La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 30 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre XXIX

Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades à l’achèvement du grand autel.

Un jour, le sculpteur me fit appeler dans son atelier particulier. Il me montra un modèle de plâtre—qu’à son ancre symbolique on pouvait reconnaître pour une personnification de l’Espérance,—et me dit de l’examiner avec attention, parce qu’il désirait avoir mon avis.

—Eh bien, demanda-t-il après quelques instants, que pensez-vous de cette statue?

—Telle qu’elle est comprise, je la trouve extrêmement belle, répondis-je d’un ton craintif.

—Telle qu’elle est comprise? répéta-t-il. Il y a donc une restriction? Voyons, parlez franchement; je ne vous ai pas appelé ici pour recevoir vos éloges, il manque quelque chose à cette ébauche. Si vous pouvez trouver ce que c’est, vous me rendrez service; car cela commence à m’ennuyer terriblement.

—Mon talent est trop borné, murmurai-je, pour que j’ose critiquer une si belle oeuvre; cependant je reconnais que, si j’avais dû l’entreprendre moi-même, mon imagination me l’eût fait concevoir moins bien sans doute, mais autrement.

—Mais comment l’auriez-vous conçue? C’est précisément là ce que je veux savoir, s’écria mon maître avec impatience.

Je lui expliquai que, d’après moi, la beauté corporelle que les Grecs ont recherchée, répondait sans doute à leurs moeurs et à leur religion; que le christianisme, regardant le corps comme poussière, avait plutôt pour but, dans l’art, de traduire les émotions de l’âme immortelle. L’ébauche de la statue de l’Espérance, si elle était mon ouvrage, ne ressemblerait donc pas tant à une divinité grecque; je la ferais plus humaine, trop humaine probablement.

Mon maître paraissait écouter mes paroles avec plaisir Il m’arracha encore une remarque sur l’expression du visage de sa statue. D’abord, je tâchai de lui faire comprendre, avec la plus grande réserve, que je trouvais l’expression trop calme, trop froide, et manquant d’élan vers celui qui est la source de toute espérance. Insensiblement je me laissai entraîner par mon sentiment; on avait touché une des cordes de mon coeur, qui n’en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je représentai l’espérance comme l’unique source de toute foi, de toute religion, de toute joie;—car, si le Créateur n’avait pas mis au coeur de l’homme l’étincelle lumineuse de l’espérance, où celui-ci trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les douleurs et la travail de la vie, s’il ne savait pas qu’un être suprême lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances?

Mon maître fut vivement touché de mon langage enthousiaste, et, tout en me disant que je me laissais peut-être exalter jusqu’à l’exagération, il me serra la main avec une satisfaction sincère.

Il m’expliqua pourquoi cette ébauche l’ennuyait, comme il me l’avait dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d’un magnifique cabinet d’objets d’art, lui avait commandé la statue de marbre de l’Espérance, pour être placée au milieu de plusieurs chefs-d’oeuvre de sculpture. Ce banquier, originaire d’Allemagne, était un homme très-religieux. Il avait sur l’art d’autres idées que celles qui sont reçues en France. Plusieurs fois déjà, il était venu voir le modèle ébauché, et, chaque fois, il s’en était montré mécontent, malgré les nombreuses modifications que mon maître y avait faites. Le banquier avait à peu près les mêmes idées que moi sur les exigences de ce que nous appelons l’art chrétien, et cela étonnait grandement mon maître. Quoiqu’il en soit, mon maître tenait beaucoup à satisfaire le riche amateur, et il me pria instamment de lui dire d’une façon plus précise et plus détaillée comment je croyais que la pose, l’expression et les formes de sa statue devaient être pour répondre au voeu du banquier.

Je parlai si longtemps et je conseillai tant de changements, qu’à la fin aucune des parties de sa composition n’avait échappé à mes critiques, cependant comme je parlais avec beaucoup de respect, ma franchise ne blessa pas le sculpteur. Il secoua la tête d’un air pensif, et dit:

—Vous autres, hommes du Nord, vous comprenez l’art autrement que nous le comprenons en France aujourd’hui. Qui a tort? Qui a raison? Nous laisserons la question pendante. En tous cas, je me fais vieux, et ce n’est pas à mon âge que l’on change son esprit et ses yeux. Il m’est impossible de satisfaire le banquier; et cependant je serais profondément désolé si je devais perdre quelque chose de son estime et de sa haute protection.

Il y eut un moment de silence.

—Mais, mon brave garçon, demanda tout à coup mon maître, si je vous priais de faire une maquette d’après vos idées, y mettriez-vous le cachet de vos sentiments sur l’art chrétien?

—J’ose l’espérer, quant à l’idée du moins, répondis-je. Quant aux formes et aux proportions des différentes parties, votre main de maître devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et inexpérimenté.

—Ah! c’est naturellement ainsi que je l’entends, s’écria le sculpteur. Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pièces de l’autel achevé. Pour le placer dans l’église, je serai au moins huit jours absent. Il y a là-haut, au troisième étage, une petite chambre où je travaille quelquefois. J’y ferai monter de la terre glaise. C’est là que vous ferez votre ébauche. Il y a une sonnette; l’apprenti viendra à votre appel pour recevoir vos ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette chambre. Je défendrai que personne vienne vous déranger. Vous profiterez de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous êtes capable…. Ainsi c’est dit, n’est-ce pas, demain vous vous mettrez à l’oeuvre? Et vous me ferez une Espérance chrétienne.

Je promis de faire de mon mieux pour mériter son approbation.

Le lendemain, je pétrissais l’argile avec passion, car j’étais si exalté, et je voyais mon idéal si net et si vivant devant mes yeux que je jugeai inutile de modeler une ébauche en petit pour me guider dans mon travail.

Quelle serait ma statue? Où trouverais-je mon inspiration? Mais qui, sur la terre, avait, comme moi, vu l’Espérance incarnée en une créature humaine? Rose! Rose avec son doigt tendu vers le ciel, avec toute son âme dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illuminé par la foi en une vie meilleure, levé vers Dieu, la source de toute espérance!—Oh! j’étais encore artiste! Toute la vivacité de mon esprit m’était revenue; je ne pensais plus qu’à ma création, et je me sentis si heureux et si grand, que, sans m’en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l’argile que je pétrissais sous mes doigts fiévreux. Et, comment en eût-il été autrement? Ce que je faisais c’était l’incarnation de mon amour, de ma croyance, de mon espoir! Rose était là, devant moi; comme l’ange inspirateur de l’artiste! Et moi, en travaillant, je me sentais plus près d’elle, et en communication plus intime avec son âme que dans mes rêves les plus trompeurs. Aussi l’argile se façonnait comme par enchantement entre mes mains. J’aurais eu vingt bras, que je n’eusse pas pu travailler plus vite!

Cependant, lorsque j’eus entièrement modelé ma statue avec son caractère propre, mais encore grossièrement ébauché, une difficulté que j’avais vainement essayé d’écarter m’effraya. Non-seulement ma statue avait l’attitude solennelle et l’expression enthousiaste de Rose au moment où elle m’avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c’était si exactement sa figure, que ma main avait involontairement imprimé, sur ses traits et dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue était donc trop grêle de formes et trop maigre.

Je luttai longtemps pour corriger ce défaut; enfin je réussis en partie, et mon ébauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui ôter son apparence maladive.

Alors je me mis à travailler avec plus de confiance et plus d’ardeur, et je poussai si vivement l’exécution, que je passai presque tout le huitième jour à contempler mon oeuvre avec ravissement, ne voyant plus aucune correction à y faire.

Mon maître était revenu dans l’après-midi. Je reconnus sa voix dans l’escalier, et j’attendis, coeur palpitant, qu’il ouvrit la porte de ma chambre. Quel serait son jugement?

Enfin il parut, et s’écria aussitôt qu’il me vit:

—Eh bien, mon garçon, a-t-on réussi? a-t-on bien travaillé? Voyons comment vous comprenez l’Espérance chrétienne.

A ces mots, il s’approcha de ma statue; mais il recula, frappé d’un sentiment dont je ne pus me rendre compte, et la considéra un instant en se parlant à lui-même.—Puis il s’élança vers moi, me prit la main, la serra avec force, et dit d’une voix émue:

—Mais vous êtes un artiste, vous! un grand artiste! Les formes sont un peu grêles; mais cela ne fait rien, je les corrigerai. Vous avez trop d’inspiration et trop de talent pour ne pas acquérir, avec le temps, une grande célébrité. Pauvre garçon! vous perdez votre temps ici, à tailler le bois et la pierre pour gagner un morceau de pain! Cela n’est pas juste; à chacun selon son mérite; je vous procurerai les moyens de vous faire connaître…. Et, en attendant, je double dès aujourd’hui votre salaire. Tant que vous resterez ici, vous ne serez pas mon ouvrier, vous serez mon ami; nous causerons de l’art ensemble; j’apporterai mon expérience, et vous, l’enthousiasme de votre coeur jeune et chaud. Nous y gagnerons tous les deux.

Je remerciai mon généreux maître, les larmes aux yeux; mais il ne me laissa pas le temps d’exprimer ce que je sentais.

—Je cours chez le banquier, s’écria-t-il. Il faut qu’il vienne, qu’il vienne à l’instant. Il serait bien difficile s’il n’était pas content, cette fois. S’il est chez lui, je le ramène avec moi. Jetez ces morceaux d’argile, et laissez descendre un peu le rideau; votre statue ne reçoit pas assez de lumière.

À ces mots, il descendit l’escalier quatre à quatre, me laissant en proie à une émotion d’orgueil et de joie.

Après une demi-heure d’attente, j’entendis un bruit de pas qui montaient à l’étage où se trouvait mon atelier. Je me retirai dans un coin de la chambre pour ne gêner personne, et je m’assis devant une table en faisant semblant de dessiner.

J’entendis un cri d’admiration poussé par le banquier, qui dit à mon maître:

—C’est superbe! je vous félicite. Vous avez enfin compris mieux que moi ce que je désirais. Recevez mes sincères remerciements. Oh! la nature vit! Et quelle expression, quel élan vers Dieu! Oui, oui! c’est ainsi qu’il faut représenter l’Espérance des chrétiens….

—Et si je vous disais que je ne suis pas l’auteur de cette statue? répliqua mon maître.

—Que voulez-vous dire? demanda le banquier surpris.

—J’y changerai bien quelque chose, répondit le sculpteur. Elle est trop maigre, et il y a, çà et là, de petits détails qui doivent être corrigés; mais je ne veux pas m’attribuer le mérite d’autrui. L’auteur de la statue que vous admirez est le jeune homme que vous voyez dessiner à cette table.

Et, se tournant vers moi, il me cria:

—Venez ici, mon ami, et recevez vous-même les éloges qui vous appartiennent légitimement.

J’obéis. Le banquier s’avança vers moi et se mit à me louer chaleureusement et à vanter mon oeuvre. Ému et confus, je tenais les yeux baissés; mais mon maître me frappa vivement sur l’épaule, et s’écria:

—Ah! monsieur Léon, vous êtes là comme une timide jeune fille. Levez la tête et regardez hardiment devant vous, comme un artiste tel que vous a le droit de le faire.

Le banquier se gratta le front en murmurant:

—Monsieur Léon? Ce serait étrange! qui sait? En effet; maître, je connais tous vos élèves, mais ce jeune homme, je ne l’ai pas encore vu ici.—Vous vous nommez donc Léon? demanda-t-il en s’adressant à moi. Excusez mon indiscrétion, je vous prie. Quelle est votre patrie? quelle ville habitent vos parents? quel est votre nom de famille?

Je répondis à ses questions avec franchise.

