La tombe de fer
Chapitre V
Combien mon sommeil fut agité cette nuit-là. Cent fois je rêvai que, la main dans celle de Rose, je jouais dans un beau jardin, beau comme le paradis, que ma mère m’avait souvent décrit. Mous courions, nous dansions, nous sautions, et nous nous amusions avec un plaisir et une béatitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paroles, et moi, malheureux! dans mon rêve, j’avais le don de la parole, et je lui témoignais ma reconnaissance en un langage clair et plein de sentiment.
Puis la scène changeait de nouveau; j’étais assis à une grande table et je mangeais des mets si succulents et de si appétissantes friandises, que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la boutique du sacristain n’étaient que de la Saint-Jean auprès d’un pareil régal.
D’autres fois, mon imagination s’évertuait à résoudre l’énigme qui occupait mon esprit et piquait ma curiosité depuis la veille. Rose m’avait promis un cadeau en échange de mes figurines. Quel pouvait être ce cadeau? il m’était impossible de faire une supposition probable. Je pensais bien à un grand cheval de bois, à une belle cravate, à un grand gâteau, et à beaucoup d’autres choses; mais ma raison me disait que je me trompais assurément.
Abusé par mon impatience, je me levai au milieu de la nuit, croyant que c’était déjà le matin; mais ma mère me renvoya dans mon lit. Enfin, le jour commença à poindre. A peine avions-nous pris le café, que j’importunai ma mère pour qu’elle fit ma toilette et sortît de la commode mes habits du dimanche. Elle eut peine à me faire comprendre que je ne devais aller au château qu’après midi, et que j’avais encore une demi-journée à attendre. Je restai longtemps assis dans un coin de la chambre, l’oeil fixé sur l’aiguille de l’horloge. Après que j’eus essayé deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma mère que l’horloge était arrêtée et qu’elle devait la faire marcher, elle me prit par l’épaule, et me mit à la porte, en me défendant de remettre les pieds dans la maison avant que midi sonnât au clocher.
J’errai dans les bois et dans les champs, je revins dans le village, je tournai autour de l’église, et je regardai avec dépit l’aiguille paresseuse du cadran, jusqu’à ce qu’enfin le premier coup de midi retentit dans les airs et me fit pousser un cri de joie.
Lorsque je revins à la maison, on était à table chez nous. Je pris ma place accoutumée à côté de mon père; mais mon assiette resta vide, bien entendu, puisque je devais dîner au château. Mes parents parlaient en riant des mets succulents que je goûterais ce jour-là; mes frères et mes soeurs restaient silencieux et me considéraient d’un regard peu amical. L’épaisse bouillie paraissait leur être moins agréable encore que d’habitude, et plus d’une fois ils laissèrent retomber la cuiller dans leur assiette avec découragement, lorsque mon père parlait en plaisantant d’oiseaux rôtis et de châteaux de massepains. Pour moi, je ne faisais guère attention à ce qui se disait; ces descriptions alléchantes ne m’intéressaient point; je ne voyais que le sourire qui, sur l’aimable visage de Rose, rayonnait délicieusement vers moi.
Dès que le dîner fut fini, ma mère me prit sur ses genoux, et commença à me déshabiller. Elle me lava avec de l’eau chaude et du savon, et mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps avant que ma toilette fût achevée, car je devais être aussi beau que possible, quoique mon père prétendît qu’il était absurde de me revêtir de mes habits de fête pour aller jouer.
Avant de me laisser partir, ma mère me plaça devant elle, et me dit d’un air grave et sévère comment je devais me comporter au château, et ce que je pouvais faire et ne pas faire. Elle n’oublia rien: je devais soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais devant les portes; je devais ôter ma casquette et saluer, me moucher dans le mouchoir qu’elle avait mis dans la poche de mon pantalon; je ne pouvais pas crier ni faire de gestes, et, si l’on me donnait quelque chose, je ne devais pas manquer de me baiser la main, non-seulement parce que cela était poli, mais encore parce que, ne sachant point parler, je n’avais pas d’autre moyen de témoigner ma reconnaissance.
Une heure sonnait à la tour lorsque ma mère me donna le baiser d’adieu, et que, frémissant d’impatience, je m’élançai hors de la maison.
