La tombe de fer
Chapitre XVIII
Il se passa douze jours avant que j’osasse risquer de me présenter dans la maison de M. Pavelyn. Dans l’intervalle, mon hôte m’avait dit plus d’une fois que Rose n’était pas malade.
Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m’exposer au danger d’expliquer mon absence, puisque le dimanche où je devais aller dîner chez mes protecteurs était arrivé.
Je me présentai avec préméditation chez M. Pavelyn à l’heure où l’on avait coutume de se mettre à table.
Je trouvai par conséquent toute la famille réunie. Rose était très-mélancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d’autres signes d’aigreur qu’une froideur extrême, et une certaine affectation à ne pas m’adresser directement la parole. Elle évitait ostensiblement de causer avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baissés ou fixés sur sa mère. À part cela, elle ne paraissait nullement embarrassée, et causait avec une entière liberté d’esprit. Elle ne prononça qu’une seule fois mon nom; mais la formule cérémonieuse de «monsieur Wolvenaer» ne sonna pas avec la même amertume que la dernière fois que je l’avais entendu sortir de sa bouche.
Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation tombée, ni pour l’égayer par des plaisanteries ou des traits d’esprit. Je fis bien tous mes efforts pour paraître gai; mais chaque fois, mes pensées m’emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable mélancolie.
M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il pouvait l’excuser, parce qu’elle n’était pas tout à fait bien portante, comme l’indiquait sa visible pâleur; mais moi qui n’avais aucune raison d’être triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d’augmenter par mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une conversation animée.
Dès que le dîner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose sous prétexte que rien n’égaye l’esprit comme le chant. Mais Rose refusa de se mettre au piano; elle paraissait même craindre la musique; car lorsque, pour complaire à M. Pavelyn, je me disposai à chanter—bien à contre-coeur,—Rose déclara qu’elle se sentait incapable de supporter les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal à la tête, disait-elle, et ses nerfs agités étaient d’une sensibilité extrême.
Après s’être donné beaucoup de peine pour rendre à Rose sa bonne humeur, M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la servante avec une impatience mal déguisée, et lui ordonna d’avancer la table à jeu en me priant de faire avec lui une partie d’échecs, comme nous avions l’habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement assez tard dans la soirée.
À peine avions-nous commencé à jouer, que madame Pavelyn nous annonça qu’à la prière de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu, pour prendre l’air. En passant elles iraient peut-être faire une visite chez le banquier de la rue de l’Empereur, pour permettre à Rose de souhaiter le bonjour à son amie Émilie. Il était donc bien possible qu’elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les envoyer chercher.
Pendant que j’étais assis devant l’échiquier, calculant en apparence les chances du jeu, je songeais au départ de Rose. Elle allait dans la rue de l’Empereur, dans la maison même où demeurait le jeune homme qui m’avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie de la journée en compagnie de Conrad de Somerghem! L’idée que son départ n’avait d’autre but que de m’humilier, me blessa profondément. Elle allait se promener par un temps froid et désagréable, parce qu’elle ne voulait pas rester où j’étais! Elle avait conçu tant d’aversion pour moi qu’elle ne pouvait plus supporter ma présence! On ne pouvait pas témoigner plus clairement sa haine!…
Distrait par ces pensées, je jouais comme un enfant ignorant. D’abord, M. Pavelyn rit de ma distraction; mais à la seconde bévue que je commis, il s’impatienta, et me reprocha mon inattention avec une sévérité qui me rappela au sentiment du devoir, et dès lors je fis un effort surhumain pour concentrer toute mon attention sur le jeu.
Par bonheur, je gagnai la première partie; mais je perdis la deuxième et la troisième.
Nous cessâmes de jouer; la brièveté des journées d’hiver faisait tomber la nuit de bonne heure, et l’obscurité commençait à se faire dans la chambre.
M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit à causer avec moi de choses et d’autres.
Il me parla du prochain concours de l’Académie, et m’engagea à réunir tous mes efforts pour obtenir la médaille d’or. D’après lui, le prix d’honneur pouvait difficilement m’échapper; néanmoins, il croyait que je ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succès. Il me conjura donc de ne rien négliger pour sortir victorieux de la lutte; il me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma reconnaissance, et comme une récompense de tout ce qu’il avait fait pour moi depuis mon enfance.
Je fus profondément touché du bienveillant intérêt que me témoignait mon bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu’il désirait, dussé-je pour cela tenter l’impossible.
Nous parlâmes aussi de Rose. Il se plaignit de l’inexplicable mélancolie qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et menaçait même de miner sa santé. Quatre fois depuis huit jours, sa mère l’avait surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de larmes; elle était toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et calme, maussade et désagréable pour tout le monde. On avait insisté pour savoir si elle désirait ou souhaitait quelque chose; mais elle prétendait n’avoir aucun désir, et croyait qu’une indisposition nerveuse était la seule cause de son malaise et de sa mélancolie obstinée.
M. Pavelyn n’était pas sans crainte; il savait que, dans son adolescence, sa fille avait eu une santé très-délicate, et que, même à présent, elle n’avait pas de forces à perdre. Il me dit qu’à la première occasion, il irait à Bruxelles consulter un médecin célèbre sur l’état de Rose; mais il ne voulait rien en dire à celle-ci, ni amener chez lui des médecins de la ville, de crainte de l’effrayer, elle et sa mère.
Quand mon entretien fut épuisé sur ce sujet, je demandai à mon protecteur la permission de le quitter. Il m’avait dit d’ailleurs qu’il avait l’intention d’aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles n’étaient pas rentrées à la nuit tombante. Il me serra la main, et, en guise de salut, m’adressa encore quelques paroles d’encouragement afin de me recommander de faire tout mon possible pour réussir dans le prochain concours de l’Académie.