La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 26 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre XXV

J’étais à Bodeghem. Mes parents croyaient, comme M. Pavelyn, que j’étais revenu dans mon village natal pour me rétablir de ma maladie et me reposer des fatigues du concours de l’Académie. Ma faiblesse évidente et la maigreur de mon visage donnaient une apparence de vérité à cette supposition. Certainement, si j’avais fait mon apparition dans la maison paternelle dans l’état de démence où j’avais quitté la ville, chacun, et surtout ma mère, aurait deviné qu’il m’était arrivé quelque chose d’extraordinaire, et qu’une douleur mortelle m’avait brisé le coeur; mais, après ma fuite d’Anvers, j’avais eu le temps de me calmer peu à peu. L’air frais, le calme des champs, la fatigue d’un long voyage à pied avaient dompté mes passions et laissé pénétrer dans mon esprit la lumière de la raison. Deux heures avant d’arriver au village natal, j’avais retrouvé la pleine conscience de mon devoir. J’avais résolu de nouveau d’enfermer dans mon coeur le secret de ma douleur et de le garder jusqu’au tombeau. Maintenant que Rose allait se marier, la moindre confidence de mon amour, le moindre signe même qui pouvait trahir ses sentiments ou les miens eût été une lâcheté ou une mauvaise action. Je ne pouvais rien dire, même à ma mère; sinon mon père finirait sans doute par en savoir quelque chose, et, dans son honnêteté inflexible, il m’accablerait de reproches dont mes frères et mes soeurs pourraient deviner la cause.

Je n’avais donc laissé soupçonner à personne la véritable cause de mon retour inattendu au village natal, et, comme j’étais encore pâle et maigre, je n’eus pas beaucoup de peine à faire croire à tout le monde que ma tristesse et ma taciturnité n’étaient que les suites de ma faiblesse physique.

Ma mère m’avait bien parlé du danger qu’elle m’avait montré lors de son dernier voyage à Anvers; mais je l’avais rassurée en lui disant que nous nous étions trompés tous les deux sur les dispositions de Rose à mon égard, et que, depuis, je l’avais trouvée la même qu’autrefois.

Dès ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine liberté. Elle m’entoura des plus tendres soins, me prépara des tisanes qui, d’après elle, devaient me fortifier, et me força de prendre une nourriture choisie; mais il ne lui paraissait pas désagréable que je restasse des journées entières absent de la maison, et que, le soir, j’allasse me coucher avant tout le monde, pour être seul et ne pas devoir parler; car, lorsque parfois mon père me faisait des reproches au sujet de ma conduite singulière, elle me défendait en disant que le grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre la paix que j’avais perdue.

J’aurais peine à vous raconter la singulière vie que je menais à Bodeghem. J’errais sans cesse dans le château inhabité, dans les bois et dans les endroits solitaires, l’esprit assailli par un rêve qui, pareil à un nuage épais, me tenait séparé du reste du monde. J’avais beau appeler à mon secours toute ma raison et toute ma volonté pour dissiper le brouillard de mon esprit, c’était peine inutile; je ne voyais que Rose et son regard plaintif, je ne sentais que le ver du chagrin qui me rongeait le coeur, je n’entendais que ces mots effroyables: «Le savez-vous? Rose va se marier!» qui me poursuivaient sans m’accorder un instant de répit.

La violence de la passion et l’amertume du désespoir s’étaient tout à fait évanouies en moi; je ne haïssais et n’accusais personne au monde, pas même le sort cruel, pas même le futur époux de Rose, et l’image de mon rival, lorsqu’elle se présentait devant mes yeux, ne m’arrachait aucun signe de colère ni de haine. Un chagrin immense, une résignation rêveuse, une sorte d’exaltation maladive dans ma douleur, avaient remplacé en moi tous les mouvements violents du coeur. Convaincu dès lors que je n’étais pas né pour trouver jamais le bonheur dans le monde réel, je rassemblai un à un tous les souvenirs de ma vie passée, et, avec ces souvenirs, je me fis un monde imaginaire, où mon âme trouva la seule source de paix et de consolation qui pouvait encore s’ouvrir pour elle.

