La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 25 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre XXIV

Comme la force de l’homme pour jouir est bornée! comme elle est immense pour souffrir! Quand une chose l’attriste, il a beau appeler à son secours toute sa raison et toute sa volonté, son chagrin le poursuivra et ne le quittera point pendant des jours, des mois entiers, et sa blessure ne cessera pas de saigner; mais qu’il voie ses souhaits les plus chers accomplis, qu’il touche au faîte des félicités humaines, et à l’instant ses forces diminuent, et son âme retourne par des fluctuations incertaines à ce sentiment de douleur qui paraît être sa destination naturelle.

La veille, j’avais nagé dans la félicité; le triomphe le plus éclatant, les applaudissements de mille adorateurs; les louanges, l’envie de tous… la révélation de l’amour de Rose, tout cela réuni ne suffisait-il pas au bonheur de ma vie entière? et pourtant il y avait déjà plusieurs heures que j’étais assis dans ma chambre, les bras croisés sur ma poitrine et la tête courbée sous le poids de pensées pleines d’inquiétude!

Je luttai néanmoins contre le découragement qui voulait s’emparer de moi.

J’essayai de faire revivre les scènes délicieuses de la veille, je voulais entendre encore le tonnerre des applaudissements de la foule; je voulais revoir les larmes qui avaient brillé dans les yeux pleins d’amour de Rose. En un mot, j’avais peur de la tristesse qui m’envahissait, et je tâchais d’élever entre elle et moi comme un bouclier le souvenir de mon bonheur; mais, malgré tous mes efforts pour retrouver, par le souvenir, mon courage, mon enthousiasme, mon ivresse, je ne pus faire renaître dans mon imagination les sensations que j’avais éprouvées la veille. Fatigué de cette lutte inutile, je retombai sur mon siège, et je jetai avec terreur un regard en dedans de moi-même pour y chercher la raison de mon impuissance. Cette raison, c’était la voix de ma conscience, que, dans mon désir insensé d’être heureux, j’avais tâché d’étouffer…. Mais enfin je courbai la tête, vaincu, et je prêtai l’oreille malgré moi à ce que me disait ma conscience implacable.

Hélas! ma joie était de l’ingratitude, mon bonheur était un crime. Affreuse vérité!

Je n’étais rien sur la terre que par M. Pavelyn. Tout ce que je possédais, instruction, intelligence, espoir de renommée, même les habits qui me couvraient, étaient ses bienfaits! Et, non content des dons généreux que sa bonté avaient si prodigalement semés sur ma route, j’osais, au mépris de son bonheur, nourrir un penchant dont la seule révélation le frapperait de honte et d’effroi, lui et toute sa famille! Le fils du sabotier s’était senti heureux parce qu’il était aimé de Rose! Dans un si fol aveuglement, quels pouvaient être les désirs secrets de mon coeur? Horreur! Entraîner la fille de son bienfaiteur à une mésalliance et lui préparer, à elle et à ses parents, une existence empoisonnée à jamais par le chagrin d’une pareille humiliation. Ces reproches de ma conscience, malgré mes efforts pour les repousser, pesèrent peu à peu si lourdement sur mon esprit, que je me sentis bientôt écrasé sous cette douloureuse mais évidente vérité.

Je demeurai immobile, la poitrine oppressée et le visage pâle.

J’étais incapable de commettre une lâcheté, et je frémissais à la seule idée que je pourrais devenir ingrat, mais il en coûta à ma pauvre âme de bien pénibles efforts pour parvenir à étouffer l’espérance sans cesse renaissante.

Lorsqu’ enfin j’eus écouté, les uns après les autres, tous les reproches de ma conscience et reconnu ma folie, l’image du devoir se dressa devant mes yeux pour exiger de moi plus qu’un renoncement passif. Il me disait, qu’il ne suffisait pas d’arracher de mon coeur jusqu’à la dernière racine de cet amour coupable, mais que je devais tuer moi-même dans le sein de Rose sa funeste inclination. Il fallait briser de mes propres mains mon espoir, ma foi, tout mon être, éteindre la seule lumière de ma vie et accepter un avenir affreux, morne et sombre comme un abîme…. Nul moyen d’échapper au sacrifice, le devoir était devant moi, impérieux, inexorable, me montrant d’un côté la reconnaissance et le respect; de l’autre, la honte et la lâcheté.

Enfin mon parti fut pris.

Je m’éloignerais de mes bienfaiteurs; j’ôterais tout aliment à l’inclination de Rose; par une absence prolongée, je lui laisserais croire non-seulement que j’étais insensible à son amour, mais encore que sa présence m’était devenue désagréable et que je la fuyais avec intention. Cruelle résolution! Si Rose aimait comme moi, quel calice amer j’allais lui faire vider jusqu’à la lie! Mais, quoique ma pitié pour ce qu’elle allait souffrir me mît les larmes aux yeux, il n’y avait rien à y faire; il fallait courber la tête sous la verge de la fatalité.

Quitter tout à coup la ville ou le pays, c’est ce que je n’osais pas faire; mais j’avais résolu de partir immédiatement pour Bodeghem, de rester longtemps, très-longtemps auprès de mes parents, afin d’habituer peu à peu mes bienfaiteurs à mon absence. Là, je pèserais mûrement, dans la solitude, ce qu’il me restait à faire, et, si je le jugeais à propos, je partirais de Bodeghem pour Bruxelles, afin de voir si je ne pourrais pas y trouver de l’ouvrage chez l’un ou l’autre sculpteur, afin de subvenir à mes besoins.

Ce que je craignais, c’était de manquer de courage pour accomplir mon pénible devoir.

Je remplis mes malles à la hâte de mon linge, de mes habits et de tout ce qui m’appartenait, comme un homme qui fait ses préparatifs pour un long voyage.

Je ferais chercher ces malles dans quelques jours par le messager de notre village, et j’écrirais à M. Pavelyn pour excuser mon départ subit en lui disant que je me sentais indisposé et fatigué, et que j’étais parti pour Bodeghem afin d’y prendre du repos et d’y recouvrer mes forces.

Pour arriver à la porte de la ville, je devais traverser la place de Meir et passer devant la demeure de M. Pavelyn; mais je ne voulais pas m’exposer au danger d’être vu ou rencontré par lui ou par Rose; car je me défiais de ma faiblesse, et je ne méconnaissais pas que le moindre événement pourrait me faire chanceler dans ma résolution. Je pris donc le parti de passer par la rue des Rennes, de traverser le cimetière Vert et de sortir de la ville par la courte rue Neuve, sans approcher de la place de Meir. Au moment où je mettais la main à la serrure, je jetai encore un long regard dans cette petite chambre qui m’avait vu devenir un homme, qui avait reçu la confidence de mes joies, de mes espérances, de mes chagrins; une larme mouilla mes paupières, et je m’arrachai avec violence de ce lieu chéri, comme un banni s’arrache des bras d’un ami qu’il ne reverra peut-être jamais.

Lorsque je me trouvai au grand air et que j’entrai dans la rue des Rennes, il pouvait être dix heures du matin. Ce triste adieu pesait lourdement sur mon coeur; un voile noir était suspendu devant mes yeux; je ne faisait aucune attention aux passants, et je marchais abîmé dans de douloureuses rêveries….

Tout à coup je m’arrêtai, mes pieds cessèrent leur mouvement; je levai la tête avec surprise et je reculai au milieu de la rue en poussant un cri plaintif: je me trouvais devant la porte de M. Pavelyn! Comment étais-je arrivé là? Ah! pendant que je me désolais, pendant que je m’abandonnais au cours de mes rêveries, l’âme de Rose, par une puissance mystérieuse, avait attiré mon âme comme l’aimant attire le fer!

Je voulus m’éloigner; mais voilà que je vois la servante qui me fait signe de la fenêtre qu’elle va m’ouvrir la porte.

Je n’ose pas fuir. Que penserait-on d’une conduite aussi inexplicable? Peut-être ferais-je mieux d’informer en quelques mots M. Pavelyn de mon départ. Pour cela, je ne dois qu’entrer et sortir…. La porte s’ouvrit, et j’entrai avec l’intention d’abréger mes adieux. La servante me conduisit jusqu’à la porte de la salle où se trouvait M. Pavelyn.

