La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 10 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre IX

Un dimanche après midi, je me promenais sur la grande route à une demi-lieue de notre demeure. L’automne était déjà avancé, et les arbres commençaient à perdre leur feuillage.

Depuis un mois, j’avais le coeur gros comme si je ne devais plus revoir Rose. Mon courage était tombé tout à fait; un voile de tristesse et de chagrin avait assombri mon esprit; je ne pouvais plus étudier, et le maître d’école me reprochait tous les jours mon inexpliquable distraction.

Je ne pensais plus qu’à elle du matin au soir, et, même pendant mon sommeil, je versais souvent des larmes amères. Jusque-là, j’avais écouté les consolations de ma mère; j’avais espéré tant qu’avait duré le bon temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que les matinées froides annonçaient l’hiver, une douloureuse incertitude avait étouffé peu à peu ma dernière lueur da confiance. Elle ne viendrait plus cette année à Bodeghem,—et, même, la reverrais-je jamais?

Telles étaient les pensées qui me poursuivaient continuellement; et, quoique je fusse bien convaincu qu’en aucun cas elle ne pouvait revenir avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-être une espérance secrète, qui me poussait à aller me promener bien loin sur la grande route, comme si mon âme voulait s’élancer à sa rencontre.

Ce jour-là, j’étais assis au bord de la chaussée, le dos tourné vers une jeune sapinière, et, plongé dans mes tristes réflexions, j’effeuillais machinalement les fleurs jaunes des chrysantèmes, lorsque tout à coup le roulement d’une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un cri de joyeuse surprise. C’était bien la voiture de M. Pavelyn qui arrivait dans le lointain. Mais Rose y était-elle? Pourquoi y serait-elle cette fois-ci, puisque la même voiture était si souvent venue sans elle à Bodeghem?

Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l’espoir et le doute, la voiture avait passé. Je n’avais pas vu Rose!… Mais tout à coup la glace de la voiture s’abaissa.

—Léon! Léon! cria sa voix douce.

Et j’aperçus sa figure angélique qui me souriait, et sa main qui me désignait avec des signes de joie.

La voiture s’arrêta; je m’approchai lentement et en chancelant, quoique le cocher me criât de me dépêcher. Je tremblais, mon coeur battait violemment, et tout s’obscurcit devant mes yeux, comme si j’allais succomber à mon émotion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans la voiture, et ferma la portière.

Alors je regardai Rose dans les yeux, j’entendis sa voix me dire avec joie:

—Voici ta petite mère de retour!

Et je sentis ses mains presser les miennes….

Malgré tout ce que me dirent d’abord M. et madame Pavelyn pour me calmer, je ne pouvais surmonter mon émotion. Ils savaient bien que c’était le retour de Rose qui m’agitait ainsi, et cette marque de gratitude envers leur fille leur faire plaisir.

Enfin les tendres paroles de Rose me rappelèrent à moi-même, et, à travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs.

—Mais, Léon, écoute donc ce que je te dis, s’écria Rose. Nous venons à Bodeghem pour te chercher.

Je la regardai avec stupeur.

—Oui, oui, pour te chercher: tu vas venir avec nous à Anvers. Tu auras un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste!

M. Pavelyn m’expliqua d’un ton plus calme quelle était son intention. Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu’au lendemain matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d’hiver de l’Académie venaient de s’ouvrir, et j’étais assez âgé pour ne pas perdre une année sans commencer mes études d’artiste. Quant à mes études scolaires, il me fournirait les moyens de les continuer en même temps.

J’allais devenir artiste, sculpteur! j’étais si touché, si ému de cette heureuse certitude, que, dans mon égarement, je saisis les mains de mon bienfaiteur. Je les baisai à différentes reprises, et les arrosai de larmes d’amour et de reconnaissance.

Tandis qu’il me retirait sa main, en me recommandant avec attendrissement d’être studieux et attentif, la voiture s’arrêta devant la grille du château.

Dès que nous fûmes au salon, Rose commença à m’interroger pour savoir jusqu’à quel point j’étais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en reconnaissant que je l’avais dépassée en plusieurs branches; mais elle fut flattée cependant d’être beaucoup plus versée que moi dans la langue française; elle me fit lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle se fit de nouveau l’angélique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me soumis avec autant d’humilité qu’un enfant se soumet à sa mère. Rose me parla du beau pays où fleurissaient les amandiers et les oliviers, de montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me vanta la riche nature du Midi, son ciel pur et sa température saine et vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu’elle n’était plus aussi pâle qu’auparavant. Le hâle d’un brun clair que le soleil du Midi avait répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé.

En causant ainsi de ces choses admirables et de l’avenir qui s’ouvrait devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins pour moi, que j’avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles, comme les sons d’une musique enchanteresse.

Je fus très-étonné lorsqu’un domestique vint annoncer que neuf heures étaient sonnées au clocher du village, et qu’il était temps d’aller me coucher. Cette demi-journée n’avait pas duré une heure pour moi.

Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents leur désir de m’emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait frémi à l’idée que son enfant la plus cher—le petit garçon que chacun admirait à cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs—allait s’éloigner d’elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient fait comprendre qu’un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à mon bonheur à venir. D’ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu’en hiver; M. Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que, dans la belle saison, il n’eût l’occasion de m’amener dans sa voiture. Mes parents ne devaient s’inquiéter en rien des frais de mon entretien en ville, ni de mes vêtements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn pourvoirait à tout cela; et, si je restais bon et honnête, si je voulais étudier avec zèle, il me protégerait et me soutiendrait jusqu’à ce que je fusse en état de me frayer un chemin dans le monde et de me créer une position indépendante.

Le lendemain matin, lorsque ma mère m’eut revêtu de mes plus beaux habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit à pleurer en silence et à me serrer sur son coeur avec une tendresse inquiète. Mes soeurs et mes frères pleuraient également, et moi, bien qu’heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma mère. Des larmes de douleur et d’inquiétude coulaient dans notre demeure, comme si l’adieu que nous allions échanger devait être éternel. Mon père seul résistait à son émotion, et tâchait de nous ramener à une idée plus nette de la réalité. Il n’y voyait qu’une faveur particulière du ciel, le bonheur d’un de ses enfants, et il lui semblait qu’au lieu de pleurer, nous devions être joyeux et remercier Dieu de sa bonté.

Lorsque la voiture de M. Pavelyn s’arrêta devant notre demeure, et que le moment fatal de la séparation fut arrivé, ma mère m’étreignit de nouveau sur son coeur en murmurant à mon oreille:

—Léon, mon cher Léon, aime toujours ta pauvre mère! que l’orgueil ne te fasse jamais oublier que tu n’es qu’un pauvre enfant de paysans; respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux….

Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s’étouffa dans sa poitrine haletante.

Mes frères et mes soeurs vinrent tour à tour me donner le baiser d’adieu, et enfin mon père fit le signe de la croix sur mon front, et me donna sa bénédiction avec une simplicité solennelle.

Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j’eus un moment d’hésitation. J’étais prêt à courir vers ma mère, qui pleurait derrière la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure; je lui tendais les bras, et j’allais demander à rester avec elle; mais mon père et le domestique, pour abréger cette scène douloureuse, me portèrent dans la voiture.

Le fouet claqua… et les chevaux entraînèrent la légère voiture avec tant de rapidité, qu’en un clin d’oeil notre maison et même le village natal avaient disparu à mes regards.