En me promenant dans le jardin du château je m’arrêtais sur le pont et regardais l’eau en tremblant; puis, retournant à des pensées moins tristes, je contemplais pendant des heures la pelouse qui s’étendait à côté. Je voyais dans mon esprit une petite fille délicate et jolie comme un ange, et, à côté de cette charmante créature, un pauvre petit garçon qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre mot et au moindre sourire de la petite fille, étincelaient d’admiration, de reconnaissance et d’orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants, je tremblais d’une bienheureuse émotion quand j’apercevais sur le visage de la petite fille un sourire d’amitié pour le petit garçon; j’assistais à leurs jeux quand ils traçaient un parterre de fleurs dans le petit sentier, je courais avec eux derrière les papillons, j’écoutais leurs paroles, je comptais les battements de leur coeur, et je reconnaissais avec une cruelle satisfaction qu’alors déjà une puissance fatale dominait ces innocentes créatures, et avait déposé dans leur coeur le germe d’un amour infini.—J’interrogeais les arbres, les fleurs, les oiseaux, pour faire revivre devant moi le souvenir du bonheur perdu, jusqu’à ce que le crépuscule du soir et la fatigue de mon cerveau vinssent m’avertir qu’il était temps de retourner à la maison.

D’autres fois, j’errais dans les bois, et je cherchais les arbres auxquels j’avais jadis raconté mes chagrins ou confié mes espérances; je reconnaissais tous les endroits où je m’étais assis, et je croyais voir briller encore dans l’herbe les larmes que j’y avais versées huit ans auparavant.—Dans ce temps-là, je pleurais de bonheur; le soleil de l’espoir inondait mon coeur de sa lumière! Maintenant, je n’avais plus d’espoir; ma vie était fermée par le mur sombre de l’impossibilité; c’est pour cela que je n’avais plus de larmes. Les larmes sont une plainte et une prière pour demander du secours ou de la pitié. Pourquoi me plaindrais-je ou implorerais-je la pitié, moi, à qui aucune puissance terrestre ne pouvait donner ce que mon coeur désirait; moi, dont les chagrins par leur nature même, devaient être éternels?

D’autres fois encore, je m’asseyais au bord de la prairie où l’enfant muet avait travaillé pendant des semaines et des mois à tailler des figures.—Chers trésors, avec lesquels il voulait acheter un sourire!—Je voyais l’endroit où l’enfant s’était roulé par terre dans les convulsions du désespoir, parce que sa langue lui refusait des sons intelligibles; je voyais le peuplier blanc dont l’écorce portait encore les signes mystérieux par lesquels l’enfant avait voulu exprimer une chose qu’il ne comprenait pas lui-même. Les vaches qui broutaient dans la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argentées au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me rappelait les souvenirs du passé et ma belle jeunesse, et me faisait oublier ma morne douleur en montrant à mon imagination l’image d’un bonheur qui avait été, et qui ne reviendrait plus pour moi….

Il y avait déjà longtemps que j’étais à Bodeghem; ces rêveries que rien ne dérangeait, cette solitude complète, cette vie au milieu des souvenirs qui berçaient mon âme m’étaient si douces, que je n’avais pas songé une seule fois à la nécessité de me créer une existence indépendante au moyen de mon art. Quelques observations calmes, mais sévères, de mon père, me rappelèrent enfin à la conscience de ma position.

Un matin que j’allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon père m’appela dans son atelier. Il me déclara que ma conduite lui semblait blâmable et d’autant moins compréhensible, que je ne disais jamais un mot au sujet de mes intentions pour l’avenir; il me dit que j’étais un homme maintenant et que je devais avoir assez de fierté pour ne vouloir pas toujours rester à la charge de M. Pavelyn. Je n’étais pas encore tout à fait guéri de mon indisposition, et mon père comprenait bien que j’eusse encore besoin de repos; mais cela ne pouvait pas m’empêcher, croyait-il, de penser à mon avenir.

