La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 11 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre X

M. Pavelyn avait aidé un de ses plus anciens serviteurs, qui avait été le magasinier de son père, à ouvrir une boutique d’épiceries. Cet homme demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand’Place, à Anvers. Comme ils n’avaient pas d’enfants, leur maison était beaucoup trop grande pour eux, et plus d’une chambre restait inoccupée. M. Pavelyn m’avait placé chez ces bonnes gens. J’y avais deux chambres pour mon usage, une chambre à coucher, et une autre pour écrire et dessiner.

Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent, ils étaient chargés de me le donner ou de me le procurer à ma première demande, aussi longtemps qu’ils n’auraient pas reçu d’autres ordres de mon protecteur. Je mangeais à leur table, et, le soir, je m’asseyais avec eux à leur foyer.

Maître Jean et sa femme Pétronille étaient de braves gens qui me témoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une scrupuleuse exactitude ce qu’ils étaient chargés de faire pour moi; mais ils ne prenaient pas à leur pensionnaire un intérêt particulier.

Dès le second jour de mon arrivée à Anvers, un domestique de M. Pavelyn m’avait conduit à l’Académie, où l’on avait gardé une place pour moi.

J’étais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner des feuilles au trait.

Mes journées se divisaient ainsi:

Le matin, après mon déjeuner, j’allais à l’atelier d’un jeune sculpteur, chargé par M. Pavelyn de me donner des leçons, et j’y restais à dessiner des ornements jusqu’à ce que la cloche de midi m’annonçât qu’il était temps d’aller dîner. L’après-midi, j’avais deux heures pour faire mes devoirs d’écriture et pour apprendre mes leçons. Ensuite, j’allais à la maison de M. Pavelyn pour recevoir, en même temps que Rose, les leçons d’un professeur français. Nous passions le reste de la journée, jusqu’à l’heure des cours de l’Académie, à jouer et à causer, et parfois nous nous amusions au piano. Rose, qui savait déjà un peu de musique, essayait de m’apprendre les chansons qu’elle avait retenues. Elle ne chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine; et d’ailleurs sa voix, quoique douce et pure, était très-faible. Moi, au contraire, j’avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance, je chantasse faux quelquefois, et que je traînasse le son comme les paysans ont coutume de le faite, Rose se plaisait à entendre ma voix sonore…. Ou peut-être ne me faisait-elle chanter si souvent que pour apprendre à son protégé ce qu’elle savait de musique?—Quoi qu’il en soit, notre vie, pour autant que nous pouvions être ensemble, était un paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin.

Tous les quinze jours, j’allais à Bodeghem passer le dimanche et une partie du lundi avec mes parents. Ma mère, qui voyait bien que je la chérissais toujours autant, et que j’aimais à me trouver auprès d’elle, se consolait de mon absence et souriait à mon bel avenir.

Les autres dimanches, j’allais dîner chez mes bienfaiteurs, m’asseoir à table à côté de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soirée.

Ce que ma mère me répétait sans cesse était gravé profondément dans mon coeur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre mes protecteurs et moi.—Je ne l’eusse jamais oublié, car la conscience de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux.

Mon extrême modestie, mon ardente gratitude, mon humilité vraie, étaient très-agréables à M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter à tout venant comme un enfant doué d’un excellent caractère. Souvent il me présentait à ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que j’étais l’enfant d’un sabotier et qu’il avait résolu néanmoins de faire de moi un artiste distingué. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa protection le fils d’un paysan,—une pauvre créature ignorante,—et il voulait en faire un sculpteur qui honorât sa patrie par des oeuvres sublimes. Il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer le but de ses bienfaits et de prôner d’avance la carrière brillante qu’il voulait ouvrir pour moi.

En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m’aimait parce que son enfant jouissait de ma présence et en était heureuse.

Pendant cet hiver, la mère de Rose souffrit beaucoup d’un asthme, et elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays près de la mer Bleue, disant que l’air de Marseille seul pouvait la guérir de sa maladie; mais, d’un autre côté, elle ne pouvait consentir à vivre loin de sa fille ou à priver M. Pavelyn de la présence de son enfant.

A mesure que l’hiver avança et que les jours humides arrivèrent, la maladie de madame Pavelyn empira d’une façon inquiétante. Rose, constamment enfermée dans la maison, était redevenue pâle, et elle commençait aussi à tousser de temps en temps….

Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille, et y resterait auprès de son frère, jusqu’à ce que la bienfaisante influence de l’air du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s’y fortifierait également, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de Marseille. Une fois que cette décision fut bien arrêtée dans l’esprit de M. Pavelyn, il n’y eut plus à en revenir. Rose et moi, nous pleurâmes beaucoup à l’idée d’une aussi longue séparation; mais c’était pour sa santé et pour la santé de sa mère. D’ailleurs, elle devait revenir en septembre; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers.

Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins de larmes virent partir la chaise de poste qui m’enlevait de nouveau la lumière de ma vie.

Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à Dieu la santé et la force pour elle.