La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 7 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre VI

Lorsque j’ouvris les yeux le lendemain, assez tard dans la matinée, j’aperçus avec stupéfaction le doux visage de Rose, qui était assise à mon chevet et tenait ma main dans la sienne.

C’était donc bien sa voix qui, en murmurant à mon oreille: «Pauvre petit Léon!» m’avait réveillé de mon long sommeil. Et d’un coup d’oeil rapide, j’aperçus aussi mes parents, mes deux soeurs, la bonne de Rose et une voisine.

D’abord je ne me rappelai rien de ce qui s’était passé, et je regardai ma protectrice avec stupeur, comme pour lui demander pourquoi elle était ainsi assise près de mon lit.

—Sois tranquille, bon Léon, me dit-elle, tu seras bientôt guéri; mais nous ne jouerons plus jamais près de l’étang.

Alors la mémoire de ce qui était arrivé me revint tout à coup; et un cri triomphant souleva ma poitrine, et je m’écriai, avec le rire d’une joie étourdie:

—Rose! vous vivez!… Ce rêve….

—Il parle, il a parlé! s’écrièrent mes parents en accourant auprès de mon lit, les bras levés.

Moi, plus surpris qu’eux-mêmes en entendant mes propres paroles, je frémis et je tins la bouche close, de crainte qu’un second effort ne vînt de nouveau prouver mon impuissance, et ne me frappât du plus cruel désenchantement.

Mon père m’embrassa avec émotion.

—Léon, mon pauvre fils, oh! parle, parle encore, pour que je puisse remercier le bon Dieu, en toute confiance, de ce bienfait inattendu.

Sans détourner mon regard de Rose, je murmurai encore tout étourdi:

—Parler? Oui! Rose… l’eau…. Pas morte…. Heureux, heureux!…

La petite fille frappa dans ses mains avec joie; mes parents pleuraient et adressaient au ciel leurs actions de grâces. Pendant ce temps, je prononçais, avec une volubilité fiévreuse, une foule de mots sans signification et sans suite, uniquement pour entendre encore le son de ma voix et m’assurer que, cette fois, le don de la parole m’était définitivement acquis. Ceux qui m’entouraient ne paraissaient pas moins étonnés que moi du babil embrouillé qui tombait de mes lèvres, et tous me considéraient avec une bienheureuse surprise, comme si un miracle s’opérait devant leurs yeux.

Enfin Rose se mit à raconter comment nous avions joué ensemble dans le jardin du château, comment j’avais sauté dans l’étang, et comment nous avions été retirés de l’eau tous les deux, par un domestique.

Mes parents, après un premier épanchement de joie, ajoutèrent quelques explications au récit de Rose, et j’appris ainsi tout ce qui s’était passé la veille.

J’avais risqué ma vie pour sauver la vie à Rose! Elle m’aimait pour cela, disait-elle, et ses parents m’étaient reconnaissants de ma reconnaissance et de mon courage. Je m’étais rendu digne de la protection de M. Pavelyn; cet événement m’avait rapproché de Rose… et, eu outre, Dieu, sans doute pour me récompenser, m’avait doué de la parole et m’avait tiré de mon abaissement moral. J’étais si fier et si joyeux que mes yeux étincelaient d’orgueil.

J’avais encore un peu de peine à parler, et souvent mon langage était confus. Je savais bien dire les substantifs, les noms des choses et des personnes; mais l’enchaînement et la construction des mots m’embarrassaient.

Ma maladie avait eu si peu de suites, que, dès que le calme fut rentré dans mon esprit, je témoignai un grand désir de manger, et je demandai une tartine. Ma mère m’apporta un peu de pain émietté dans du lait, et il fallut me contenter de cela, quoique j’eusse assez grand’faim, me semblait-il, pour dévorer un pain de seigle tout entier. A mon désespoir, on ne me permit pas non plus de me lever, parce que le docteur l’avait défendu.

Rose causa lentement avec moi, et s’efforça, par mille démonstrations amicales, de me témoigner sa reconnaissance. Sitôt que je serais tout à fait guéri, nous irions jouer encore dans le beau jardin du château; mais je ne devais plus avoir peur de l’eau, parce que le jardinier était déjà occupé à entourer l’étang d’une palissade à claire-voie et à construire sur le pont un nouveau garde-fou d’une solidité très-rassurante.

L’aimable petite fille me quitta au bout d’une bonne demi-heure, pour aller annoncer à ses parents l’heureuse nouvelle de ma guérison. Elle revint dans l’après-midi, et m’apporta deux ou trois verres de gelée de framboise et de groseille, si rafraîchissante et si douce, que je ne me rappelais pas avoir jamais goûté rien de si bon.

Lorsqu’elle fut retournée chez elle, le docteur vint, qui dit que je pouvais me lever et commencer à manger peu à peu. D’après son opinion, j’étais tout à fait guéri.

