La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 23 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre XXII

Le lendemain, mon exaltation était déjà bien calmée. D’abord je m’étais laissé aller à cette idée enchanteresse, que Rose aurait jamais pu m’aimer; mais insensiblement une réaction violente s’était produite en moi contre ma propre émotion. Mon esprit, si ardent qu’il eût été à espérer le retour de l’affection de Rose, se mit à invoquer les unes après les autres toutes les raisons qui pouvaient me prouver que ma mère avait pu se tromper; et, à la fin, je tombai dans un doute affligeant qui m’était plus pénible que la certitude même de la haine de Rose.

Assailli et pourchassé par mes pensées inquiètes, je sortis de ma demeure aussitôt que le soleil eut paru sur l’horizon, et j’errai autour de la ville, dans les campagnes solitaires, rêvant, parlant et gesticulant, comme si j’avais voulu démontrer une douloureuse vérité à un compagnon invisible.

J’errai ainsi trois ou quatre jours, ne songeant à rien au monde qu’au parti que j’avais à prendre, et dont la délibération laborieuse absorbait toutes les forces de mon âme.—La fièvre m’avait quitté.

Suivant le conseil de ma mère, je voulais, même au risque de déplaire à M. Pavelyn, éviter autant que possible toutes les occasions de me trouver en présence de Rose. Cependant je me sentais irrésistiblement poussé à manquer à cette promesse. Qu’est-ce qui pouvait jeter un peu de lumière sur mon affreuse incertitude? Comment pourrais-je reconnaître mon devoir, si je ne m’assurais point, par une visite à la maison de mon bienfaiteur, s’il y avait réellement quelque changement dans les dispositions de Rose à mon égard?

Je résolus de céder encore une fois au désir de mon coeur; après cela, je ne m’approcherais plus jamais de Rose, sans y être absolument forcé.

Je résistai encore une couple de jours à une envie qui n’était pas tout à fait justifiée à mes propres yeux; puis je me présentai, tremblant d’émotion et de crainte, dans la maison de M. Pavelyn.

Rose me montra une froideur plus grande encore qu’à l’ordinaire; à peine daigna-t-elle me saluer, et je n’étais en sa présence que depuis quelques minutes, lorsque déjà elle inventa des prétextes pour sortir de l’appartement; il va sans dire qu’elle ne prit aucune part à ma conversation avec ses parents. Elle se détourna constamment de moi et se comporta absolument comme si elle ne se fût pas aperçue que j’étais là. Je me sentis profondément blessé, car, je ne pouvais le méconnaître, sa haine contre moi était devenue beaucoup plus évidente qu’auparavant. L’amertume et la mauvaise humeur pouvaient être les suites passagères d’une indisposition nerveuse; mais la complète indifférence qu’elle me témoignait maintenant n’était-elle pas un signe certain de mépris et d’aversion?

Lorsque, ma visite terminée, je sortis de chez M. Pavelyn, j’étais affreusement triste. Mon coeur n’était agité cependant d’aucun mouvement violent; au contraire, je courbais la tête avec résignation sous le poids du désenchantement, et j’acceptais sans murmurer mon triste sort.

Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux laissaient encore échapper des larmes; mais je comprimais immédiatement ce réveil de ma douleur comme le signe d’une tristesse sans espoir et sans but.

J’avais rassemblé assez de forces pour suivre fidèlement le conseil de ma mère; non-seulement, durant quinze jours, je ne me montrai pas chez M. Pavelyn, mais j’évitai même de passer par les rues où je courais risque de rencontrer quelqu’un de sa famille, et j’inventai une excuse pour ne pas dîner chez lui le dimanche suivant.

Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ses rêveries importunes qui m’épuisaient, par une chose qui me tenait fort à coeur, quoique, depuis quelques jours, je l’eusse presque tout à fait oubliée.

Un de mes camarades de l’Académie était venu me voir et avait passé une partie de l’après-midi avec moi. Les examinateurs, m’avait-il dit, se réunissaient tous les matins, depuis une semaine, et ils avaient déjà jugé les compositions de plusieurs concours inférieurs. Chaque jour, ils pouvaient prononcer leur décision sur le concours de modelage d’après nature; cela dépendait de la rapidité de leur travail. Dans tous les cas, vers la fin de la semaine, j’apprendrais la nouvelle de mon triomphe, à ce que croyait mon camarade, car il ne doutait pas que je ne fusse proclamé vainqueur.