Je courus tout d’une haleine à travers le village et l’avenue du château; mais, lorsque j’approchai de la grille ouverte et que je n’aperçus personne dans ce jardin, je fus pris d’une frayeur secrète. J’entrai cependant dans le vaste jardin à pas lents et indécis, regardant de tous côtés si je ne voyais personne.—Qu’elle était belle la perspective qui se déployait devant mes yeux étonnés! Une large pelouse, pareille à une prairie s’étendait de tous côtés jusqu’au pied des grands arbres. Au milieu du gazon vert coulait une eau claire que j’aurais prise pour le même ruisseau qui passait à côté de notre maison; mais elle était plus large et plus profonde. Un pont arrondi comme un arc gigantesque s’élançait d’un bord à l’autre. Ce pont était formé de branches de chêne admirablement entrelacées, et il me parut que je n’oserais jamais le traverser, de peur qu’il ne se rompît sous mon poids.
Autour du jardin s’élevaient de grands arbres, serrés comme une forêt impénétrable; au pied de ces grands arbres, les lilas croissaient en si grande abondance, que leurs fleurs empourprées, entouraient tout le jardin comme une immense guirlande et parfumaient l’air de l’odeur la plus délicieuse.—Partout où je promenais mes regards, le long des sentiers et dans les massifs, je voyais des fleurs ou des plantes qui m’étaient totalement inconnues, et qui m’étonnaient par leurs formes bizarres et leurs brillantes couleurs.
La solitude complète et le silence solennel qui y régnait me firent peur. Je ne m’approchai du château que pas à pas. Mon coeur battait dans ma poitrine, et assurément je n’eusse pas osé aller plus loin; mais une porte s’ouvrit tout à coup, et Rose accourut toute joyeuse à ma rencontre. Elle me prit par la main, m’entraîna vers le bâtiment et dit en me grondant:
—Pourquoi restes-tu si longtemps? Ce n’est pas bien à toi, Léon. Nous avons déjà commencé à dîner. Mon père pourrait être fâché.
Elle lut sur mon visage que ces paroles me faisaient peur.
—Allons, allons! s’écria-t-elle, c’est pour rire que je dis cela. Il ne faut pas avoir peur; sois gai. Ah! comme nous allons tout à l’heure jouer et courir dans le beau jardin, n’est-ce pas? Quel dommage que tu ne saches point parler! Mais, c’est égal, je te comprends bien.
Ma bienfaitrice me conduisit dans le bâtiment et me fit traverser un long vestibule. Me souvenant des leçons de ma mère, j’essuyais mes pieds à tous les paillassons que je rencontrais sur mon passage, si bien que Rose s’écriait en plaisantant:
—Mais, Léon, qu’as-tu donc aux pieds? Finis donc, c’est assez.
Au bout du vestibule se tenait un homme dont les habits étaient galonnés d’argent. J’ôtai ma casquette et je le saluai avec un respect craintif; mais lui, sans dire mot, ouvrit un des battants de la porte devant laquelle il se tenait.
Je vis une grande salle dont les murs étincelaient de baguettes d’or. Les parents de Rose étaient assis autour d’une table. Je restai debout sur le seuil de la porte, ma casquette à la main, entendant à peine les paroles de bienvenue que m’adressaient M. et madame Pavelyn.
Rose me conduisit à une chaise, près de la table, et m’obligea à m’y asseoir. La tête me tournait; je tenais les yeux baissés, confus et tremblant.
Un domestique m’attacha une grande serviette blanche devant la poitrine, de façon que je pouvais à peine remuer les bras.
Les parents de Rose, et même le domestique, semblaient s’amuser beaucoup de mon embarras et riaient tout bas. La compatissante petite fille seule tâchait de m’encourager en m’adressant de douces paroles.
M. et madame Pavelyn se mirent à rire plus franchement encore lorsque je baisai ma main pour remercier le domestique, qui avait placé un morceau de pain à côté de mon assiette.
J’étais tout à fait troublé; la sueur perlait sur mon front et le coeur me battait si fort que j’avais peine à reprendre haleine. La soupe fumait devant moi dans mon assiette et chacun m’engageait à manger. Mais j’étais étourdi, et je contemplais mon assiette d’un oeil hébété.
