La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 31 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre XXX

Après un voyage rapide, quoique terriblement lent au gré de ma fiévreuse impatience, j’arrivai à Anvers dans l’après-midi. Je m’élançai hors de la chaise de poste avant qu’elle fût complètement arrêtée, et courus tout d’une haleine jusqu’à la maison de M. Pavelyn; mais là, j’appris par un domestique que, depuis une dizaine de jours, toute la famille s’était rendue au château de Bodeghem, dans l’espoir que l’air de la campagne fortifierait un peu la malade.

Sans perdre un instant, je courus chez un loueur de voitures et fis atteler deux bons chevaux à une légère calèche; je lui promis double salaire… et, un quart d’heure après, nous brûlions le pavé de la grande route de Bodeghem avec la rapidité du vent.

Je fis arrêter la voiture devant la grille du château, je jetai une pièce d’or au cocher, et je sautai dans le jardin. À la porte du château, un domestique me salua avec un cri de joie: il me conduisit dans le vestibule en toute hâte, et, sans dire un mot, ouvrit la porte d’une chambre et s’écria:

—Voici M. Léon!

Trois ou quatre voix répondirent par un cri de joie à cette annonce. Je vis Rose se lever en sursaut de son fauteuil de malade tout chargé de coussins; je vis ma mère qui tenait une des mains de la pauvre malade; je vis M. et madame Pavelyn dont le visage s’illuminait de joie à mon apparition…. Mais Rose! hélas! comme la maladie l’avait changée! Ces joues creuses, ces yeux vitreux, ces lèvres bleues! Il était donc vrai que la mort avait marqué sa victime; je n’étais venu que pour la voir mourir!

À cette affreuse pensée, je fus frappé d’un désespoir immense; je sentis mes jambes se dérober sons moi; j’essayai de parler; mais on eût dit que j’étais redevenu muet.

Je remuais vainement les lèvres; aucun son ne sortait de ma bouche…. Un torrent de larmes s’échappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur une chaise, anéanti et sans force, la tête cachée dans mes mains appuyées sur le bord de la table.

J’entendais la douce et faible voix de Rose m’adresser des paroles consolatrices; je sentais les bras de ma mère qui s’efforçaient de me faire lever la tête pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main et tâchait de me tirer de la douleur où j’étais plongé par les témoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible à tout, et ne répondis que par des sanglots, jusqu’au moment où Rose murmura à mon oreille avec l’accent de la plus ardente prière:

—Léon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins pitié de ma pauvre mère. Vous lui déchirez cruellement le coeur! Pour l’amour de moi, montrez-vous courageux et rassuré sur mon sort!

Ces paroles ma rappelèrent un peu à moi-même; je fis un effort pour surmonter ma douleur, et je levai la tête. Tandis que des larmes silencieuses coulaient encore de mes yeux, j’essayai d’expliquer ma vive émotion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes bienfaiteurs et de ma mère avait agité mon âme….

Mais Rose interrompit cette explication embarrassée, et dit en me montrant une chaise à côté d’elle:

—Venez, Léon, asseyez-vous à côté de moi. Je ne puis pas causer avec vous de si loin, cela me fatigue la poitrine.

Quand je lui eus obéi, elle me regarda avec un sourire radieux, et plongea dans mes yeux un regard d’une singulière profondeur. L’amour et le bonheur éclairaient son pâle visage; mais cette quiétude, cette joie, sur ses traits flétris, me frappèrent d’une angoisse nouvelle, et je penchai la tête sur ma poitrine.

—Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d’une voix calme et gaie. Ah! si vous n’étiez pas venu, je n’aurais peut-être pas eu la force ni le courage d’espérer une vie plus longue; mais, maintenant que vous voilà, je me sens déjà beaucoup mieux. Mon coeur bat plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de mes forces, qui me donne la certitude que j’échapperai à la consomption. Vous verrez: dès demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec ma bonne mère; nous parlerons de notre enfance; nous évoquerons nos plus doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la beauté de la bienfaisante nature. Ainsi j’oublierai ma maladie, je reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement à la santé. Oui, oui, Léon, j’en suis sûre; le bon Dieu vous a destiné à me rendre deux fois la vie. Votre vue seule suffit pour me guérir. Prenez donc courage, vous tous qui m’aimez si tendrement; car la lumière de la délivrance a lui pour moi.

Ces paroles, dites avec l’accent d’une ferme conviction, firent une profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commençai à chanceler dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui éclaira mon visage trahit le doux espoir qui était descendu dans mon coeur.

Rose parla encore pendant quelque temps avec la même confiance exaltée, jusqu’à ce qu’elle ne vît plus de larmes dans les yeux de sa mère et qu’elle crût avoir effacé l’impression de mon désespoir. Alors elle se mit à m’interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres détails, comment j’avais vécu pendant ma longue absence, et ce qui m’était arrivé.

Pour m’engager à en faire le récit circonstancié, elle prétendit qu’il n’y avait pas de meilleur moyen, pour guérir un malade, que de lui faire oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m’interrompit souvent par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si gaie, que je finis par croire que je m’étais effrayé à tort, et qu’il n’y avait aucune raison de désespérer d’une prompte guérison.

M. et madame Pavelyn écoutaient, les yeux brillants de bonheur; et il était visible qu’ils s’abandonnaient plus encore que moi à cette douce espérance.

Mon bienfaiteur prit part à la conversation; il fut extrêmement affectueux et me montra à différentes reprises que, malgré son chagrin, il n’avait cessé de m’aimer.

Comme j’étais arrivé à Bodeghem très-tard dans l’après-midi, le crépuscule du soir commençait déjà à obscurcir la clarté du jour, pendant que nous oubliions nos peines et nos inquiétudes dans une conversation pleine de charme et de consolation. Rose nous étonnait par sa vivacité, son courage et sa gaieté. Ses lèvres avaient repris leurs fraîches couleurs par la circulation d’un sang plus chaud; ses yeux brillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant de liberté d’esprit et tant de force, qu’il ne restait plus en elle d’autres symptômes de maladie que l’extrême maigreur de ses joues et de ses membres.

En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle. Lui aussi parut stupéfait du changement favorable qu’il remarqua sur la physionomie de Rose, et il secoua la tête en souriant.

Après m’avoir cordialement souhaité la bienvenue, comme à une vieille connaissance, il s’approcha de la malade et lui tâta le pouls pendant quelques minutes.

Puis il dit d’une voix qui trahissait une certaine inquiétude:

—Quelle agitation dans le sang! Cette force nouvelle est étonnante. Espérons; une réaction favorable va peut-être se déclarer; mais, si nous ne faisions pas cesser cette émotion trop vive, maintenant qu’il en est temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle Rose est très-fatiguée, quoiqu’elle n’en ait pas l’air. Il faut qu’elle prenne du repos. Ainsi, monsieur Léon, vous qui avez plus de force sur vous-même, quittez-la maintenant. Et vous, mademoiselle, remettez à demain le plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, l’entretien que mon devoir m’oblige à faire cesser.

Nous avions tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil très-sage; car, maintenant que notre attention était éveillée, nous ne pouvions méconnaître que Rose fût dans un état d’agitation extrême.

Ma mère prit pour prétexte que mon père, qui était allé dans un village voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour à la maison, et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps mon retour.

Rose me supplia à mains jointes de revenir la voir le lendemain de très-bonne heure. Ses yeux bleus faisaient rayonner sur moi un sourire d’une douceur céleste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai consolé et presque heureux, à côté de ma mère, vers notre demeure.