La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 21 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre XX

Je n’étais pas depuis plus d’une heure dans ma chambre, lorsque le docteur se présenta.

Après quelques questions sur la durée de mon mal, il me dit qu’il y avait beaucoup de fièvres malignes à Anvers, quoique ce ne fût pas la saison des fièvres. Néanmoins, il crut pouvoir me prédire que mon indisposition aurait disparu dans une dizaine de jours. Il me prescrivit un mélange de quinquina et de racines amères, qu’il me vanta comme presque infaillible contre la fièvre des polders anversois. Il me promit de revenir, quoiqu’il le jugeât inutile; mais c’était le désir de M. Pavelyn, qui l’avait chargé de ma guérison.

Le lendemain était mon jour de fièvre. Dès le matin de bonne heure, la femme de maître Jean monta et descendit l’escalier sous toute sorte de prétextes. Elle apporta auprès de mon lit des confitures et des sirops, me demanda avec une tendre pitié si je me sentais bien, et me témoigna tant d’intérêt, que je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si indifférente d’ordinaire, était devenue tout à coup aussi sensible à mes souffrances qu’une mère qui veille au chevet de son fils malade.

Durant quatre jours, mon étonnement alla croissant; car les soins dont m’entourait dame Pétronille étaient vraiment extraordinaires. Rien ne semblait assez bon pour moi; le parquet que je foulais était trop rude pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gré, couvert le plancher de mon atelier de tous les morceaux de tapis qu’elle avait pu rassembler. Pendant toute la journée, elle venait voir si j’entretenais bien soigneusement le feu dans le poêle, et si elle voyait la moindre petite fente dans la porte ou dans la fenêtre, elle la bouchait hermétiquement, pour me préserver des courants d’air.

À force d’insister pour connaître les raisons de cette sollicitude peu commune, je finis par décider Pétronille à parler.

Rose, Rose l’avait priée, les larmes aux yeux, d’avoir soin de moi et de me surveiller comme une mère surveille son enfant! Ainsi, malgré son amour pour un autre, son coeur avait gardé une place à la pitié pour les souffrances de son ami d’enfance!

Cette pensée me combla de joie et me fit sourire pendant toute une demi-journée; mais insensiblement je me roidis contre l’espérance insensée qui m’agitait, et je me persuadai que le rêve bienheureux où s’égarait mon âme n’était qu’une vaine illusion.

Que Rose eût pitié de ma maladie, cela n’était-il pas tout naturel? Avais-je jamais douté de sa bonté innée et de la générosité de son coeur? Mais pouvais-je espérer qu’il lui fût possible de me rendre son affection, maintenant qu’un autre, un autre qu’elle aimait, était venu se placer entre elle et moi? Quoi qu’il en soit, malgré mes efforts pour me désenchanter moi-même, et bien que le nom de Conrad de Somerghem bourdonnât sans cesse à mes oreilles, la confidence de la vieille femme me laissa une douce incertitude et une grande consolation.

Les remèdes que le docteur m’avait prescrits n’arrêtèrent pas la fièvre. Au contraire, la maladie parut redoubler de violence par l’effet des médicaments, et cependant le médecin me prédisait une guérison prochaine, parce que les derniers accès de fièvre s’étaient déclarés plus tard que d’habitude et avaient duré près de deux heures de moins.

J’allais tous les jours à l’Académie, et j’y travaillais avec une ardeur et une passion qui contribuaient probablement beaucoup à aggraver ma maladie et à épuiser mes forces. Heureusement, jusqu’alors les accès de la fièvre avaient commencé assez tôt dans la journée pour me laisser un peu de repos et de présence d’esprit vers l’heure où je devais aller à l’Académie. A la fin, mon épuisement était si grand et la maigreur de mes joues si frappante, que je reculais avec frayeur chaque fois que je me regardais dans un miroir.

Je n’osais pas cacher plus longtemps mon indisposition à mes parents, et d’ailleurs j’éprouvais un désir ardent de voir ma mère.

Je lui écrivis, en des termes très-rassurants, que j’avais un peu de fièvre et que je ne pourrais pas aller le dimanche suivant à Bodeghem comme je l’avais promis: non pas tant à cause de mon indisposition, que parce que le concours de l’Académie me fatiguait extrêmement; je la tranquillisai autant que possible, tout en la suppliant de venir me voir le dimanche à Anvers, et en ajoutant que je lui serais très-reconnaissant de cette marque d’amour.

J’écrivis cette lettre le vendredi; elle devait donc la recevoir le lendemain à midi, et, par conséquent, assez à temps pour se préparer à venir en ville le dimanche.

Le samedi, la troisième épreuve du concours devait être terminée. À cause de l’affaiblissement de mes forces, j’étais resté un peu en retard, et il me fallait, pendant ces deux dernières heures, travailler sans relâche pour achever une troisième composition.

C’était mon jour de fièvre; cela m’inquiétait, car je savais par expérience qu’après un accès du mal, je n’avais pas la conception aussi nette ni l’esprit aussi clair que d’habitude.

À mon grand étonnement, je ne sentis pas de fièvre de toute la journée, et, quand vint le soir, comme je m’apprêtais à aller à l’Académie, je sautai de joie, dans la conviction que je pourrais mettre la dernière main à mon travail avec toute la plénitude de mes moyens….

Mais à peine avais-je ôté mon habit de travail, pour me laver les mains et le visage, que je fus pris d’un frisson qui me parcourut l’épine dorsale comme un filet d’eau glacée.

Je compris! La fièvre était là. En ce moment!

Aggravé par ma frayeur, l’accès de fièvre se manifesta immédiatement dans toute sa force.

Je sentais déjà trembler mes lèvres.—Me laisserais-je abattre par la maladie, et renoncerais-je au triomphe si ardemment désiré? Succomberais-je au moment même où ma main semblait près de toucher la couronne de laurier? Oh! non, non; il fallait continuer la lutte, dût la mort même se trouver sur mon chemin pour me retenir!

Agité comme un insensé, je m’habillai tant bien que mal, je descendis l’escalier en courant et je m’élançai dans la rue. Il faisait presque noir, heureusement!

Je pouvais donc échapper à l’attention des passants. Comme ils eussent été étonnés si, en plein jour, ils avaient vu un jeune homme, la pâleur de la mort sur les joues, claquant des dents, chancelant sur ses jambes comme un homme ivre, se cramponnant avec ses mains tremblantes aux barreaux des fenêtres, et se traînant le long des maisons, comme s’il allait tomber dans une faiblesse mortelle.

Je parvins cependant à l’Académie au moment où mes concurrents prenaient place autour du modèle vivant. Mon état leur inspira une profonde compassion. Tous m’entourèrent et m’engagèrent vivement à retourner chez moi; ils voulaient même, disaient-ils, signer tous ensemble une supplique afin de prier les juges du concours de juger mon oeuvre inachevée comme si elle était tout à fait terminée.

Je fus extrêmement reconnaissant de cette marque de générosité et d’affection vraie; mais je repoussai tous ces conseils, même ceux des professeurs, et je me mis à ma place pour commencer mon travail, quoique mes mains eussent peine à tenir l’ébauchoir.

La volonté de l’homme est une puissance sans bornes; je fis tant d’efforts sur moi-même, que je domptai les frissons de la fièvre, et, malgré mon étourdissement et la confusion de mon esprit, mon travail avança si bien qu’il était achevé au moment où la cloche de l’Académie, sonnant huit heures, vint annoncer que le concours était clos. Mais alors mes nerfs se détendirent et la fièvre me reprit avec violence inouïe. Tout devint obscur devant mes yeux; je m’appuyai sur un banc et je faillis tomber par terre, sans force.

Deux de mes camarades me prirent sous les bras; et, suivis de cinq ou six autres, qui me plaignaient avec une tendre compassion ils me conduisirent dans ma demeure et ne me quittèrent que lorsque je fus couché.