Rose eut pitié de ma confusion, et vint à mon secours. Elle avança sa chaise aussi près que possible de la mienne, arrangea plus commodément la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main. D’abord j’obéis machinalement à ce qu’elle me disait; mais ensuite, grâce à l’amabilité de ses paroles encourageantes je m’enhardis un peu. Elle veillait comme une bonne petite mère sur son gauche protégé. Elle fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit quel goût ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il fallait m’essuyer les mains et les lèvres avec ma serviette. En un mot, elle m’apprit à manger convenablement, avec une attention délicate et une tendre sollicitude qui pénétrèrent mon coeur de reconnaissance.
Il y avait des tartes et des sucreries d’une douceur extrême et d’un parfum exquis; mais je ne sentais presque pas le goût de ce que je mangeais. La richesse du salon où je me trouvais, l’or qui brillait sur les murs, les glaces qui multipliaient tout, et où le regard se perdait dans un lointain infini, tout cela m’écrasait par sa grandeur et son éclat. Une chose surtout excitait mon admiration, et attirait irrésistiblement mon regard. C’était une grande statue blanche qui se trouvait à ma gauche, sur un grand piédestal, contre le mur. Je ne pouvais me rendre compte de ce qu’elle représentait. C’était un homme à moitié nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui paraissait vouloir s’élancer dans les airs. Il avait deux petites ailes derrière la tête et deux ailes à chaque pied; il tenait dans sa main droite deux serpents entrelacés.
Déjà Rose, voyant mon étonnement, m’avait dit que cette statue représentait le dieu Mercure; mais, comme ma mère, en me faisant réciter mon catéchisme, ne m’avait jamais parlé d’un dieu semblable, l’explication ne m’apprit rien. Ce n’était pas, d’ailleurs, la signification de la statue que mes yeux cherchaient dans cette oeuvre d’art. J’étais étonné qu’on pût imiter si bien, par le bois ou la pierre, le corps et la figure de l’homme, qu’ils semblaient vivre; car plus d’une fois j’avais baissé la tête en frissonnant, craignant que ce dieu inconnu ne sautât sur moi. J’examinai aussi avec une attention curieuse comment la statue était faite, et je m’efforçai d’en graver les formes dans ma mémoire, comme si jamais il m’eût été possible de tailler dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose qui y ressemblât.
Pendant le dîner, on avait versé du vin dans mon verre, et l’on m’en avait fait boire. La rouge liqueur me parut âcre et amère. Lorsqu’on servit le dessert, Rose me dit qu’on allait apporter du vin doux qui me plairait bien. Tandis qu’elle parlait encore, le domestique s’approcha de la table avec une bouteille tout argentée. Je regardai curieusement ce qu’il allait faire avec une espèce de pince qu’il tenait à la main….
Tout à coup, une détonation retentit, pareille à celle d’une arme à feu; et, comme Rose cachait sa figure dans ses mains en poussant un grand cri, je crus qu’il lui était arrivé malheur.
Tremblant comme un roseau; je sautai sur mes pieds; un cri de frayeur sortit de ma poitrine, et je criai distinctement:
—Rose! Rose!
—Ah! ah! le pauvre Léon a parlé de nouveau, dit la petite fille avec joie. Vous l’avez entendu, n’est-ce pas, papa? Il a prononcé mon nom aussi bien et aussi distinctement qu’une personne qui sait parler.
Elle me fit comprendre en riant que cette détonation n’était pas autre chose que le bruit produit par le bouchon qui s’était échappé avec force du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait semblant d’être effrayée. Pour calmer mon effroi, elle me mit dans la main un verre de vin mousseux, et me força de le vider presque entièrement.
Pendant ce temps, ses parents parlaient de moi et de l’étrange phénomène dont ils venaient d’être témoins. M. Pavelyn me fit essayer encore une fois de répéter le nom de sa fille; mais il fut obligé de reconnaître, lorsque j’eus fait plusieurs efforts inutiles, qu’il m’était devenu de nouveau tout à fait impossible d’articuler un son déterminé par la seule force de ma volonté.
