La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 8 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre VII

Lorsque mes parents revinrent du château, une joie extraordinaire brillait dans leurs yeux. Ma mère m’embrassa avec transport sur les deux joues; mon père me posa la main sur la tête avec un sentiment de fierté, et me prédît le plus beau destin.

M. Pavelyn avait demandé leur consentement pour me prendre sous sa protection; il voulait me faire étudier, me faire donner une bonne éducation, et prendre soin de moi jusqu’au moment où je pourrais faire mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me récompenser par là de l’acte de dévouement qui, selon lui, avait probablement sauvé la vie à sa fille.

Longtemps mes parents s’efforcèrent de me faire comprendre tout le prix de cette faveur, et de me prémunir contre l’oubli des devoirs et les entraînements de l’orgueil. Ils me recommandèrent de me montrer toujours profondément reconnaissant envers mes généreux protecteurs; de me rappeler qu’ils étaient nos bienfaiteurs, et que je n’étais qu’un pauvre enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application constante; de n’être jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m’avait donnés pour père et pour mère, me chérissaient tendrement et ne formaient pas de voeu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux.

Ces derniers mots, dans la bouche de ma mère, me touchèrent profondément, et ce fut par de douces caresses et par des baisers répétés, que je chassai de son coeur la crainte qui l’attristait.

Dès le lendemain, on m’envoya à l’école du village pour recevoir les premières leçons de lecture et d’écriture.

M. Pavelyn avait fait venir le maître d’école au château, lui avait déclaré ses intentions à mon égard, et lui avait promis, en sus de la rétribution ordinaire, une bonne récompense, si, par ses soins particuliers, il me faisait faire des progrès assez rapides pour regagner le temps perdu.

Cet instituteur était un homme plein d’activité, qui ne demandait pas mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne volonté. Aussi, dès ce moment, il donna autant de soins à mon instruction que si j’eusse été son propre fils.

Chaque après-midi, dès que la classe était finie, j’allais au château jouer avec Rose. Durant une couple d’heures, nous folâtrions à travers le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l’intérêt de la santé de sa fille, nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au château jouer un nouveau jeu, où Rose trouvait plus de plaisir qu’à tous les autres: je devais m’asseoir à une table, et répéter dans un livre ma leçon de la journée. La bonne petite fille était ma maîtresse d’école. Elle me louait et me grondait avec un sérieux qui faisait souvent rire sa mère jusqu’aux larmes; mais il y avait dans ses paroles tant d’amitié et d’encourageante douceur, que je ne quittais jamais le château le soir sans sentir plus ardent en moi le désir d’apprendre.

Grâce à ces encouragements, et avec l’aide de pareils moyens, joints à une promptitude d’esprit naturelle, je fis en peu de temps des progrès étonnants, et bientôt je commençai à lire couramment ma langue maternelle.

M. Pavelyn, que son commerce obligeait d’aller presque tous les jours à la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images, et nous nous en amusions si bien que, plus d’une fois, il fallut nous chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l’exercice.

Rose avait commencé aussi à m’apprendre le français. A cette époque, notre pays était sous la domination de l’empereur Napoléon, et c’était seulement par la langue française que l’on pouvait devenir quelque chose dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y avait de la prévoyance et de la générosité dans ce jeu enfantin; car il me fit apprendre insensiblement une foule de mots et même de phrases entières de la langue française avant que le maître d’école me jugeât assez avancé en flamand pour m’apprendre les premières notions d’une langue étrangère.

Rose ne m’enseignait pas seulement à lire et à comprendre le français; elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute grossière, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou défend la bienséance. En un mot, tout ce qu’elle savait ou croyait savoir, elle me l’inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils de paysans ressemblait à un morceau de cire qu’elle pétrissait et façonnait de manière à en faire une créature qui fût son égale par la distinction des goûts, la pureté du langage et le développement de l’intelligence.

Rose remplissait si fidèlement et si sérieusement son rôle de protectrice à mon égard, que madame Pavelyn l’appelait ma petite mère. Il arrivait souvent, lorsque nous étions occupés de nos livres, le soir, dans le château, et que je me hasardais à demander quelque chose à madame Pavelyn, qu’elle me répondît en plaisantant:

—Votre petite mère vous le dira; votre petite mère le sait bien.

Alors Rose levait la tête, et une fierté singulière brillait dans ses yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère et d’avoir un enfant qui lui serait redevable de la lumière de son esprit et probablement du bonheur de sa vie!

Je savais alors parler très-bien et fort distinctement; on vantait même la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant, lorsque j’étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue, j’avais été un crieur furieux, maintenant j’étais devenu plus calme, et mon humeur était fort tranquille. Probablement mes études assidues avaient contribué beaucoup à donner cette gravité précoce à mon esprit enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma mère y avaient contribué plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles:

—Léon, n’oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs. Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant.

Ainsi vinrent l’automne et la saison de l’année où Rose devait quitter le château avec ses parents, pour aller passer l’hiver à la ville. Avant son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que je n’oubliasse point d’apprendre et d’étudier avec application. Si je remplissais convenablement ce voeu, elle m’aimerait bien, et me donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense.

Lorsqu’elle fut assise dans la voiture qui devait l’emporter, et que je la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d’un ton moitié sérieux, moitié railleur:

—Adieu, Léon! étudie bien, et fais en sorte que ta petite mère soit contente de toi à son retour. L’hiver ne dure pas longtemps: il faut te dépêcher et apprendre bien le français, entends-tu?