Cet élève appartenait, comme moi, à la classe d’après nature, et suivait les cours de dessin pour se préparer à la peinture historique. C’était un garçon jovial, plein de passion pour l’art et de foi dans la vie. Il me décrivit, avec gaieté l’honneur insigne qui allait m’être décerné: on me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers de spectateurs; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou la médaille d’or; le préfet—c’est ainsi qu’on nommait le gouverneur dans ce temps-là—conduirait les lauréats des classes supérieures dans sa voiture à son hôtel, et les réunirait à sa table avec les principaux notables de la ville.

Mon camarade, emporté par la chaleur de son imagination enthousiaste, me prédit la plus brillante carrière et fit miroiter devant mes yeux, non-seulement l’éclat de la renommée, mais aussi les trésors d’une fortune qui devait être infailliblement le fruit de mes hautes dispositions. Il me montra les souverains me comblant de leurs faveurs, et moi-même habitant un palais, adoré et respecté de toute la nation comme une des gloires de la patrie.

Je me laissai entraîner par ces prédictions, non pas jusqu’à espérer qu’un sort si brillant serait peut-être un jour le mien, mais son langage coloré et son noble enthousiasme relevèrent mon courage et me firent envisager l’avenir avec confiance et même avec orgueil.

Lorsqu’il m’eut quitté, la réflexion ne fit qu’augmenter les bonnes dispositions que ce nouvel ordre d’idées avait fait naître en moi, et je m’écriai avec un geste énergique:

—Eh bien, puisque celle pour qui mon coeur bat depuis mon enfance n’a pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour sur cette autre idole de mon âme: sur l’art!

Depuis lors, je me sentis fort et consolé; et, bien que, de temps en temps, la froide figure de Rose vînt se placer devant mes yeux, et courbât mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me flatter que j’avais découvert dans l’amour de la science le moyen d’étouffer peu à peu un autre sentiment qui me rongeait le coeur comme un ver cruel.

Cette disposition nouvelle rasséréna tellement mon esprit, que, le lendemain matin, je pris, pour la première fois depuis le commencement du concours, un morceau de terre glaise, que je pétris de diverses manières, suivant l’inspiration de ma fantaisie.

Enfin mon idée s’était arrêtée plus particulièrement sur l’exécution d’un petit groupe dont la composition me souriait, parce qu’il était l’expression de ma situation présente. C’était un jeune homme entre l’Amour et l’Art, et qui, attiré et séduit par tous les deux, finit par repousser la couronne de roses de l’Amour, pour prendre la couronne de laurier de l’Art.

Pendant que je travaillais en silence, pour donner à ce groupe les formes propres à l’expression finale de ma pensée, la porte de ma chambre s’ouvrit brusquement, et, avant que j’eusse pu faire un pas pour voir qui venait me déranger si mal à propos et avec si peu de gêne, M. Pavelyn me serra dans ses bras en me félicitant joyeusement de ma victoire. Il n’y avait pas une demi-heure que les juges du concours d’après nature avaient fait connaître leur décision. Mon généreux protecteur, qui, depuis longtemps, avait promis à l’appariteur de l’Académie une bonne récompense afin d’apprendre le premier l’heureuse nouvelle, avait reçu immédiatement avis de la décision solennelle, et il était accouru tout d’une haleine pour saluer l’heureux vainqueur, l’artiste qui lui devait son talent et son succès.

Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie à cause de mon triomphe, que d’émotion à cause de la tendre amitié de M. Pavelyn. Il était plus content que moi; une fierté rayonnante étincelait dans ses yeux, et il se réjouissait avec une sincérité aussi grande que s’il avait obtenu lui-même la couronne de laurier.

Après le premier épanchement de sa joie, il dit qu’il avait résolu depuis longtemps de me faire un cadeau si j’obtenais le grand prix de l’Académie. Ce cadeau, il me l’offrit sur-le-champ. C’était une montre d’or, avec une chaîne d’or et une clef dans laquelle était enchâssée une pierre précieuse.

Tremblant d’émotion à la vue de ce riche présent, vivement touché de la généreuse délicatesse avec laquelle il m’était offert, emporté par un mouvement irréfléchi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon bienfaiteur et je l’embrassai en pleurant avec la même tendresse que s’il eût été mon père.

C’était la première fois de ma vie que je me laissais aller à un pareil mouvement. À peine eus-je serré M. Pavelyn contre ma poitrine, que je reculai, dans la crainte que ma hardiesse n’eût blessé mon protecteur; mais il me considérait avec des yeux humides, et paraissait ému à ne pouvoir parler.

