La tombe de fer
Chapitre XII
Depuis six mois j’avais passé de la classe des antiques dans la classe d’après nature, qui était alors le plus haut degré de l’enseignement à l’Académie d’Anvers. Encore une année, et mes études artistiques allaient être terminées.
Peu à peu s’éleva en moi un désir impérieux d’essayer dans la solitude de ma chambre ma force créatrice. Cent fois déjà j’avais ébauché en terre glaise les inspirations de ma fantaisie; mais ce n’était qu’un travail futile, destiné à être pétri de nouveau pour le modelage d’autres figures.
Cette fois, je voulais faire une oeuvre consciencieuse, lentement, en y appliquant toutes les forces de mon intelligence, et avec la perfection que mon savoir me permettait d’y donner.
Rose avait accepté jadis avec amour l’ouvrage informe d’un pauvre enfant, et allumé ainsi dans son coeur le feu sacré de l’amour des arts.
Maintenant, l’enfant était devenu un sculpteur, et il était assez confiant dans sa force pour mettre la main à une création spontanée.
A qui la première oeuvre de l’artiste pouvait-elle être destinée, sinon à celle qui était la cause unique et la source de son existence intellectuelle, de son génie et de son espoir?
Comme cette pensée me soumit! Elle m’aveuglait à ce point que, quoique mes études fussent encore incomplètes, je ne doutais pas que je ne parvinsse à produira un chef-d’oeuvre, et ce chef-d’oeuvre dont les formes n’étaient que confusément dessinées dans mon cerveau, je l’admirais et je l’aimais d’avance avec une passion extraordinaire et une foi profonde.
Rose devait revenir dans deux mois; je ne pouvais avoir achevé mon oeuvre en si peu de temps; mais l’anniversaire de sa naissance tombait à la fin du mois de janvier.
C’était une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes travaux, et ainsi j’aurais assez de temps pour réaliser mon projet avec le soin le plus minutieux. Je n’en dirais rien à personne, pas même à M. Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d’autant plus grande si je pouvais les surprendre à l’improviste par une belle oeuvre d’art bien réussie.
Après avoir longtemps rêvé et réfléchi, après avoir examiné cinquante sujets, et en avoir ébauché presque autant en terre glaise, je me décidai enfin pour un groupe qui devait représenter la Protection, et je parvins, non sans une longue étude! à arrêter une composition définitive.
Sur un socle figurant un gazon était un enfant, un petit garçon, agenouillé, la tête courbée, et dans la posture d’une créature humble et qui a besoin de secours. Son bras s’appuyait sur le dos d’un agneau endormi, et sa houlette était à ses pieds.
A côté du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre enfant,—une petite fille,—dont la main droite était posée en signe de protection sur la tête du petit garçon, tandis que sa main gauche s’étendait dans l’espace, comme si elle voulait dire:
—Prends courage! là-bas resplendit l’étoile de ton avenir.
J’étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des images qui vivaient dans mes yeux. Cela m’empêcha, quelque peine que je me donnasse, de suivre les règles classiques de l’école.
Mes figures n’étaient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui s’écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus immatérielles et plus poétiques du vieil art chrétien, auquel on donne à tort l’épithète d’art gothique.
A mesure que mon oeuvre avançait et que les têtes des statues que j’achevai d’abord prirent leur expression véritable, je commençai à sentir tant d’amour pour ma création, que je restais parfois des heures entières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l’ébauchoir à la main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la jeune protectrice.
Il me semblait que ma statue vivait, qu’elle me parlait, et qu’elle avait une âme qui était en communication avec la mienne.
Une pareille folie vous fait hocher la tête? En effet, monsieur, vous devez savoir par expérience que l’esprit de l’artiste s’envole parfois si loin, qu’il franchit les limites de la réalité et se perd dans les ténèbres de l’aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui m’enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.
Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille sur le pauvre petit garçon, quelque chose de si touchant et si profondément sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais le sourire de ma statue.
Ce n’était pas étonnant, n’est-ce pas? Ce sourire avait la même expression qui avait illuminé le visage de Rose lorsqu’elle serra pour la première fois la main du pauvre muet dans l’humble maison de paysans.
Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma statue n’étaient autres que ceux de l’angélique et délicate figure qui s’était gravée éternellement dans mon coeur? Oh! les années avaient sans doute bien changé Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu’elle était sans cesse présente à mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chère création, la faisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon.