La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 16 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre XV

Le jour si ardemment désiré était enfin venu; encore quelques heures, et la brillante soirée allait commencer.

Mon groupe avait été transporté dans la maison de mon protecteur, et deux ouvriers étaient occupés à le placer sur un beau piédestal, d’après mes indications.

M. Pavelyn, qui était présent à ce travail, se frottait les mains de joie, et montrait une extrême impatience, parce que je l’empêchais d’aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prétexte que j’avais ça et là quelques corrections à faire à ma statue.

J’étais en proie à des transes mortelles; tout semblait trembler en moi; j’avais peine à reprendre haleine; ma gorge était sèche, et quoique je sentisse l’émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon front.

Moment solennel! Celle qui m’avait fait artiste allait jeter les yeux sur ma création.

Elle qui était et avait toujours été le but unique de toutes mes pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger!

Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon coeur, ou me donnerait-il des forces et un courage surnaturels?

Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où elle s’élevait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien sur la tenture de velours d’un rouge brun devant laquelle elle était placée! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur des riches ornements d’or qui l’entouraient de tous côtés!

En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient animées; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu’une vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d’impalpable et de transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait être surpris et charmé au premier coup d’oeil.

J’avais donc cent chances contre une que la première impression de mon oeuvre sur l’esprit de Rose serait favorable. Quelle récompense! quel gage d’un glorieux avenir!

Tandis que je m’oubliais dans l’admiration naïve de mes statues, M. Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant qu’il allait chercher sa femme et sa fille.

Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L’arrêt qui allait être prononcé ne devait-il pas décider de ma vie? Pouvais-je avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m’eût applaudi, si l’approbation de Rose manquait à mon talent?

J’étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis tout mon sang refluer violemment vers mon coeur, et que, le visage pâle comme un linge, je fus obligé de m’appuyer contre un meuble, pour ne point succomber à mon inexprimable émotion.

Rose s’approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire, tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c’était un présent que je lui offrais, et faisait remarquer à sa femme et à sa fille que les traits de l’ange de la protection, comme il l’appelait, n’étaient autre que ceux d’une petite fille dont la pitié avait doté le pays d’un artiste distingué.

Rose n’entendait probablement pas les paroles de son père. Elle regardait mon oeuvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts.

Je voyais sa poitrine s’élever et descendre; je voyais l’émotion monter à ses joues en nuages roses….

—Eh bien, que penses-tu de ce chef-d’oeuvre, Rose? On dirait qu’il te frappe de mutisme. C’est bien, n’est-ce pas?

Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de mon coeur s’arrêtèrent. Elle paraissait me demander quelque chose… mais quoi?

—Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son père en riant. Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Léon.

—Ah! c’est trop beau, beaucoup trop beau! balbutia-t-elle.

Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son émotion, elle se détourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux.

Dire ce que j’éprouvais est impossible.

J’étais étourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon coeur débordait de bonheur, et je voyais devant mes yeux troublés toute une moisson de lauriers et de palmes qui s’étendait vers moi.

Je voyais l’avenir s’ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses mille mains l’artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique, avait rendu capable d’enfanter des merveilles.

Enfin notre émotion se calma un peu, grâce aux observations plaisantes de M. et madame Pavelyn.

Alors on parla avec plus de détails de ma composition, et, pour surcroît de bonheur, j’entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de Rose le témoignage de son admiration.

Elle ne me parlait guère cependant, et paraissait en proie à des pensées absorbantes; mais ses yeux brillaient d’un éclat singulier, et, chaque fois que son regard s’arrêtait sur moi, j’étais remué jusqu’au fond de l’âme par une sensation inconnue.

Le temps se passa avec la rapidité de l’éclair; nous n’avions même pas remarqué que la lumière du jour diminuait, et que le crépuscule commençait à tomber.

M. Pavelyn était joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et esquissait avec complaisance l’avenir que sa protection m’avait préparé. Il ne m’abandonnerait pas avant que j’eusse acquis la fortune et la renommée; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrêtés dans leur carrière par la nécessité de travailler de trop bonne heure pour gagner de l’argent; mais il débarrasserait mon chemin de cette barrière, et me fournirait les moyens de ne m’occuper que de véritables oeuvres d’art.

L’arrivée des ouvriers et des domestiques qui venaient éclairer les salons avertit M. Pavelyn qu’il était temps pour lui et ces dames d’aller achever leur toilette; et il m’engagea à rentrer chez moi sur-le-champ, afin de m’apprêter également pour la soirée.