Je passai toute la soirée de ce jour-là assis alternativement dans le giron de ma mère et sur les genoux de mon père, et je dus parler, parler encore et toujours, pour les charmer par le son de ma voix.

Lorsque ma mère m’eut couché dans mon lit avec une croix au front et un dernier baiser sur les lèvres, je m’assoupis tout doucement, et les songes les plus agréables, les plus heureux, bercèrent mon sommeil.

Le lendemain matin, je me levai comme s’il ne m’était rien arrivé, et je déjeunai avec mes frères et mes soeurs. Pendant toute la nuit, j’avais rêvé du beau couteau que Rose m’avait donné. Je me rappelai que M. Pavelyn me l’avait fait mettre de côté. Le couteau me trottait dans la tête, et j’aurais volontiers couru au château pour aller le chercher, si j’avais seulement osé risquer une pareille hardiesse.

Comme Rose ne venait pas, malgré ma longue attente, je sortis de la maison et je me promenai tout seul dans le chemin qui menait au château.

Bientôt je l’aperçus qui sortait avec sa bonne de la grille du château, et qui me faisait de loin des signes d’une joie extraordinaire. Quand elle fut près de moi, elle me prit la main, et me dit avec des transports de plaisir:

—Léon, Léon, j’ai une si bonne nouvelle!… Ah! si tu savais ce que c’est, tu sauterais de bonheur. Moi-même, j’en suis si contente pour toi, que je sens battre mon coeur. Sais-tu où nous allons? Chez ton père et ta mère. Ils doivent venir au château pour parler de toi.

—De moi? Mon père au château! murmurai-je étonné.

Elle répondit avec un grand sérieux et en baissant la voix, comme si sa bonne ne devait pas nous entendre:

—Léon, tu n’es qu’un enfant de paysan, n’est-il pas vrai? Mon père le dit, du moins. Si tu restes toujours comme tu es maintenant, tu deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie, faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon père a dit que tu méritais un meilleur sort, parce que c’est toi qui m’as empêchée de me noyer. Il compte te faire instruire et te donner une bonne éducation. C’est ce qu’il veut dire lui-même à tes parents.

Profondément agité, quoique ne comprenant pas bien toute l’importance de cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux.

—N’es-tu pas content? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu devrais pourtant te réjouir! L’instruction est une richesse aussi; c’est par l’instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme remarquable dans le monde…. Et vois-tu, Léon, reprit-elle après une pause, j’aime beaucoup à jouer avec toi; cependant je regrette que tu ne sois qu’un petit paysan. Mon père te fera étudier; alors tu ne seras plus un paysan, et tu seras habillé convenablement; alors surtout, en ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons ensemble comme frère et soeur! n’est-ce pas beau?

Je serais son frère! cette pensée fit rouler des larmes sur mes joues; alors seulement, l’avenir promis s’ouvrit devant moi avec tout son éclat et tout son bonheur.

—Oh! c’est trop beau! m’écriai-je, Rose, ma soeur! C’est trop, c’est trop!

Nous fîmes quelques pas en silence; puis elle me dit avec calme en me parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plutôt comme une tendre mère:

—Il faut être toujours bien sage, Léon, et bien étudier, entends-tu? Je t’aiderai, je t’apprendrai tes lettres; car je sais lire comme il faut, moi, en flamand et en français. J’ai beaucoup de livres avec de belles images: le Petit-Poucet, Peau-d’âne, Gulliver dans la lune. Si tu n’apprends pas bien, je te mettrai dans le coin; mais, si tu fais bien attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite à lire, n’est-ce pas! et ma mère m’achètera de nouveaux livres où il y aura de belles histoires. Ah! c’est alors que nous nous amuserons!

Pour toute réponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie qu’elle me dépeignait, et où je voyais plus loin qu’elle, me paraissait le bonheur suprême; aussi je doutais qu’elle me fût réservée.

—Ma mère voulait t’envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand, reprit Rose; mais mon père, qui t’aime beaucoup, Léon, dit que cela ne vaut rien. Il veut faire de toi un sculpteur. Un sculpteur est un homme qui fait des statues pareilles à ce dieu Mercure que tu as vu dans notre salle à manger: c’est un artiste; et un artiste, dit mon père, est prisé aussi haut dans le monde que l’homme le plus riche.

—Ah! devenir sculpteur, être votre frère!… m’écriai-je en levant les bras au ciel.

Nous étions près de notre maison, et nous entrâmes. Rose s’acquitta de son message. Mes parents s’habillèrent en toute hâte et furent bientôt prêts à suivre la jeune fille et sa bonne.

Depuis que Rose m’avait dit que son père voulait faire de moi un sculpteur, j’éprouvais un ardent désir de posséder le beau couteau et d’essayer tout de suite mon talent. J’en parlai à Rose, et elle me promit, en partant qu’elle le remettrait à ma mère pour me l’apporter.