La tombe de fer

Hendrik Conscience · Chapitre 20 sur 35

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La tombe de fer

Chapitre XIX

Depuis lors, la manière d’être de Rose envers moi ne changea plus; elle demeura également froide, et saisit tontes les occasions de s’éloigner lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n’oubliait jamais les règles de la politesse, et semblait prendre peu à peu la force de cacher le sentiment de haine qui l’animait contre moi, de sorte que, quand elle devait m’adresser la parole, elle le faisait avec une amabilité toute particulière; néanmoins, ce n’était que de la politesse; je ne pouvais me tromper sur le sentiment désagréable qu’elle avait conçu contre moi.

Elle était habituellement fort pâle et maigrissait visiblement. Ses parents qui l’avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient peut-être pas que ses joues commençaient à perdre de leur rondeur; mais moi qui ne rendais visite à son père qu’une fois tous les quinze jours, j’observai facilement les effets de l’amour qui était né dans son coeur le jour de cette fatale soirée, et qui avait empoisonné ma vie à venir.

Non, le sort n’est pas juste, et il n’y a pas, comme on le dit, une compensation à toutes les contrariétés dans l’existence humaine. Qu’il était heureux et grand, celui dont l’image régnait ainsi dans l’âme de Rose! qu’il devait être heureux, l’homme choisi par elle, l’objet de son chaste mais ardent amour! Pour être à sa place, j’aurais je crois, renoncé à ce que j’avais de plus cher au monde, à toute autre espérance, même à mon art! Non seulement j’étais écrasé sous le poids de sa haine, non-seulement je la voyais dépérir d’amour pour un autre, mais, moi, humble créature que j’étais, je ne pouvais pas même élever les yeux jusqu’à elle du fond de mon infériorité! La jalousie qui me consumait était une passion coupable, et, quoique je fusse résolu à garder mon secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne connût la cruelle blessure qui saignait dans mon coeur, quoique sa haine m’interdît toute espérance, cependant, dans le plus profond de mon âme, je ne pouvais étouffer l’amour dont je conservais l’impénétrable secret, et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reçus me commandaient d’arracher de mon coeur. Ma vie était devenue un affreux combat une lutte acharnée contre des pensées ennemies.

Je tombai bientôt dans une sombre incertitude; il me semblait que je me détestais moi-même; et, souvent lorsque j’étais seul, songeant à mon impuissance et à ma lâcheté, je me frappais rudement le front comme pour exercer une juste vengeance.

Ah! j’étais malheureux, malheureux plus qu’on ne pourrait le concevoir. Rose avait été le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi, c’était mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon coeur. La lutte vaine épuisait mes forces: je maigrissais, et j’avais le pressentiment d’une maladie prochaine.

Chez mes protecteurs, j’expliquais ma pâleur par la fatigue de mes études constantes pour me préparer au au concours de l’académie et je disais vrai en partie.

M. Pavelyn me conseilla de modérer un peu cet enthousiasme, et Rose elle-même, peut-être par un reste de pitié, essaya aussi de me faire comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma santé.

Enfin les concours l’Académie s’ouvrirent; d’abord les concours inférieurs, tels que la composition, l’expression, la perspective et l’anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l’année précédente, j’avais obtenu la première ou la seconde place dans ces différentes branches. La médaille d’or, la couronne d’honneur dans la classe de la sculpture étaient le prix du concours de modelage d’après nature, qui était le dernier et devait durer six jours.

L’approche de cette lutte décisive, l’incertitude du succès de mes ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le coeur comme un ver mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait défaillir.

C’était le matin du jour fixé pour le commencement du concours de modelage d’après nature; ce concours devait s’ouvrir à six heures du soir; les concurrents devaient consacrer six soirées de deux heures chacune à la reproduction de chaque modèle. Il y avait donc dix-huit ou vingt jours pour les trois épreuves prescrites.

Dans mon empressement à ne rien négliger et à appeler à mon aide toutes les chances de succès, j’étais assis de très-bonne heure dans ma chambre, et j’étudiais, d’après une petite figure anatomique, la musculature du corps humain. Insensiblement une étrange sensation de froid se répandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de tête, et des frissons nerveux m’agitèrent de la tête aux pieds. D’abord, je ne savais pas ce qui m’arrivait; j’eus peur de voir se réaliser mon pressentiment d’une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait peut-être longtemps sur mon lit.

Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais m’échapper la médaille d’or. Bientôt je fus pris d’un tremblement général; mes mains et mes jambes s’agitaient avec tant de force, que tout ce que je touchais pour m’y appuyer tremblait visiblement.

Je compris que je souffrais de la fièvre, qui régnait alors assez fréquemment à Anvers. Ce n’était que la fièvre! Peut-être cette indisposition ne m’empêcherait-elle pas de concourir pour le grand prix. Cette idée calma mon inquiétude, et je me mis au lit à moitié consolé.