—C’est sous l’impression de la frayeur ou d’une émotion violente que ce garçon prononce un mot par hasard, dit-il à madame Pavelyn. J’ai lu plusieurs fois que des gens muets depuis leur enfance avaient recouvré la parole sous le coup de quelque terrible événement. Pareille chose pourrait arriver au fils de maître Wolvenaer. Mais qui sait si quelque chose le frappera ou l’effrayera jamais assez profondément pour lui donner complètement et définitivement la parole?
Je ne comprenais pas bien ce qu’il voulait dire; mais ses paroles me firent tomber dans de profondes réflexions, d’où je ne fus tiré que lorsque M. Pavelyn dit à Rose d’aller chercher son cadeau et de me le donner.
La jeune fille sortit de la chambre par une porte latérale, et rentra bientôt en me montrant un objet qui était enveloppé d’un papier. Pendant qu’elle s’approchait de moi, elle le tira de son enveloppe, puis elle le mit dans ma main. C’était une espèce de couteau fermé; mais il brillait comme de l’argent, et le manche était fait d’une sorte de coquille où la lumière faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argentés.
Rose me le reprit; et, tout en ouvrant successivement les différentes lames qu’il portait, elle me dit:
—Léon, ceci est mon cadeau pour toutes les petites figurines que tu m’as faites. Vois, cette première lame est un grand et fort couteau avec lequel tu pourrais presque couper un petit arbre; ceci est un canif; en voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime… et une scie, et une vrille, et un ciseau… le tout solidement fait en acier anglais, fin et bien trempé, comme dit mon père. C’est maintenant que tu pourras tailler des statuettes, n’est-ce pas?… Je l’ai choisi moi-même, Léon, reprit-elle pendant que je considérais le joli couteau avec une admiration mêlée de stupeur. Ma mère voulait te donner un grand gâteau; mais je savais bien qu’un cadeau comme celui-ci te ferait plus de plaisir. Je ne me suis pas trompée, n’est-il pas vrai?
Deux larmes tombèrent sur mes joues, et je me mis à baiser mes deux mains en poussant des cris étouffés, que je ne pouvais retenir. Mes yeux parlaient sans doute en ce moment un langage bien expressif, car tous ceux qui me regardaient, même le domestique, furent profondément touchés de la reconnaissance qu’ils y lisaient.
Je tenais dans ma main le précieux cadeau de Rose; je fermais et j’ouvrais alternativement les petits couteaux, la lime et la petite scie, et déjà je m’en servais en imagination. Quelle richesse! Des outils de toute espèce! tout un atelier! Comme désormais je pourrais tailler des figures du matin au soir, pour elle, ma douce protectrice! et comme je travaillerais mieux et plus facilement avec ces instruments choisis et donnés par elle!
J’étais tellement agité par la joie et par l’admiration, que je n’entendis pas ce que M. Pavelyn me disait:
—Allons, mon garçon, reprit-il en élevant la voix, rends le beau couteau à Rose pour qu’elle le mette de côté jusqu’au moment où tu retourneras à la maison, sinon, il te ferait oublier de jouer. Allez ensemble au jardin maintenant, courez et sautez tant que vous pourrez. Le temps est doux et sain; nous prendrons le café dehors, en plein air, et nous verrons de loin si vous vous amusez comme il faut.
Je sortis de la salle avec Rose. Chemin faisant, elle prit deux petits filets de soie verte, qui étaient pendus à côté de l’escalier; elle m’en donna un, et m’expliqua que nous allions à la chasse aux papillons.
Dès que je me vis sous le ciel bleu, en pleine liberté et tout seul avec Rose, la timidité, qui pesait sur mon coeur comme un plomb, disparut, et je respirai à longs traits.
Rose me dit que, le matin, elle avait couru près de deux heures après les papillons sans pouvoir en attraper un seul; mais que, moi qui étais fort et leste, j’en prendrais bien quelques-uns pour elle.
A peine eut-elle dit ces mots, que nous vîmes deux papillons blancs sortir du bosquet de seringats et voltiger sur la pelouse. Je poussai un cri, et nous nous précipitâmes tous deux sur cette première proie de nos désirs.
