L'Architecture romane
Chapitre VIII
Selon Quicherat, le résultat fut différent dans les deux régions parce que le point de départ ne fut pas le même. Il suffit de dire, pour caractériser cette différence, que les Orientaux ou, comme on les appelle dans l’histoire de l’art, les Byzantins, renoncèrent tout d’abord au plan consacré de la basilique; qu’ils transformèrent l’église en un assemblage de salles polygones ou carrées, fournissant à la fois, par des jambages épais et par des clôtures non moins puissantes, l’assiette nécessaire aux coupoles; qu’à cela près, ils restèrent fidèles pendant plus de quatre siècles aux modes d’ajustement et aux proportions de l’architecture antique.
Nous avons démontré, dans la première partie, l’analogie, la similitude même, qui existe entre les monuments byzantins du VIᵉ siècle et les grands
édifices romains des premiers siècles de l’ère chrétienne[73].
Nous avons vu également que, bien avant l’an 1000, on bâtissait des
églises rondes ou polygones[74], entre autres la chapelle palatine d’Aix, édifice à coupole élevé par Charlemagne et copié sur l’église byzantine de Ravenne.
On cite encore des coupoles élevées après coup sur le transsept des basiliques couvertes en charpente, ce qui est assez rare cependant, car elles avaient plutôt à la même place une tour-lanterne, selon l’usage gallican.
En résumé, on peut dire que si les Latins essayèrent, durant la période barbare, de construire des coupoles et que si les Gallo-Francs, du VIIIᵉ au IXᵉ siècle, ont construit dans les conditions les plus simples des voûtes ou des coupoles, ils ne firent, les uns et les autres, que suivre les traditions romaines et byzantines, mais qu’ils n’avaient pas encore trouvé la formule romane que nous voyons naître tout à la fin du Xᵉ siècle, s’affirmer dès les premières années du XIᵉ siècle, et grandir avec une étonnante rapidité dans le courant du même siècle.
CHAPITRE VIII
É G L I S E D E S A I N T- S AV I N ( V I E N N E ) . — É G L I S E D E
S A I N T- B E N O I T- S U R - L O I R E ( L O I R E T ) .
La voûte est le principal caractère de l’ [75] architecture romane
proprement dite, et les églises romanes sont couvertes sous leurs toitures par des voûtes de formes diverses.
Nous avons étudié, dans le chapitre III de la seconde partie, les moyens employés par les premiers constructeurs de la période romane, moyens mixtes consistant dans l’emploi des voûtes pour les bas côtés et le sanctuaire, laissant à la nef sa forme basilicale avec sa couverture en charpente, réminiscences de la tradition romaine.
Les premiers édifices romans portent encore la marque de l’hésitation et des craintes des architectes, mais aussi l’expression de leur volonté de résoudre le problème, difficile et complexe, du voûtement général. La première partie de ce problème, la plus facile, était résolue déjà par l’emploi de la voûte d’arête pour la couverture des bas côtés; il restait à couvrir le vaisseau principal et, pour augmenter les probabilités de durée, les architectes romans ne donnèrent à la nef qu’une largeur à peu près égale à celle des bas côtés; ils couvrirent cette nef par une voûte en berceau et, pour neutraliser l’action de la poussée sur les murs latéraux, ils élevèrent les arcs des bas côtés jusqu’à la naissance du berceau central, de manière que les voûtes d’arête qui couvraient ceux-là vinssent contrebuter solidement celui-ci.
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FIG. 132.
ÉGLISE DE SAINT-SAVIN (FRANCE). (Plan.)
L’église abbatiale de Saint-Savin a été construite, vers la fin du XIᵉ siècle, d’après cet ingénieux système. La nef est formée par deux rangées de hautes colonnes composées d’assises cylindriques et couronnées par des chapiteaux naïvement sculptés; elles portent des archivoltes formées par la pénétration du berceau des bas côtés croisés transversalement et longitudinalement; sur ces arcs ou archivoltes reliant les colonnes retombe le berceau en plein cintre sur-haussé de la nef. Le plan et la coupe, fig. 132 et 133, indiquent ces dispositions.
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FIG. 133.—ÉGLISE DE SAINT-SAVIN.
(Coupe transversale.)
Les murs s’élèvent longitudinalement au-dessus des reins du berceau central qu’ils chargent pour neutraliser les effets de la poussée latérale, et supportent la charpente du comble de l’édifice.