Après un instant de silence, il me prit la main et dit:

—Léon, tu as un noble coeur; je donnerais la moitié de ma fortune pour que Dieu m’eût accordé un fils avec un coeur comme le tien. Mais il m’a permis du moins de te protéger comme un père, d’assurer ton bonheur en ce monde. Je me tiens pour suffisamment récompensé par ta reconnaissance et par l’espoir d’avoir donné à ma patrie un artiste distingué. Je vais te quitter, mon fils; de pareilles émotions ne me font pas de bien; et, d’ailleurs, tu dois écrire immédiatement à tes parents pour leur annoncer ton triomphe. Viens, cette après-midi, à trois heures, après la fin de la Bourse; alors nous serons plus calmes. J’ai donné l’ordre d’apprêter la table comme pour un festin. Rose paraît maintenant un peu plus courageuse et plus gaie; la nouvelle de ton succès l’a rendue joyeuse. Allons, à cette après-midi; nous boirons un bon verre à ton premier prix, et nous passerons gaiement quelques heures.

Il me secoua encore une fois la main et descendit l’escalier.

Je demeurai un instant debout près de la porte de ma chambre, le front dans mes mains, me demandant si je n’étais pas le jouet d’un rêve; mais ce doute ne fut qu’un éclair. Un sourire de béatitude éclaira mon visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour de ma chambre, comme un insensé qui ne sait plus ce qu’il fait. Ce qui me rendait fou de joie, ce c’était pas la nouvelle de mon triomphe; sans doute, ce bonheur eût suffi pour me causer la plus vive satisfaction; mais, malgré ma raison et malgré ma volonté, mon pauvre coeur était si avide de tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes les raisons que j’avais d’être heureux, il n’appréciait que celle qui pouvait jeter un rayon de lumière dans son morne désespoir.

M. Pavelyn n’avait-il pas dit qu’il aurait donné la moitié de sa fortune pour que Dieu lui eût accordé un fils tel que moi? Étranges et mystérieuses paroles! Rose s’était réjouie de mon triomphe! Dieu, dans sa bonté infinie, avait-il résolu de me combler en un seul jour de plus de bonheur que n’en peut supporter un faible mortel?

Je fus tiré de ces pensées confuses par l’arrivée de maître Jean et de dame Pétronille, qui avaient appris de M. Pavelyn que je venais de remporter le grand prix de l’Académie, et qui apparurent dans ma chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres, pour boire à la santé du primus.

Avant que la bouteille fût vidée, l’appariteur de l’Académie vint m’apporter l’avis officiel de la décision des juges; immédiatement après, trois ou quatre de mes camarades accoururent dans ma chambre; et, comme la nouvelle de ma victoire s’était répandue rapidement dans toute la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement m’apporter leurs félicitations. À peine, au milieu de toutes ces allées et venues, trouvai-je le temps d’écrire en toute hâte à mes parents; et, lorsque approcha l’heure où je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus obligé d’interdire ma porte aux visiteurs pour être libre de consacrer quelques minutes à ma toilette.

Je sortis de ma chambre le coeur joyeux et l’esprit léger. Toutes ces félicitations et tous ces compliments m’avaient rehaussé à mes propres yeux; ce que M. Pavelyn n’avait dit m’avait aussi rempli d’estime pour moi-même, et il me semblait que, bien qu’il ne pût jamais y avoir égalité entre le fils d’un humble paysan et la fille de ses bienfaiteurs, la distance entre elle et lui était singulièrement rapprochée par le triomphe de l’artiste. Mais, comme tous mes châteaux en Espagne tombèrent en ruine à mon premier pas dans la maison de mes protecteurs! Rose était devenue malade tout à coup, et se trouvait au lit; cette fois, il n’était pas question d’une indisposition imaginaire, ni d’une bizarrerie d’humeur; on avait fait chercher le médecin, et il avait déclaré que Rose était atteinte d’une légère fièvre.

Madame Pavelyn, après m’avoir félicité, nous quitta pour aller veiller auprès du lit de sa fille; elle ne prit point part au dîner, et ne parut qu’une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n’allait pas plus mal, et qu’elle semblait dormir paisiblement.

M. Pavelyn était inquiet de l’état de son enfant; ce qu’il disait n’était pas de nature à me tirer de la tristesse qui assombrissait mon esprit. Le festin qu’il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas gai; il ne parla pas beaucoup, absorbé qu’il était dans des pensées inquiètes. Rose était-elle, en effet, réellement malade? Hélas! cette crainte me faisait trembler et pâlir! Avait-elle feint cette indisposition pour éviter ma présence et pour n’être pas obligée de me féliciter? Quoi qu’il en fût et quelque direction que je donnasse à mes réflexions, de tous côtés je ne voyais que des motifs de chagrin et d’angoisse. Aussi, lorsque je quittai mon protecteur, j’avais le coeur plus serré et l’esprit plus abattu que si le prix de l’académie m’eût échappé.