Je reconnus la sagesse de son avertissement, et je promis de suivre son conseil. En effet, dès que je fus hors du village, dans les champs, je me mis à réfléchir à ce qu’il me restait à faire. Je ne voulus pas retourner à Anvers. Je ne me sentais plus poussé à me rapprocher de Rose. Elle se marierait et m’oublierait. Je souhaitais sincèrement qu’elle fût heureuse sur la terre; mais je ne la verrais plus jamais; j’étais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu’avec moi; mais, s’il ne m’était pas donné de vivre en sa présence, je porterais sa mémoire et son image dans mon coeur jusqu’à ce que la tombe se refermât sur mon secret et sur ma souffrance. Je ne franchirais donc plus l’enceinte d’Anvers. Je ne pouvais qu’aller à Bruxelles pour y chercher de l’ouvrage chez l’un ou l’autre sculpteur; mais que dirait M. Pavelyn d’une pareille décision? La lui faire connaître serait imprudent et ridicule; car il ne me permettrait jamais d’aller travailler à la journée chez un autre artiste, ni même de chercher la fortune et la renommée dans une ville éloignée, où il ne pourrait prendre part à mes succès et me prodiguer ses encouragements.

En réfléchissant ainsi comment je pourrais exécuter mon projet sans blesser profondément mon bienfaiteur, j’étais arrivé très-loin dans les champs, et je me tenais appuyé sur le parapet d’un pont, regardant couler lentement l’eau du ruisseau; mais je ne voyais rien. Toutes les facultés de mon esprit étaient concentrées sur la question qui, pareille à une énigme insoluble, se présentait depuis une heure à mon cerveau;

Eh ce moment, j’entendis prononcer mon nom derrière moi. Je me retournai: c’était ma soeur cadette qui me cherchait et qui accourait vers moi tenant ses sabots à la main.

—Frère, s’écria-t-elle, vite! tu dois aller au château. M. Pavelyn est à Bodeghem.

—M. Pavelyn? demandai-je tremblant de surprise. Et madame… et mademoiselle… sont-elles avec lui?

—Il est seul, frère, tout à fait seul. Je l’ai vu descendre de voiture, et il m’a chargé de te dire qu’il voulait te parler. Ma mère m’a envoyée pour te chercher. Heureusement, le maréchal-ferrant a su me montrer par où tu étais sorti du village.

La certitude que Rose n’accompagnait pas son père avait dissipé tout à fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma soeur au village, répondant çà et là un mot à son innocente conversation, mon esprit craintif essaya bien de m’inquiéter en me demandant pourquoi M. Pavelyn pouvait être venu à Bodeghem et désirait me parler; mais je me rassurai par cette réflexion que, puisque mon protecteur avait l’habitude de venir chaque semaine passer au moins une demi-journée à son château, il y avait plutôt lieu de m’étonner qu’il eût laissé s’écouler trois semaines sans y paraître. Pourquoi d’ailleurs, aujourd’hui qu’il était au village, retournerait-il à Anvers sans m’avoir vu?

À l’entrée du château, je rencontrai un domestique qui me dit que M. Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais probablement dans le bosquet, au bout de l’allée des hêtres, puisqu’il s’était dirigé de ce côté.

Je suivis le chemin indiqué et traversai rapidement la longue avenue des vieux hêtres. Quand j’arrivai dans le bosquet, j’aperçus mon protecteur dans le lointain; il était assis sur un banc de bois au pied d’un arbre, la tête profondément courbée, et les bras croisés sur sa poitrine, comme un homme qui est plongé dans de graves réflexions. Craignant de le surprendre désagréablement je fis du bruit pour annoncer ma présence; mais j’étais déjà tout près de lui lorsqu’il leva la tête et tourna les yeux vers moi. Un doux et aimable sourire se dessina sur ses lèvres; il me tendit la main sans se lever et me dit:

—Te voilà, mon bon Léon: je suis charmé de te voir. Comment vas-tu maintenant? Tu es encore très-maigre; l’air de la campagne ne t’a pas encore entièrement rétabli; mais avec le temps, cela viendra.

Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j’en avais observé si attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus persuadé que son coeur était rempli en ce moment d’une profonde tristesse. Mon visage trahit probablement ma pensée, car il ne me laissa pas le temps d’exprimer mon inquiétude.

—Tu lis sur mes traits que j’ai du chagrin, n’est-ce pas? dit-il. Tu ne te trompes pas, Léon; mais je me sens très-malheureux. Depuis quelque jours l’avenir me paraît sombre comme la nuit. Cependant, j’ai encore une espérance; j’ai pensé que, toi sur qui j’ai veillé comme un tendre père, tu pourrais seul peut-être, préserver ma vieillesse d’un éternel chagrin, et j’ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens te demander.

Les larmes aux yeux, je l’assurai que je bénirais Dieu, s’il me permettait de prouver ma reconnaissance à mes bienfaiteurs par un sacrifice quelconque, fût-ce au prix de ma vie.

—Ce que je vais te demander est une chose bien étrange, poursuivit-il; mais elle n’exige de ta part aucun sacrifice. Je désire seulement que si tu acceptes la mission que je vais te confier, tu emploies toute ton éloquence et tu fasses tous tes efforts pour réussir; car, si cette dernière tentative devait rester vaine comme les autres, c’en serait fait pour toujours de l’espoir et du repos de ma vie. Assieds-toi là, à côté de moi, et écoute ce que je vais te dire.

Profondément ému par le ton triste et solennel de M. Pavelyn, je m’assis, sans rien dire, à côté de lui, et il commença ainsi:

—Tu sais, Léon, que Rose n’a jamais eu une forte santé. Sa mère et moi, pendant son enfance, avons toujours craint de la perdre. Aussi, combien nous avons remercié Dieu, quand elle revint de Marseille, si fraîche, si bien portante et si belle! Mais notre joie devait être de courte durée. À peine était-elle rentrée à la maison depuis quelques mois, qu’elle devint maigre et maladive. Un chagrin secret, sans cause connue, minait ses forces, et nous fûmes repris de cette crainte affreuse qui avait empoisonné une partie de notre vie. Je n’osais le dire à personne; mais une pensée horrible me poursuivait. Je voyais constamment devant mes yeux comme un fantôme qui menaçait mon enfant, l’implacable maladie que l’on appelle la phthisie.

Je pâlis, et un cri d’angoisse involontaire s’échappa de ma poitrine; mais M. Pavelyn, donnant à mon émotion son interprétation la plus naturelle, reprit sans s’arrêter:

—Je me suis rendu secrètement à Bruxelles, j’y ai consulté un médecin célèbre, qui a été jadis mon compagnon d’études. Pour mieux juger de l’état de Rose, il est venu à Anvers: il a passé toute une après-dînée avec nous, en compagnie de Rose, comme un vieil ami, qui ne voulait pas quitter Anvers sans venir me voir.

Avant qu’il nous quittât, je le conduisis dans mon cabinet pour savoir si mon horrible crainte était fondée.

Il me déclara que Rose n’était pas phthisique.

Je levai les mains au ciel avec un cri de joie.

—Oh! merci, merci! m’écriai-je étourdiment, c’eût été trop cruel.

—Tu m’interromps mal à propos, dit tristement M. Pavelyn. Plût à Dieu que la déclaration du médecin se fût arrêtée là! Mais non; il me fit comprendre que Rose, sans être atteinte d’une maladie des poumons, était cependant dangereusement malade, et que probablement elle mourrait après avoir langui longtemps, si je ne me hâtais d’avoir recours au seul moyen qui pût encore la sauver.

D’après lui, ce moyen, c’était de la marier.