maladie de poitrine. A Marseille, madame Pavelyn avait un frère qui y avait fondé une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa mère chez son oncle et sa tante. Rose n’était ni forte ni bien portante, et le séjour d’une contrée au climat si doux ne pouvait manquer de lui faire du bien.

C’est ce que je compris du récit de M. Pavelyn. Je ne répondis rien; mais mes yeux étaient mouillés de larmes retenues avec peine. Le père de Rose le remarqua et tâcha de me consoler, en m’assurant que sa fille serait de retour avant la fin de l’année, et que je pourrais encore jouer avec elle, pendant l’été, dans le jardin du château. Il me dit beaucoup de choses aimables, m’encouragea à étudier avec ardeur, pour être à même de commencer bientôt mon apprentissage de sculpteur; et il me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait être la récompense de mon zèle. Puis il me donna à entendre qu’il viendrait rarement au château, et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d’aller chaque jour, après la classe, me promener avec mes parents et jouer avec mes frères et soeurs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir. En ce moment, M. Pavelyn n’avait pas le temps d’aller voir mes parents; mais je pouvais leur annoncer qu’il irait certainement leur faire une visite la première fois qu’il reviendrait à Bodeghem.

Après ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma tête, et me dit:

—Va, mon garçon, amuse-toi jusqu’à midi; sois toujours sage et studieux: je resterai ton ami, et j’aurai soin que tu ne manques de rien en ce monde.

Il me quitta, et prit un chemin qui menait à la grande ferme.

La tête basse, et arrosant de mes larmes la poussière du chemin, je me traînai jusqu’à la maison, et je racontai à mes parents, avec les signes d’une véritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m’avait dit. Ils essayèrent de me consoler en m’objectant que quelques mois seraient vite passés, et qu’alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis à cette contrariété avec une sorte de résignation, et je m’appliquai avec plus d’ardeur qu’auparavant à l’étude des principes de la langue française.

M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l’été au château et à la maison de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me fit même dîner deux fois avec lui; mais si bien qu’il me traitât, sa généreuse protection ne sut point adoucir la douleur que me causait l’absence de Rose.