La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 15 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre XIV

Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j’avais lieu d’être content de l’affection qu’elle me témoignait; mais, malgré la résolution que j’avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui m’envahissait, mais non point de la surmonter entièrement.

L’amitié que Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne s’écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de monsieur. Son langage, toujours affable, était entouré d’une politesse trop étudiée pour être jamais familière et confiante.

Quant à moi, qui m’étais condamné au respect et à la déférence, et m’étais fait une loi de ne pas aller au delà, il est facile de comprendre que son exemple m’imposait une réserve plus grande encore.

La conséquence de notre position respective fut que je ne me sentais plus tenté d’aller chez mes bienfaiteurs qu’autant que le devoir me le commandait. En revanche, je m’occupai davantage de ma statue, qui me représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma soeur d’autrefois, ma chère petite mère! Le plus souvent, il se passait une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M. Pavelyn; car, autant que possible, je ne m’y montrais que le dimanche, jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de dîner chez mes bienfaiteurs.

Après trois mois de cette réserve, un changement radical se fit peu à peu et presque insensiblement dans la manière d’être de Rose à mon égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de cordialité dans son sourire; elle commençait, me semblait-il, à désirer ma présence, et paraissait contente chaque fois qu’elle me voyait venir chez son père. Elle insinua même à ses parents de m’imposer comme un devoir une visite tous les huit jours.

Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle m’apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix, disait-elle, avait quelque chose d’expressif, de sympathique, de pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu’il fût précédé du mot monsieur; mais, chaque fois, comme si elle était confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon nom accompagné du mot voulu par la stricte politesse.

Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi avec un regard étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans que je comprisse pourquoi. J’essayais d’expliquer cette impression par la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n’était donc qu’un souvenir qui me troublait….

Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma présence, elle tombait par moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos entretiens, elle s’absorbait dans d’étranges rêveries. Ses parents l’accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures, puis qu’elle s’abandonnait à des transports de joie tout à fait singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette supposition, affirmait cependant qu’elle n’avait pas la moindre envie de quitter de nouveau sa ville natale.

Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la naissance de Rose. Ma statue était entièrement achevée, et j’avais déjà fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre.

Lorsque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au ciseau et à l’ébauchoir les lignes saillantes produites par les jointures du moule, ma chambre et l’escalier de la maison où j’étais logé furent tellement remplis de plâtre, que maître Jean en parla à M. Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j’avais travaillé, pour ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et qu’en ce moment je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient.

La description que maître Jean, mon hôte, fit de mes statues et de ce qu’elles représentaient, piqua tellement la curiosité de M. Pavelyn, qu’il voulut apprendre de moi-même à quoi j’avais travaillé si longtemps en secret.

Je lui avouai la chose telle qu’elle était, en ajoutant que je voulais offrir à Rose ma première oeuvre d’art, et que je lui avais caché ce projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma composition tout achevée, si mon oeuvre obtenait son approbation, comme je l’espérais.

Mon protecteur fut charmé d’apprendre que j’avais assez de confiance en mes forces pour exécuter seul une création à moi, sans consulter mes maîtres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut très-impatient de juger par ses propres yeux du succès de mes efforts; il prenait tant d’intérêt à ce premier essai, il attachait tant de prix à ce premier produit de mon art, qu’il n’y eu pas mis plus d’amour-propre s’il l’avait entrepris avec moi, et s’il y avait travaillé de ses mains.

Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt que mes statues seraient tout à fait sorties du moule, et que j’y aurais mis la dernière main.

Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je lui montrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et éclairé en plein par le jour de ma fenêtre.

Il regarda mon oeuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon coeur commençait déjà à se serrer à la pensée que ce silence était peut-être un signe de désapprobation,—lorsque tout à coup M. Pavelyn me prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l’accent d’une émotion sincère:

—Léon, tu n’as pas seulement créé une belle oeuvre d’art, mais, ce qui vaut mieux, tu es un bon et brave garçon. Ah! je ne me trompe pas sur le sens de ta composition. L’ange de la protection qui s’élève au-dessus du groupe, c’est ma fille, n’est-ce pas? Par un sentiment de délicatesse, tu as reproduit les traits de son visage tels qu’ils étaient à l’époque où nous avons acheté le château de Bodeghem. Elle est parfaitement ressemblante; il me semble que toute cette, époque revit sous mes yeux. Et ce petit garçon qui courbe la tête, qui est-il? Léon, tu as trop d’humilité; mais avoir fait de ta première création une marque de reconnaissance, c’est un acte qui t’honore. Léon, je suis content de toi.

Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu’il croyait découvrir dans mon oeuvre; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer ses éloges; car d’après lui, j’avais produit un chef-d’oeuvre.

Je l’écoutais avec un joyeux battement de coeur et des larmes de bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si séduisante la première approbation qu’un artiste reçoit comme le gage d’une future renommée! Mon bienfaiteur admirait l’ouvrage de mes mains.

J’étais donc bien véritablement un artiste, peut-être encore hésitant et inhabile, mais un artiste cependant!

M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez remarquable pour mériter d’être exposée publiquement, et il regrettait que, dans le cours de cette année, il n’y eût point d’exposition. Au milieu de ses réflexions, il se frappa le front tout à coup, et s’écria avec joie:

—Ah! l’heureuse idée! J’y suis, écoute…. J’ai l’intention de donner cet hiver une grande soirée pour fêter le retour de ma fille, ou plutôt pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour anniversaire de la naissance de Rose? L’après-dînée, tu lui feras présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de notre grand salon, une niche où l’on pourra placer ton oeuvre. Le soir, elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et connaissances, l’élite du commerce anversois, apprécieront et admireront ton talent.

Je hasardai quelques objections, et je tâchai de faire comprendre à mon protecteur que j’étais trop jeune et trop inexpérimenté pour me soumettre déjà au jugement du public; mais la chose était arrêtée dans son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu’il y renonçât.

Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives à l’exposition de ma statue, et lorsqu’il descendit l’escalier, il m’envoya encore des félicitations et des paroles d’encouragement.

Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespérée.

Je restai longtemps en contemplation devant ma statue: je m’en rapprochais, je m’en éloignais; je tournais à l’entour, je bégayais des mots sans suite, je riais, je dansais…. Dans mon ravissement je croyais en effet découvrir dans mon oeuvre une foule de beautés qui m’avaient échappé d’abord, et je n’étais pas loin d’éprouver la même admiration que M. Pavelyn.

Enfin ma chambre devint trop étroite pour me permettre de donner carrière aux élans de la joie qui débordait de mon coeur.

Je descendis l’escalier quatre à quatre, et je m’élançai dans la rue. Ma poitrine était gonflée; je marchais la tête levée et l’éclat de la fierté dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient savoir qu’ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque enfantine j’étais étonné de voir la plupart d’entre eux passer leur chemin sans même jeter un regard sur moi. Quoi qu’il en fût, je ressentais un bonheur ineffable, et je continuais à me promener avec ivresse, jusqu’au moment où l’heure de la classe du soir m’appela à l’Académie.

Mes camarades me trouvèrent maussade et ennuyeux, parce que je ne faisais pas attention à ce qui se disait autour de moi, et que je ne répondais point à leurs questions.

J’étais trop profondément plongé dans mes douces rêveries. Ce qui me troublait, c’était un heureux secret que je ne pouvais point profaner en le révélant à qui que ce fût.