La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 18 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre XVII

Lorsque je me présentai le lendemain chez mon bienfaiteur pour m’informer de la santé de sa fille, je rencontrai M. Pavelyn sur le seuil de sa porte, prêt à sortir.

Il me dit que l’indisposition de sa fille n’avait pas eu de suites, comme il l’avait prévu d’ailleurs. Rose semblait un peu triste et fatiguée; mais elle n’était pas réellement malade, ainsi que je pouvais m’en convaincre en la voyant à son piano.

En achevant ces mots, il sortit.

J’ouvris la porte et je me trouvai dans un salon contigu à la pièce où Rose et ses parents avaient l’habitude de se tenir. Les sons du piano frappèrent mon oreille, et me firent une impression si profonde, que je m’arrêtai pour écouter, immobile….

Ce que Rose jouait sur le clavier n’était autre chose que la mélodie du grand duo que nous avions chanté si souvent ensemble. C’était une mélodie vive et gaie, qui réjouissait l’esprit et chassait la mélancolie. En ce moment, au contraire, elle ressemblait à la plainte d’une âme désolée. La mesure était lente et traînante; les notes, frappées sans force, chantaient plaintivement, comme si la main d’un artiste plongé dans une tristesse profonde eût parcouru lentement et distraitement le clavier.

Cette musique étrange me fit frissonner. Quel chagrin inconnu y avait-il dans le coeur de Rose, pour qu’un chant joyeux se transformât sous ses doigts en une plainte touchante?

J’ouvris la porte, et j’entrai. Rose était toute seule.

Mon apparition lui causa une émotion visible; son front se couvrit d’une vive rougeur, à laquelle succéda une pâleur extrême.

Mon entrée lui avait fait peur. Il y avait un secret entre elle et moi. Probablement j’avais surpris dans cette mélodie plaintive une émotion qu’elle voulait tenir cachée.

Maîtrisant avec peine mes impressions, je lui parlai de son indisposition de la veille, et lui exprimai ma joie de la trouver tout à fait rétablie. Elle parut très-embarrassée, et ne répondît que par des paroles confuses; mais tout à coup elle se leva, et me priant de l’excuser, parce qu’elle avait quelque chose à dire à la bonne, elle tira la cordon de la sonnette.

Je ne pus entendre l’ordre qu’elle donna tout bas à la servante; mais un instant après madame Pavelyn entra dans la chambre et demanda avec une visible inquiétude:

—Tu me fais appeler, Rose? n’es-tu pas bien portante?

—C’est que, maman, je ne sais pas…. J’ai un violent mal de tête, je me sens indisposée, répondit Rose.

—Va dans ta chambre, mon enfant: le repos te remettra, dit madame Pavelyn.

—Non, non, mère, ce n’est pas si grave, dit Rose; mais je t’en prie, reste auprès de moi!

Madame Pavelyn, moitié triste et moitié souriante, prit un siège et se mit à parler de l’indisposition de sa fille, à l’encourager et à la consoler, en lui disant que c’était une chose très-ordinaire et qui ne pouvait être considérée comme menaçant sérieusement sa santé. Puis l’entretien tomba sur la soirée. Rose avait, en présence de sa mère, repris un peu d’assurance et un peu de liberté d’esprit. Elle prononça quelque mots d’un ton que je n’avais jamais découvert dans sa voix. Elle montra une indifférence presque complète lorsque sa mère parla de ma statue, et, quand elle en trouvait l’occasion, elle me témoignait une politesse si cérémonieuse, que la tournure de ses phrases semblait me faire comprendre avec une sorte d’affectation qu’elle était aigrie contre moi. L’amertume étrange de sa voix, chaque fois qu’elle m’appelait «monsieur Wolvenaer», eût même pu faire croire qu’elle voulait m’humilier ou me blesser.

Pour moi, je souffrais si cruellement; et j’eusse versé des pleurs, si un profond dépit, une amertume secrète ne m’avaient donné la force de me contenir. Le respect et la conscience de ma véritable position à l’égard de mes bienfaiteurs me firent supporter cette douloureuse épreuve sans donner aucun signe de mécontentement ou de fierté blessée.

Je cherchai même un prétexte pour m’en aller, et j’abrégeai ma visite autant que les convenances le permettaient.

Au moment où je prenais mon chapeau pour sortir, Rose me salua en s’inclinant profondément, et, tandis que les mots cérémonieux, de «monsieur Wolvenaer» tombaient de ses lèvres, elle me lança un regard perçant, si plein de reproches, qu’on eût dit qu’elle me jurait une haine éternelle.

Une fois dans la rue, je marchai la tête basse, sans avoir conscience de ce qui se passait autour de moi, et tout étourdi par les pensées qui envahissaient mon cerveau.

Il y avait déjà longtemps que j’étais seul dans ma chambre, et les ténèbres régnaient toujours dans mon esprit. Peut-être repoussais-je la clarté qui, pareille à un fugitif éclair, se faisait parfois dans mes idées. En effet, un abîme de malheurs était béant devant mes pieds, et j’avais peur de la lumière qui pouvait m’en faire sonder la profondeur.

J’avais devant les yeux l’image du jeune homme qui n’avait pas quitté Rose pendant toute la durée de la fête.

