La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 27 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre XXVI

Jusqu’alors, j’avais maîtrisé mon inquiétude, et pour ainsi dire retenu mon haleine; mais alors ma poitrine s’abaissa en laissant échapper un long soupir.

—Je comprends, dit mon protecteur, que de pareilles choses t’affectent péniblement, Léon; mais laisse-moi continuer, tu verras que j’ai des raisons pour me croire doublement malheureux. Le docteur m’avait dit que le mariage, en plaçant ma fille dans d’autres conditions et dans un autre milieu, en la chargeant des soins d’un ménage, lui donnerait l’occupation et les distractions nécessaires pour la fortifier et pour calmer ses nerfs. Je devais donc chercher un époux. La tâche était difficile, parce qu’elle devait être accomplie tout de suite. Dès l’enfance de Rose, le rêve de sa mère et le mien avaient été de lui donner la position la plus brillante par un beau mariage. Sa fortune, comme notre seule héritière, et son éducation distinguée, sinon la beauté de son visage, nous donnaient le droit de nourrir une semblable ambition pour notre unique enfant. Mais comment trouver en peu de temps un époux qui réalisât notre rêve, au moins en partie? Je m’étais torturé l’esprit pendant plusieurs semaines, et je commençais à désespérer. Il y avait cependant un jeune homme que j’eusse accepté avec joie pour mon gendre; mais la fortune de ses parents était au moins quatre fois aussi grande que la mienne, et je prévoyais un refus. Je fus au comble de la joie lorsque le père du jeune homme, sur un mot vague de ma part, déclara qu’un mariage entre son fils et ma fille lui serais très-agréable, et qu’il donnait d’avance son consentement si les jeunes gens se convenaient. Le même jour son fils avait accepté la proposition avec une joie extraordinaire. Pour moi, j’étais au comble de mes voeux. Un pareil mariage! C’était une brillante alliance qui devait mêler le sang des Pavelyn au noble sang des Somerghem.—C’est du jeune M. de Somerghem que je parle; tu l’as vu lorsque tu es venu nous annoncer ton départ pour Bodeghem; tu l’as vu à notre soirée. Il n’a pas quitté Rose un seul instant.—C’est un jeune homme élégant et distingué. Haute noblesse, fortune colossale, éducation brillante, beauté de visage, il a tout pour lui. En bien, Léon, nous avons parlé à Rose de ce mariage; nous lui avons fait comprendre qu’il était nécessaire pour la sauver d’une maladie de langueur; nous l’avons suppliée de consentir en lui disant qu’elle nous donnerait une grande preuve d’amour.—Elle refuse! M. Pavelyn se tut et attendit une réponse. Pendant qu’il parlait, j’étais si profondément plongé dans mes douloureuses réflexions; la révélation de l’état menaçant de Rose m’avait porté un coup si cruel que, pour toute réponse, je répétai les derniers mots de mon interlocuteur, et murmurai d’une voix à peine intelligible:

—Elle refuse!

—Oui, Léon, reprit M. Pavelyn, elle refuse! Rien ne peut la faire changer de résolution. Je ne sais pas comment cela se fait; mais ce mariage semble lui faire horreur. Comprends-tu ce qui m’afflige si profondément? Non-seulement je ne puis pas sauver ma fille, mais ce projet de mariage est connu de toute la ville. Que penseraient les Somerghem d’un refus si offensant? Ah!… comme père, je suis menacé d’un chagrin éternel, et, comme homme, d’un insupportable affront! Toi seul, mon bon Léon, tu peux peut-être détourner de moi ce terrible malheur. Rose a pour toi une amitié sincère; tu es jeune comme elle, tu es éloquent; ta parole, pleine de sentiment, trouvera le chemin de son coeur. Fais-lui comprendre et démontre-lui qu’elle doit accepter ce mariage; c’est un service inappréciable que je te prie de me rendre. Oh! puisses-tu réussir, et je m’estimerais payé cent fois de tout ce que j’ai fait pour toi! N’est-ce pas, Léon, tu rassembleras toutes tes forces pour obtenir de Rose son consentement à ce mariage.

Depuis quelques minutes, j’avais prévu ce que M. Pavelyn allait me dire. Moi, moi-même! je devais supplier Rose d’épouser Conrad de Somerghem…. Au premier abord, cette pensée m’avait fait frissonner; mais tout à coup un retour s’était fait dans mes réflexions. Ce mariage était peut-être, en effet, le seul moyen de sauver Rose d’une consomption mortelle. L’homme dont j’avais reçu les bienfaits implorait cet effort de ma reconnaissance. Oh! il n’y avait pas à hésiter; si je ne voulais pas passer à mes propres yeux pour un être lâche, égoïste et méprisable, il fallait accomplir le sacrifice franchement et résolument. Aussi répartis-je que j’étais prêt à partir avec lui pour Anvers, afin de conseiller à Rose d’épouser M. de Somerghem.

—Mais tu feras des efforts, beaucoup d’efforts, tu puiseras dans son amitié pour toi et dans notre amour pour elle tous les arguments possibles?

—Avant de partir, je prierai Dieu pour qu’il donne du pouvoir à ma parole, répondis-je. Fiez-vous à ma gratitude et à mon ardent désir de faire tout ce qui peut vous être agréable. Vous dites que ce mariage peut sauver Rose, monsieur! pourrais-je hésiter?

—C’est une tâche difficile que je t’impose, soupira mon bienfaiteur. Tu ne connais pas Rose comme nous. C’est une fille douce et tranquille, jamais égoïste ni volontaire dans les choses ordinaires; mais, quand une fois elle a fermement décidé quelque chose, on s’aperçoit alors qu’elle est douée d’une singulière force de volonté. Souvent je m’en suis secrètement réjoui, car j’y voyais le signe d’un caractère noble et fort; mais, maintenant, nous avons malheureusement à craindre que nous ne soyons, nous et elle-même, les victimes de cette force de volonté!

M, Pavelyn s’était levé et marchait lentement dans l’avenue des hêtres. Croyant qu’il voulait me mener immédiatement à Anvers, je lui demandai un quart d’heure pour retourner dans la maison de mon père et m’habiller convenablement; mais il me dit que je devais rester à Bodeghem au moins jusqu’au lendemain; s’il me ramenait dans sa voiture, Rose soupçonnerait que son père m’avait imposé cette mission, et mes conseils perdraient beaucoup de leur poids et de leur force. Je devais venir par la diligence et faire comme si je ne savais rien. M. Pavelyn trouverait un prétexte pour faire tomber la conversation sur le mariage.

Chemin faisant, il se donna encore beaucoup de peine pour me faire sentir quel prix il attachait à ma réussite, et il me conjura de ne rien épargner pour atteindre mon but. Dès que nous approchâmes du château, il appela ses gens et leur donna l’ordre d’atteler sans retard.

Pendant qu’on attelait, il causa gaiement avec moi. Son chagrin s’était allégé par l’espoir que je détournerais de lui et de son enfant le mal qu’il redoutait. Mes paroles lui avaient inspiré cette espérance. Comme je supposais que Rose avait refusé le mariage parce qu’elle m’aimait, je ne doutais pas que, d’après mes conseils, elle ne se soumit à la nécessité reconnue, quel que pût être le sacrifice. J’avais exprimé plusieurs fois cette conviction intime, et mon bienfaiteur m’en était sincèrement reconnaissant. Au moment de monter en voiture, il me serra encore les deux mains et me dit avec un regard où brillait de nouveau la confiance:

—À demain donc, mon bon Léon; Dieu te donnera la force de remplir heureusement ta noble mission.

Je suivis des yeux la voiture, jusqu’à ce qu’elle eût tout à fait disparu à mes regards; puis je quittai le château et pris un sentier solitaire. En présence de M. Pavelyn, je n’avais pas pu réfléchir avec toute la lucidité voulue à la position nouvelle où sa démarche inattendue m’avait placé; mais, quand je fus seul et que je n’eus plus besoin de surmonter mon émotion, mon coeur se mit à battre violemment, je me sentis pâlir et mes jambes se dérober sous moi. Mon âme voulait se révolter contre le sacrifice de sa dernière espérance, mais cette lutte contre le sentiment du devoir ne fut pas longue. Bientôt j’envisageai sous un tout autre point de vue la tâche qui m’était imposée. J’aimais la fille de mes bienfaiteurs; peut-être n’avais-je pas fait ce que j’eusse dû faire pour combattre et pour étouffer cette inclination; peut-être étais-je vraiment coupable envers mes bienfaiteurs et envers Dieu. J’avais bien cherché dans ma conscience toute sorte de raisons pour excuser ma faiblesse; mais, maintenant, l’heure était venue de prouver que mon amour était assez pur et assez noble pour s’immoler au bonheur de celle qui en était l’objet. Certes, c’était une mission pénible que j’avais acceptée, et je prévoyais que bien des fois encore son coeur se serrerait d’angoisse et de douleur avant que le sacrifice fût consommé, mais j’offrirais mes souffrances à Dieu comme une punition de mon égarement, et, si j’étais coupable, il m’accorderait peut-être, avec son pardon, la paix du coeur que j’avais perdu.

Ainsi rêvant et fermement résolu à chasser toutes pensées autres que celles qui pouvaient m’encourager à accomplir franchement ma terrible tâche, je dirigeai mes pas vers la demeure de mes parents.