Comment il se fit qu’en ce moment je ne trahis pas mon secret, c’est ce que je ne comprends pas encore! Peut-être un découragement complet comprimait-il les mouvements tumultueux de mon coeur et les rendait-il moins visibles. Je vis devant moi une table sur laquelle un somptueux déjeuner était servi. A cette table Rose assise, et près d’elle, tout près d’elle, Conrad de Somerghem!…

Entre M. et madame Pavelyn, il y avait un gros monsieur qui devait être le père de Conrad, car les traits caractéristiques de leurs visages étaient les mêmes.

M. Pavelyn me laissa à peine le temps de saisir d’un coup d’oeil furtif la scène que j’avais devant moi. À mon apparition, il se leva tout joyeux, me serra la main et me fit asseoir à côté de lui; puis il se mit à parler avec beaucoup d’éloges de mon triomphe et de mon avenir d’artiste, en me présentant à ses convives comme un jeune homme bon, courageux et plein de gratitude.

M. Pavelyn et le vieux M. de Somerghem paraissaient très-animés, et je supposai que le vin d’Espagne que je voyais sur la table les avait mis en belle humeur. Ils parlaient sans s’arrêter et à voix haute, et m’accablaient de questions bienveillantes auxquelles ils répondaient le plus souvent eux-mêmes, sans me laisser le temps de placer un mot—heureusement! car mon attention et mes pensées étaient ailleurs.

De l’autre côté de la table se trouvait Conrad de Somerghem, le visage radieux de bonheur, il penchait la tête vers Rose et, en souriant, lui disait à l’oreille des mots que je ne pouvais entendre, mais qui trouvaient un douloureux écho dans mon coeur. Il y avait dans sa joie et dans ses gestes quelque chose de hardi, quelque chose de familier qui me faisait frémir d’indignation et me blessait comme s’il insultait celle que j’aimais plus que la lumière de mes yeux.

Rose l’écoutait avec une politesse patiente et essayait même de sourire.

Elle ne m’avait adressé qu’un seul regard. Je crus comprendre qu’elle se plaignait de la cruauté de son sort, et qu’elle implorait ma pitié pour ses souffrances.

Que se passait-il donc là? Dieu! cela pouvait-il être? Pourquoi donc les deux pères se font-ils des signes d’intelligence et de satisfaction? Pourquoi madame Pavelyn tient-elle constamment fixés sur Conrad de Somerghem ses yeux humides de larmes d’attendrissement?

Une crainte affreuse m’agitait; mon coeur battait à se rompre; je sentais approcher le moment où je ne saurais plus me contenir, et où mon terrible secret, allait m’échapper. Je me levai et dis en bégayant à M. Pavelyn que j’avais formé le projet d’aller à Bodeghem et de passer quelque temps chez mes parents, pour me remettre des suites de la fièvre et de la fatigue des concours.

Je n’avais pas voulu partir sans informer mon bienfaiteur de mes intentions, et je n’étais venu que pour lui faire mes adieux et lui présenter mes respects, ainsi qu’à sa famille.

Je le priai donc de vouloir bien me permettre de prendre congé de lui.

M. Pavelyn essaya de me faire rester; mais, comme j’insistais, il me dit que j’avais raison, en effet, d’aller chercher un peu de repos après tant d’efforts et tant d’agitation, et il m’engagea même à prolonger mon séjour à Bodeghem jusqu’au moment où je me sentirais tout à fait remis de mes fatigues. J’adressai à Rose un dernier regard, je saluai tout le monde, et je sortis du salon.

Dans l’antichambre, au moment où je me baissais pour reprendre mon chapeau et ma canne, que j’y avais déposés, je fus surpris tout à coup par une voix de femme qui parlait tout bas à mon oreille.

Je me redressai en tressaillant, et je pâlis sans doute, car la femme qui avait murmuré à mon oreille quelques paroles que je n’avais pas comprises, s’écria en riant:

—Mon Dieu, monsieur Léon, comme vous vous effrayez facilement! vous voilà blanc de peur, comme si vous aviez cru voir apparaître un spectre derrière vous!