Je lisais sur ses traits le désir de plaire, et dans les yeux et sur les lèvres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu’elle acceptait ses hommages avec un bonheur extrême.

Rose aimait! Ses bizarreries inexplicables, sa mélancolie, sa sensibilité nerveuse n’avaient d’autre cause que le trouble de son coeur, qui s’était ouvert à une passion envahissante, et luttait vainement contre l’ardeur d’un premier amour….

C’était donc vrai! un homme avait touché le coeur de Rose, et ce penchant pour cet homme était si puissant et y avait pris tant de place, qu’il en avait chassé le sentiment de l’amitié. L’amour d’un autre homme s’était donc élevé, comme une barrière infranchissable, entre elle et son malheureux protégé. Et, quoique les souvenirs de notre passé parussent me donner quelque droit à partager son affection avec le nouvel élu de son coeur, elle me refusait cette part pour donner son âme tout entière à celui qu’elle préférait. Oui, elle me haïrait, elle devait me haïr, elle me haïssait déjà. Ses yeux ne m’avaient-ils pas lancé un sanglant reproche, comme une déclaration d’inimitié éternelle?

Que la vie de l’homme est pleine de vicissitudes et dominée par la plus cruelle fatalité!

Cette soirée, où j’avais exposé ma première oeuvre d’art; où j’avais, en présence de Rose, recueilli les éloges les plus flatteurs; qui devait être pour moi le point de départ de ma réputation future,—cette soirée allait, au contraire, être la cause du malheur de ma vie; elle allait m’ôter tout mon courage et toute ma foi, faire peser sur moi la haine de Rose comme une malédiction, étouffer tous mes souvenirs, et séparer violemment et pour toujours mon passé de mon avenir.

C’est avec de pareilles réflexions que je croyais me tromper moi-même sur la véritable nature de mes sentiments et de mon émotion extraordinaire.

Je croyais n’être que triste et découragé; mes yeux étaient restés secs.

Je sentais sur mon front le froid d’une pâleur mortelle; mes dents étaient serrées convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les phalanges de mes doigts.

Si j’avais pu repousser plus longtemps la clarté qui descendait peu à peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper entièrement les ténèbres de ma pensée! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable, m’arrachait le bandeau et me forçait de regarder au fond de mon propre coeur….

Un cri d’horreur et de désespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon visage dans mes mains, et un torrent de larmes brûlantes ruissela à travers mes doigts. Il n’y avait plus d’illusion, de doute possible.

J’aimais la fille de mes bienfaiteurs!

Je l’aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l’ardeur d’un amour sans bornes. Cet amour, né dans mon enfance, avait vécu et grandi avec moi. Il avait été la cause de mon goût pour les arts, de mon ambition, de ma foi dans l’avenir…. Ma pauvre mère! elle, avait prévu que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insensé! Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d’un sabotier, est tiré de la misère par la générosité de personnes riches; on lui donne des moyens de développer son intelligence et de se distinguer dans le monde comme artiste…. Et lui, pour récompense d’une pareille bonté, il outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille jusque sur leur unique enfant!

Ces pensées me firent frémir et m’arrachèrent d’abondantes larmes. Une fois même, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma coupable passion et de me donner le courage de résister à ma faiblesse.

Quel était mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays étranger? Mais comment expliquer cette disparition à mes parents et à M. Pavelyn? Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d’une lâche ingratitude, et emporter leur malédiction? D’ailleurs, les concours de l’Académie allaient bientôt commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes condisciples mêmes ne doutaient pas que je n’obtinsse les premiers prix. Cette victoire devait décider de mon avenir, et écarter beaucoup d’obstacles de mon chemin.

Je ne pouvais renoncer à la chance de remporter le prix d’honneur à l’Académie; car, si j’étais en proie à un sentiment qui me dominait complètement et me faisait cruellement souffrir, l’amour de l’art et le désir de me distinguer par là dans le monde étaient néanmoins assez vivaces en moi pour n’être point étouffés par la crainte d’un malheur imminent.

Je parvins enfin à envisager ma position arec plus de calme.

J’aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi longtemps que les battements de mon coeur; mais je pouvais le tenir caché dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne laisserait soupçonner l’existence. Il n’y aurait donc alors ni ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au monde, excepté moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de mon âme. Je frémissais bien à l’idée qu’en présence de Rose je ne resterais pas maître de moi, et que je trahirais peut-être involontairement les mouvements de mon coeur. Mais alors je me disais que Rose me haïssait; et je me réjouissais en songeant que cette disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec un soin pieux; je me cuirasserais d’un respect inébranlable, je serais réservé, prudent et simplement poli, et j’éviterais ainsi toutes les occasions d’éveiller le plus léger soupçon dans l’esprit de Rose ou de n’importe qui.

Si je pouvais accomplir fidèlement cette résolution, il n’y avait pas grand danger dans le sentiment qui s’était révélé en moi…. Et peut-être puiserais-je dans l’énergie de ma volonté et dans son aversion pour moi la force nécessaire pour triompher de mon fol amour.

Pendant quelques instants je souris à cette idée, à demi consolé; mais insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le voile magique qui, depuis mon enfance avait entouré ma vie, était déchiré en lambeaux! Rose me haïssait!