Par suite de ce parti architectonique, si le plan rappelle encore la basilique latine, l’élévation s’en écarte par la suppression des galeries hautes et celle des fenêtres ménagées dans la partie supérieure de la nef. Celle-ci n’est plus éclairée alors que par les jours ménagés dans les murs extérieurs des collatéraux, et insuffisants, surtout dans les pays du nord, pour répandre la lumière nécessaire au centre de l’édifice; mais nous verrons plus tard les constructeurs romans résoudre encore cette difficulté et trouver les moyens d’ajourer la partie haute des églises.
Le plan de la nef de Saint-Savin, ainsi que du transsept avec ses absidioles, rappelle la forme basilicale des églises normandes; mais le chœur a des dispositions particulières; le sanctuaire, en forme d’hémicycle ou d’abside marquée par des colonnes, est entouré d’un collatéral, voûté comme les bas côtés de la nef et cantonné de cinq absidioles voûtées en quart de sphère, celle du milieu plus grande que les autres.
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FIG. 134.—NARTHEX DE L’ÉGLISE
DE SAINT-BENOIT-SUR-LOIRE.
(Plan.)
Ces absidioles sont décorées à l’intérieur et à l’extérieur de colonnes engagées; ce sont de véritables contreforts ornés dont nous avons vu les premières applications—qui sont des réminiscences antiques—aux églises
de la Syrie centrale: à Qalb-Louzeh et à Tourmanin (fig. 44 et 50), bâties au VIᵉ siècle de notre ère.
Nous avons indiqué[76] l’origine de cette disposition du chœur, qui remonterait, d’après Quicherat, au Vᵉ siècle, époque à laquelle l’abside des basiliques, ou presbyterium, devint le martyrium, c’est-à-dire le lieu
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FIG. 135.—NARTHEX DE L’ÉGLISE DE SAINT-BENOIT-SUR-LOIRE.
(Vue perspective.)
où reposait le corps du saint patron de l’église, autour duquel on établit des galeries basses pour faciliter la circulation des fidèles.
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FIG. 136.—NARTHEX DE L’ÉGLISE DE SAINT-
BENOIT-SUR-LOIRE. (Coupe.)
La forme du chœur de Saint-Savin peut d’ailleurs être rapprochée de
celle de Vignory[77], car elle présente cette particularité, des plus curieuses, de ressembler à l’abside de la basilique du Saint-Sépulcre de Jérusalem,
élevée sous le règne de Constantin, de 325 à 336 de notre ère [78]. On sait l’immense intérêt qui s’attacha aux Lieux Saints dès les premiers temps du christianisme, et il est tout simple de penser que la forme donnée à l’église primitive élevée sur le tombeau du Christ dût exercer sur toute la chrétienté une influence considérable. Elle s’est traduite par un grand nombre d’imitations monumentales, non seulement à l’état d’édifices isolés, mais encore par la forme donnée aux sanctuaires des grandes églises romanes.
Le narthex ou, suivant Viollet-le-Duc, le grand porche, élevé sur la façade occidentale de l’église de Saint-Benoît-sur-Loire, date du XIᵉ siècle.
Il se compose d’un quinconce de fortes piles ouvert sur trois de ses faces, tandis que les porches romans sont généralement clos de murs et n’ont d’issues que par les portes principales ou secondaires; il est couvert par des voûtes d’arête. Il occupe une grande surface, et au-dessus s’élève une salle haute construite comme la salle basse et voûtée de même, mais
beaucoup plus élevée (fig. 136).
Le porche ou plutôt le magnifique narthex de Saint-Benoît-sur-Loire qui fut élevé avant 1030, suivant certains auteurs, présente un superbe exemple de voûtement général, remarquable par sa vigoureuse construction dont la puissante ossature fait voir encore la préoccupation des architectes romans. S’exagérant l’importance de la poussée des voûtes d’arête, ils ont multiplié les points d’appui en leur donnant des dimensions exagérées qui ne sont plus en rapport proportionnel avec les voûtes remplissant les compartiments sur plan carré, laissés dans le réseau des arcs-doubleaux.
Selon de Caumont, des vestibules ou porches à peu près semblables existent à Airvault (dans le département des Deux-Sèvres), à Tournus (Saône-et-Loire), ainsi que dans les grandes abbayes de Cluny et de Vézelay: mais le narthex de Saint-Benoît-sur-Loire est l’un des plus beaux spécimens des ouvrages de ce genre et l’un de ceux qui donnent une haute idée de la science des constructeurs romans du XIᵉ siècle.