C’était la femme de chambre de madame Pavelyn, une fille qui me portait beaucoup d’affection; cependant, en ce moment, sa présence inattendue m’avait fait de la peine, et je la regardai avec amertume.

—Allons, allons, dit-elle d’un ton léger, ne soyez pas si fâché parce que je vous ai fait tressaillir. Je voulais vous dire quelque chose, mais vous le savez déjà, n’est-ce-pas?

—La grande nouvelle! Non? N’avez-vous pas vu ce beau jeune homme là-dedans? Il est riche à millions et noble de naissance….

—Eh bien? eh bien! m’écriai-je, frémissant de crainte et d’impatience.

—Ainsi vous ne le savez pas encore? dit-elle en retenant sa voix. Rose va se marier. Ce jeune monsieur est son fiancé….

Cette nouvelle me déchira si cruellement le coeur, et il me fallut faire tant d’efforts pour cacher mon désespoir, que je me précipitai hors de la porte en poussant un éclat de rire insensé, sans savoir où je courais.

Quelques minutes après, je me trouvais de nouveau dans ma chambre, me demandant avec étonnement ce que j’y venais faire. Pourquoi m’éloigner, pourquoi quitter la ville, peut-être le pays, maintenant que Rose allait se marier, et qu’une barrière infranchissable allait se dresser entre elle et moi? Non, ce n’était pas cette idée qui m’avait ramené dans ma chambre, ce n’était que l’habitude.

À ces murailles, j’avais confié tous mes secrets, tous les battements de mon coeur; le besoin d’un épanchement solitaire m’avait ramené là; et, cette fois encore, le plancher vermoulu but mes larmes amères.

Insensiblement mon sang commença à bouillir, et bientôt une indescriptible rage sécha mes yeux. Je formai le projet d’attendre Conrad de Somerghem en plein jour dans la rue, de le traiter de lâche, de lui cracher au visage, de lui dire qu’un de nous devait mourir, et que, s’il n’était pas un ignoble poltron, il consentirait à ce que l’épée ou le pistolet décidât entre nous. Mais, alors, un sourire ironique contracta mes lèvres, car je reconnus que j’étais d’une trop basse extraction pour pouvoir espérer que M. de Somerghem accueillerait mon cartel autrement qu’avec mépris; peut-être me jetterait-on en prison comme un fou dangereux;—et, d’ailleurs, cette agression violente ne ferait-elle pas du secret de mon amour un scandale public? Et mes bienfaiteurs, et ma mère?

Je tombai anéanti sur une chaise; je cachai dans mes mains ma tête brûlante, hurlant et grinçant des dents, en reconnaissant ma complète impuissance! Je me levai en sursaut en entendant les pas d’une personne qui montait rapidement l’escalier de ma chambre. C’était dame Pétronille, qui accourut vers moi les bras tendus, en s’écriant avec joie:

—Monsieur Léon, grande nouvelle, grande nouvelle! Le savez-vous déjà? Rose va se marier.

Je la regardai avec des yeux hagards.

—Oui, oui, cette nouvelle vous surprend et vous agite, je le conçois, dit-elle. Elle m’a fait aussi beaucoup d’impression, lorsque mon mari, qui revient à l’instant de son ouvrage, me l’a apprise.

«Si j’étais à votre place, je courrais chez M. Pavelyn pour féliciter Rose. Cela leur fera beaucoup de plaisir, car c’est un très-beau mariage, et ils sont fort contents….»

Elle parlait encore, pendant que je descendais l’escalier en courant pour lui échapper.

Maître Jean fumait sa pipe sur la porte; il se retourna au bruit de mes pas et dit en riant, pendant qu’il s’écartait pour me laisser passer:

—Vous êtes si pressé? vous le savez déjà? Rose va se marier.

Mais, moi, je ne me connaissais plus; je faillis le renverser, et je m’élançai dans la rue avec une précipitation furieuse.

Les passants et les maisons, tout me criait: «Le savez-vous déjà? Rose va se marier.» Et, lorsque j’atteignis enfin la porte de la ville, et vis devant moi la rase campagne et le chemin qui devait me conduire à Bodeghem, il me sembla que la ville avait réuni toutes ses voix pour crier encore derrière moi:

—Le savez-vous déjà? Rose va se marier!