C’est merveilleux! dit-il. Sans cette statue, je ne vous aurais peut-être jamais trouvé. Cependant il y a quinze jours que je vous fais chercher dans tous les ateliers et les musées de Paris. Mais qui se fût imaginé que je vous trouverais dans une maison où je connais tout le monde? J’ai une lettre pour vous, une lettre très-pressée. Elle est d’un riche négociant d’Anvers. Mais vous devez le connaître: M. Pavelyn est son nom. Je ne sais ce qu’il vous veut, mais il me supplie de ne pas perdre un instant pour vous remettre sa lettre, si je vous découvre. Je lui ai promis de ne rien négliger pour satisfaire son ardent désir. Je vais envoyer immédiatement mon domestique, qui m’attend en bas, demander la lettre à mon premier commis. Il ira en voiture, et sera de retour en un instant.

Il descendit pour donner ses ordres, puis remonta sur-le-champ dans l’atelier. Il regarda encore ma statue, loua en particulier chacun des mérites qu’il croyait y découvrir, causa avec moi de l’art païen, de l’art gothique et de l’art moderne, et me promit sa puissante protection.

Il fut interrompu par l’arrivée de son valet, qui lui présenta une lettre cachetée, qu’il me remit immédiatement.

C’était bien M. Pavelyn qui avait écrit mon nom sur l’enveloppe. J’étais tremblant et pâle d’une curiosité inquiète en ouvrant la lettre…. Mais, dès que j’en eus parcouru les deux premières lignes, un voile descendit devant mes yeux; je poussai un cri déchirant; mes jambes se dérobèrent sous moi, et je m’affaissai au pied de ma statue.

Mon maître me prit dans ses bras; le valet qui avait apporté la lettre prit de l’eau dans un vase, et se disposait à mouiller mon front. Mais je n’étais pas tout à fait évanoui, et je fis signe qu’on me laissât respirer un peu. Je ne pouvais croire l’écrit qui gisait tout ouvert à mes pieds, et mon premier mouvement fut de le reprendre et d’y porter les yeux de nouveau. Je lus à voix haute les affreuses paroles qui m’avaient fait succomber à ma douleur et à mon épouvante:

«Venez, venez vite, Léon! hélas! elle marche d’un pas rapide vers la mort. Un seul espoir nous reste: votre présence peut encore, peut-être, lui sauver la vie. Venez! ma pauvre Rose vous appelle jour et nuit!»

Je n’en lus pas davantage. Avec un nouveau cri, j’arrachai ma blouse grise, et je saisis mes vêtements.

—Mais qu’avez-vous? que voulez-vous faire? s’écria mon maître, effrayé de la violence de mes mouvements.

—Partir, je dois partir! m’écriai-je. Elle meurt! elle m’appelle! Adieu!

—Elle meurt? Qui? demanda-t-on.

—Là-bas! elle! l’Espérance… ma statue! hurlai-je comme un fou.

Mon maître se plaça devant la porte et me barra le passage.

—Pauvre garçon! dit-il; je ne puis vous laisser partir ainsi; votre cerveau est dérangé.

Je lui dis d’un ton suppliant et les mains jointes:

—Oh! non, non, vous vous trompez: je ne suis pas fou. Jugez, jugez vous-même! J’étais un pauvre enfant muet; un autre enfant, la fille de gens riches, m’a tiré de la misère, m’a instruit, et a fait de moi un artiste. Devenue femme, elle a aimé son protégé avec tant de passion, qu’elle paie de sa vie ce malheureux amour! Peut-être en ce moment est-elle étendue sur son lit de mort, elle m’appelle pour la sauver, pour lui fermer les yeux…. Et je ne volerais pas à son appel de détresse? Ah! je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi partir!

—Je comprends, répondit mon maître, les yeux mouillés de larmes; mais vous ne retournerez pas du moins à Anvers à pied; avez-vous de l’argent?

—De l’argent? balbutiai-je frappé de cette question. De l’argent? Dans ma chambre… trop peu, peut-être.

Le généreux artiste tira quelques napoléons de sa poche, me les glissa dans la main et dit:

—Tenez, que Dieu vous protège pendant le voyage. Partez le plus vite possible; nous compterons après.

À peine vis-je la porte ouverte devant moi, que je me précipitai dans l’escalier en poussant un cri de joie, et je m’élançai dans la rue….

Deux heures après, j’étais dans la chaise de poste qui devait me ramener en Belgique.