La tombe de fer
Chapitre XXXI
Le lendemain, après une nuit agitée par des rêves pleins d’espoir et d’inquiétude, je me levai aux premières lueurs du matin; mais, si vif que fût mon désir d’être auprès de Rose, je restai avec mes parents pour leur parler de ma fuite et de ma position.
Je sentais, et ma mère me l’avait bien fait comprendre, que Rose avait été très-fatiguée, et que je ne pouvais pas la priver d’un repos si nécessaire par une visite trop matinale.
Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j’osai me diriger vers le château.
En entrant dans le jardin, je vis de loin Rose assise avec sa mère sous l’ombrage d’un tilleul touffu. Cette preuve que les émotions de la veille ne lui avaient pas été fatales me rendit si joyeux, que je poussai un cri de triomphe.
Tandis que j’exprimais ma joie et mon espoir, Rose me fit signe de m’asseoir à côte d’elle.
Madame Pavelyn, après avoir échangé quelques paroles avec nous, se leva et s’éloigna sous prétexte d’aller chercher quelque chose dans la maison.
Dès qu’elle eut disparu, Rose me dit:
—Léon, j’ai prié ma mère de me laisser seule avec vous. Hier, je n’ai pas pu causer librement avec vous; parlons un peu à coeur ouvert. Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pensé à moi, beaucoup pensé à moi?
—Ô Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon à penser à vous, à vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine….
—Non, non, soyez tranquille, Léon, répliqua-t-elle en souriant. J’ai tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et à quelles pensées votre esprit a été en proie. Mon âme vous a accompagné dans votre voyage; j’ai vu couler vos larmes dans la solitude; j’ai entendu vos lèvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire à mon image qui se plaçait devant vos yeux. Ne vous étonnez pas de cela, Léon. Pour compter les battements de votre coeur, si loin, que vous fussiez, je n’avais qu’à poser la main sur mon propre coeur, et je suis certaine que ses moindres pulsations avaient un écho dans le vôtre. Nos deux existences n’en font qu’une.
Tremblant d’émotion, je joignis les mains et balbutiai des paroles d’ardente reconnaissance.
La voix de Rose était si douce, le contentement illuminait sa pâle figure d’un éclat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon coeur palpitant comme les gouttes d’une bienfaisante rosée.
Il devait y avoir dans l’esprit de Rose des idées qu’elle ne disait pas; au lieu de répondre à ce que je lui disais, elle me demanda tout à coup:
—Et si la maladie m’avait emportée avant votre retour, Léon, vous auriez toujours pensé à votre pauvre amie d’enfance, n’est-ce pas? et vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelât à lui, pour pouvoir reposer à côté d’elle dans le cimetière?
—Oh! ne dites pas de si horribles choses, m’écriai-je. Vous êtes déjà beaucoup mieux aujourd’hui, vous guérirez, n’en doutez pas; mais vous devez faire un peu d’efforts, Rose, pour chasser de votre esprit cette crainte sans fondement. Faites-le du moins par pitié pour moi.
—J’ai eu dernièrement un rêve étrange, dit-elle, un rêve qui n’a pas duré plus de la moitié de la nuit, et qui, cependant, m’a fait vivre vingt ans et plus dans l’avenir. J’étais morte…. Non, ne vous agitez pas, Léon: ce n’était qu’une vision dans mon sommeil…. Moi aussi, j’avais pleuré, j’avais frémi à l’idée de la mort, parce que je croyais qu’elle allait me séparer pour toujours de tout ce qui m’est cher sur la terre. Comme je m’étais trompée! Du sein de Dieu, le regard de mon âme s’étendait jusqu’aux dernières limites de l’univers. Mon existence était devenue si puissante, si perfectionnée et si multiple, que mon âme, sans quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis désolés. C’était ici, dans ce petit coin du monde où se trouve mon cher Bodeghem, que mon âme avait jeté les yeux. Ma tombe était derrière la petite église. J’y voyais quelqu’un, quelqu’un que j’avais peut-être trop aimé sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs années. Souvent je me tenais à côté de lui; je n’entendais pas seulement ce qu’il disait, mais je percevais les moindres émotions de son coeur aussi distinctement que s’il me les eût clairement décrites. Lui aussi avait conscience de ma présence, car ses yeux me suivaient pendant qu’il souriait à mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le consoler, de lui donner confiance dans la réunion éternelle de nos deux âmes, il répondait à mon inspiration secrète comme si des lèvres matérielles eussent parlé à son entendement. La mort n’avait pas séparé l’âme déjà bienheureuse de l’âme encore souffrante!
J’étais pâle et frémissant en écoutant les paroles de Rose. Je sentais les larmes monter de mon coeur serré à mes yeux; mais sa voix était d’un calme si solennel et si émouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai un regard plein d’un respect mêlé d’effroi sur ses yeux étincelants. Il était évident qu’elle ne me disait point sans intention des choses si tristes et si étonnantes, et je prévoyais avec anxiété une révélation affreuse.
—Léon, dit-elle, hier vous avez frémi d’effroi au premier aspect de mon visage amaigri. Vous avez vu l’image de la mort à mes côtés, n’est-ce pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez à une vie meilleure, n’est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre, les âmes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie éternelle?
Elle se tut, et parut attendre une réponse affirmative; mais je ne me sentais pas la force de parler, et, la tête penchée sur ma poitrine, je me mis à pleurer en silence.
—Pardonnez-moi, Léon, dit-elle. Si je remplis votre coeur de tristesse, c’est pour vous épargner de plus grandes souffrances au moment où mon enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; car, Léon, quand vous dites que je guérirai, vous exprimez votre espoir, n’est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et impitoyable! Si ce n’était point par compassion pour vous, ce serait par égoïsme que je parlerais ainsi. J’accepte le faible espoir de guérison que l’on s’efforce d’inspirer à la pauvre malade; mais je veux s’il plaît à Dieu de me rappeler à lui, fermer les yeux sans chanceler dans ma foi, joyeuse et triomphante dans l’impuissante mort! Vous pleurez de tristesse sur le sort qui me menace, Léon! Ah! dites-moi que, si votre crainte devait se réaliser, mon rêve deviendrait une vérité; promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir de Rose jusqu’à la fin de vos jours. Laissez mon âme emporter l’espoir que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l’attachait à votre âme. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera pas; que la foi, l’inébranlable foi en une éternité de bonheur vous donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire sur les lèvres, comme on prend congé d’un ami qui vous précède dans un beau voyage.
J’étais écrasé sous le poids de ma douleur; et je luttais avec désespoir contre l’idée que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais que, malgré moi, l’idée de la mort pénétrait victorieusement dans mon âme et se rendait maîtresse de mon esprit. La crainte que m’inspirait cette affreuse conviction me faisait trembler; je n’osais point parler.
Rose implora d’une voix douce et plaintive un mot d’assentiment, et me dit qu’elle n’exigeait d’autre prix pour ses longues souffrances, pour sa lutte mortelle contre son amour, pour son dépérissement, que la promesse qu’elle me resterait chère après sa mort.
Supplié avec cette insistance, je lui fis la promesse qu’elle souhaitait, et, poussé par mon exaltation croissante, j’affirmai que je ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un élan vers elle.
Elle me prit la main et dit avec une joie extrême:
—Croyons maintenant que je puis encore guérir. Je serai tranquille, et j’aurai la force d’espérer. Quoi que Dieu décide de moi, je puis mourir: la mort ne nous séparera pas.
Dès ce moment, Rose prêta l’oreille, avec une attention surprenante, à tout ce que je lui disais pour l’encourager et pour chasser de son esprit l’idée de sa fin prochaine. Nous causâmes longtemps de notre heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de notre vie.
—Lorsque madame Pavelyn revint auprès de nous pour nous faire remarquer que le soleil était déjà très-haut et que la chaleur pourrait être nuisible à Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et j’avais l’esprit assez libre pour rassurer la mère de Rose, par des paroles où respirait une confiance profondément sentie.
Nous rentrâmes dans la maison.
Je restai toute la journée au château à causer avec Rose et avec ses parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque intérêt pour eux, et diminuer ou dissiper leurs craintes.
Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Rose. Chaque fois, elle s’efforça d’affermir en mon coeur sa foi illimitée dans l’impuissance de la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande influence, car, lorsque le soir fut venu et que Rose, qui se sentait très-fatiguée, alla se reposer, je quittai le château le sourire aux lèvres, et ce sourire n’était autre chose qu’un défi triomphant que je jetais à la mort.