Tout en dansant, en riant et en sautant, nous poursuivions les papillons; mais, soit que je ne fusse pas encore assez habile à manier le filet, soit que les petites bêtes épouvantées eussent l’adresse de nous éviter, il y avait plus d’un quart d’heure que nous courrions sans le moindre succès. La sueur mouillait nos fronts, nos joues brûlaient de plaisir et d’ardeur.
M. et madame Pavelyn, assis devant le château sur une terrasse, prenaient part à notre joie et battaient des mains chaque fois que Rose, par un bond léger, trahissait la force et le plaisir de vivre.
Enfin j’attrapai un des papillons blancs dans mon filet. Ce fut une joie et une réjouissance, comme si nous eussions trouvé un trésor. Rose courut vers ses parents, qui riaient de bon coeur de son émotion. On alla chercher une boîte, et le papillon fut piqué dedans.
M. Pavelyn dit qu’il était très-content, et que je pourrais venir jouer souvent si Rose continuait à s’amuser de si bon coeur; mais la jeune fille n’eut pas la patience d’attendre que son père eût fini de parler. Elle m’entraîna vers la pelouse en s’écriant:
—Vois, là-bas! deux papillons, trois papillons, quatre papillons! Vite! vite!
Je pris encore quelques-unes de ces pauvres petites bêtes. Chaque fois, nous les apportions à M. Pavelyn, qui feignait de partager notre joie triomphante, et qui tenait la boîte prête.
Enfin Rose parvint aussi à en prendre un, qui ouvrait et fermait ses ailes au soleil sur le tronc d’un arbre. C’était un papillon d’un rouge foncé avec des taches d’argent et d’azur.
Il est impossible de peindre la joie de Rose. Comme une biche échappée, elle traversa la pelouse et vola vers ses parents avec tant de rapidité, que je ne pouvais presque pas la suivre. Elle avait pris elle-même la resplendissante petite bête; il lui semblait que désormais aucun papillon ne pourrait lui échapper. Et, un instant après, elle courait de nouveau avec passion.
Nous continuâmes pendant longtemps cette amusante chasse. M. et madame Pavelyn étaient rentrés après avoir pris le café.
Pendant que je bondissais, le filet en l’air, devant le bosquet de seringats, Rose en poursuivant un papillon dans une direction opposée, s’était éloignée de moi.
Tout à coup j’entends un violent craquement…. Je tourne les yeux vers l’endroit d’où ce bruit étrange était parti! Ciel! quel horrible tableau! j’aperçois Rose qui tombe par-dessus l’appui brisé du pont et qui s’enfonce dans l’eau en poussant un cri de détresse!—Ma langue se déchire; le sang jaillit hors de ma bouche; je crie avec toute la force qu’un muet peut donner à ses cris; mais ce sont des paroles qui sortent de mon gosier, des paroles claires et distinctes:
—Rose, Rose! du secours, du secours! Dieu, Dieu!…
Mon exclamation perçante retentit à travers le jardin, jusque dans les appartements du château.
Je m’élance; j’ai des ailes; mes pieds brûlent la terre…. Du haut du pont, mes yeux égarés ne voient plus rien qu’un pan de la robe de ma bienfaitrice…. Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans l’étang à côté d’elle. L’eau me vient presque aux lèvres; mais je sens que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je prends sa tête entre mes deux mains, et je la soulève au-dessus de l’eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l’eau pénètre dans ma poitrine par le nez et par la bouche, avec l’air que j’aspire; je suffoque, et je sens mes forces m’abandonner. Alors descend en moi la certitude que je me noie, que je vais mourir; mais ce n’est pas la crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprême: non, c’est la douloureuse pensée que Rose aussi va mourir. Même quand la dernière convulsion ranime en moi la vie, je n’éprouve aucun autre sentiment que le regret et la douleur du malheur de Rose….
Je ne sus naturellement que plus tard ce qu’il advint de nous.
Mon puissant cri de détresse avait retenti jusque dans le château. M. et madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, étaient sortis tout effrayés, et avaient regardé autour d’eux pour savoir ce qui était arrivé. Pendant que l’on nous cherchait devant et derrière le château, et qu’on appelait Rose à grands cris, un des domestiques s’approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune maîtresse qui flottait sur l’eau. Il descendit le long du bord de l’étang, repêcha Rose, qui était sans connaissance, et la porta sur la pelouse.
Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanimé et ruisselant de sa fille, était tombée évanouie dans les bras de son mari, avec un cri de terreur mortelle; M, Pavelyn la confia aux soins d’une servante, et se précipita, à demi mort d’inquiétude, vers sa fille.
Rose, qui n’avait pas été longtemps sous l’eau; et qui avait respiré aussi longtemps que j’avais pu lui tenir la tête dehors, ne tarda pas à donner signe de vie et à rouvrir les yeux.
Le premier mot que M. Pavelyn prononça, après avoir manifesté sa joie de voir son enfant sauvée, fut mon nom. Alors le domestique qui l’avait repêchée se rappela avoir senti quelque chose sous l’eau et avoir été obligé de déchirer le tablier de Rose pour la dégager d’un objet qui semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l’étang, me trouva sans peine, et me déposa sur le gazon, non loin de l’endroit où l’on s’empressait pour faire revenir Rose à elle-même.
C’était une scène effroyable…. Ici, une mère qui s’était évanouie devant l’horrible conviction qu’elle avait vu le cadavre de son enfant noyée; là, un père au désespoir, rappelant par ses baisers le sentiment et la vie dans le corps inerte de sa fille; plus loin, celui d’un petit garçon étendu sans mouvement, comme si son âme l’avait abandonné pour toujours.
M. Pavelyn, malgré son émotion, n’avait point perdu sa présence d’esprit. Il avait envoyé immédiatement chez le docteur un des jardiniers qui étaient accourus, en lui recommandant de fermer la grille et de ne parler à personne dans le village de ce qui venait d’arriver. Puis il avait fait porter sa fille près de sa femme évanouie, afin de pouvoir les soigner toutes deux en même temps. Il parvint à faire sortir madame Pavelyn de son évanouissement, et avec l’aide de ses domestiques il la ramena immédiatement dans la maison, ainsi que son enfant.
Pendant ce temps, d’autres gens étaient occupés à me frictionner et à me rouler par terre; mais, malgré tous leurs efforts, je ne donnais aucun signe de vie.
Dès que M. Pavelyn eut rassuré sa femme et couché sa fille dans un lit chaud, il revint à l’endroit où l’on était en train de me souffler de la fumée de tabac dans le nez. Cet homme généreux s’agenouilla près de moi, me prit les deux mains, et essaya de me rappeler à la vie. Rose, qui avait repris tout à fait connaissance, lui avait raconté que j’avais sauté dans l’étang et soulevé sa tête au-dessus de l’eau pour l’empêcher de se noyer. Son père lui avait fait accroire que j’étais également revenu à moi, car il craignait avec raison que, dans la situation où elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portât un coup fatal.
M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pièce était très-éloignée de la chambre à coucher de sa fille. On apporta des literies, on me déshabilla, et on me couvrit d’épaisses couvertures de laine. Le docteur arriva enfin, et employa des remèdes énergiques pour ramener la respiration et le pouls, qui avait cessé de battre. Il réussit enfin après de longs efforts. Je commençai à faire quelques mouvements, et j’ouvris les yeux. Mais je n’entendais ni ne voyais, et, quoique l’on pût dire à mon oreille, ou quelques signes que l’on me fit, je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi. Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire à mes parents, avec toute la prudence possible, que j’étais tombé dans l’eau, et que le froid et la frayeur m’avaient un peu dérangé.
Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au château. En me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et exigèrent qu’on me portât dans leur demeure, pour être soigné là.
Mon père m’enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de laine, m’emporta à la maison dans ses bras, et me mit dans mon lit.
Grâce aux médicaments prescrits par le docteur, une violente réaction s’opéra en moi, et je fus saisi d’une fièvre qui menaça mes jours pour la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne produisît un transport au cerveau, et ne mît brusquement fin à mes souffrances.
Je restai dans cet état jusqu’après minuit; alors la fièvre me quitta peu à peu, et je tombai bientôt dans un profond sommeil. Le docteur déclara que le plus grand danger était passé, et il crut pouvoir affirmer que l’accident n’aurait pas de suites fâcheuses pour moi. Ma mère et ma soeur aînée restèrent seules à veiller à mon chevet.