La fièvre suivit son cours habituel. Après une bonne heure de frissons glacés, la chaleur de la réaction fit bouillir mon sang et mon cerveau, jusqu’au moment où je tombai enfin dans le repos de l’épuisement, et sentis que l’accès était passé.

En ce moment, la voix de mon hôtesse vint m’avertir que le dîner était servi.

Je répondis que je n’avais pas envie de manger; qu’elle me rendrait un service en me faisant un peu de thé et en conservant mon dîner sur le feu.

Je parvins à lui faire croire que mon indisposition n’avait rien de grave. Elle m’apporta le breuvage rafraîchissant, en ajoutant que le dîner serait prêt à l’heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en paix.

Quelle que fût ma fatigue, et bien que résistant à peine à mon envie de dormir, je me levai et je m’habillai. À mesure que la journée s’avançait, je sentais mes forces revenir, et, à la tombée du soir, je me rendis à l’Académie, où je commençai, avec beaucoup de courage, et presque avec gaieté, mon modelage d’après un modèle vivant. Il me semblait bien que mes yeux n’étaient pas très-clairs et que la fièvre avait laissé un peu d’étourdissement dans mon cerveau; mais je surmontai cette gêne à force de volonté, et lorsque les deux heures furent écoulées, je rentrai chez moi tout à fait content de mon ouvrage.

La fièvre me laissa tranquille toute une journée, puis elle revint presque à la même heure.

Je cachai autant que possible la gravité de ma maladie à maître Jean et à sa femme, et les priai de n’en rien dire à mes protecteurs, afin de ne pas les inquiéter inutilement.

J’espérais toujours que la fièvre cesserait après quelques accès, et je craignais d’ailleurs que M. Pavelyn, s’il me savait malade, ne n’empêchât de prendre part au concours de l’Académie.

Lorsque j’eus souffert ainsi cinq ou six accès, et que je fus sensiblement amaigri, tant par la maladie, que par mon travail, maître Jean me déclara qu’il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon état à M. Pavelyn.

Je le tranquillisai en lui promettant d’aller le lendemain chez mes bienfaiteurs et de les informer moi-même de mon indisposition.

Le lendemain, je me présentai en effet dans la maison M. Pavelyn. Il poussa un cri d’étonnement dès qu’il aperçut mon visage pâle et mes joues creuses; Rose me considéra d’abord avec un regard singulier, triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la tête, et, si je n’avais été certain de son aversion pour moi, j’aurais pu croire que les traces de la maladie sur mon visage l’avaient frappée d’une profonde émotion.

J’expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fièvre comme d’un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul, aussitôt que la fin du concours m’accorderait le repos nécessaire. M. Pavelyn me plaignait avec une sympathie véritable; il me loua de mon grand courage, mais il tenait trop à mon triomphe probable pour m’engager à me retirer du concours.

L’attitude de Rose en ce moment m’étonna. Elle essaya de me faire comprendre que j’avais grand tort de sacrifier ainsi ma santé à l’espoir incertain d’une victoire dont je pouvais me passer facilement.

J’étais, croyait-elle, un artiste assez puissant pour m’ouvrir une carrière brillante sans le secours de ce succès. Et, comme son père, et moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se fâcha très-fort; une amertume et un dépit croissants se montrèrent! dans ses paroles, jusqu’à ce qu’enfin, ne pouvant plus résister à l’agitation de ses nerfs elle sortit de la salle, la figure cachée dans ses mains, pour aller s’enfermer dans sa chambre. Sa mère la suivit en silence.

J’étais tout à fait abattu et ne savais plus que décider.

Quoique Rose me donnât des signes d’aversion et ne pût décidément plus rien souffrir de moi, je fus péniblement frappé au coeur en reconnaissant que son système nerveux était atteint d’une sensibilité maladive.

J’avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse impatience, quelque chose de plaintif et de désespéré qui m’avait effrayé.

M. Pavelyn essaya de me rassurer en me disant que l’emportement et l’humeur de Rose ne devaient pas m’étonner; ce n’était autre chose que la suite de l’agitation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon comme d’habitude et reconnaîtrait son tort.

D’après mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours à moins que je ne reconnusse moi-même mon impuissance. Il me laissait donc tout à fait libre. Mais, comme, malgré la fièvre, j’avais déjà concouru pendant dix jours, il n’y avait nulle raison de croire que je ne pourrais pas aller jusqu’au bout.

M. Pavelyn promit en outre de m’envoyer un excellent médecin, qui déciderait, dans tous les cas, si ma participation au concours pouvait en effet m’être fatale.

Je retournai chez moi la tête remplie de pensés tristes, mais fermement résolu à subir jusqu’au bout les épreuves du concours, le docteur lui-même dût-il me le défendre. Mon triomphe devait être pour mon protecteur une récompense de ses bienfaits; quand mon nom serait proclamé par toute la ville comme celui d’un artiste auquel un glorieux avenir était promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-être sortir un peu de son humble infériorité. Folle pensée qui me troublait! Mais il était riche et considéré dans le monde, celui qui m’avait ravi la lumière de ma vie.