L'Architecture romane

Édouard Corroyer · Chapitre 32 sur 37

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L'Architecture romane

Chapitre XII

A l’ouest, un porche à coupoles, moins ancien que l’église, s’étend sur la façade percée de cinq portes et se prolonge sur les faces latérales jusqu’aux bras de croix nord et sud.

Les dômes actuels ont remplacé les couronnements primitifs des coupoles. Les façades ont été restaurées au XIVᵉ siècle et les clochetons, les arcs en accolade et les ornements de mauvais goût qui déshonorent le vénérable édifice paraissent être de cette époque.

 

CHAPITRE XII

É G L I S E D E S A I N T- F R O N T A P É R I G U E U X

( F R A N C E ) .

 

La première église à coupoles qui ait été élevée en France paraît être celle de Saint-Front, à Périgueux.

D’après Quicherat, elle fut certainement construite à l’imitation d’une église orientale; sa ressemblance, comme conformation, avec Saint-Marc de Venise est telle qu’on n’a pas craint d’affirmer que Saint-Front en était une

copie[85].

Ce fait n’a été nullement prouvé et toutes les conjectures qu’on a faites pour expliquer l’importation d’un modèle vénitien en Aquitaine n’ont aucune consistance.

 

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FIG. 157.—ÉGLISE DE SAINT-FRONT, A PÉRIGUEUX. (Plan[86].)

 

«Il est plus naturel de considérer les deux églises comme des sœurs engendrées par la même mère et d’aller chercher celle-ci à Constantinople. Là, effectivement, existait une célèbre église, celle des Saints-Apôtres, bâtie

par Justinien[87].» La description, qui nous en a été laissée par Procope, supplique également à Saint-Marc et à Saint-Front.

Ces deux églises n’ont de ressemblance que par leurs dispositions générales qui résultent de leur origine commune. Le plan et la coupe sont semblables à l’église des Saints-Apôtres de Constantinople, mais leur construction est absolument différente.

D’ailleurs, Saint-Front serait plus ancien que Saint-Marc si l’on en croyait certains historiens. Ils affirment que le commencement de l’église à coupoles de Saint-Front coïncide avec le retour, en 1010, d’un voyage fait en Terre Sainte par l’évêque de Périgueux—voyage qu’on peut supposer avoir été un des innombrables pèlerinages qui furent un des effets de la vive réaction qui se produisit après l’apaisement des terreurs de l’an 1000,—et que son église aurait été consacrée en 1047.

Il importe peu que Saint-Front et Saint-Marc aient été bâtis en même temps—il est certain du reste que le premier n’est pas la copie du second;— le point intéressant, c’est de comparer et d’étudier leurs constructions afin d’en tirer l’enseignement utile qui s’attache aux progrès réalisés dans l’église périgourdine.

Nous avons vu dans le chapitre précédent les particularités de la structure, tout antique, de Saint-Marc; il a été bâti suivant les traditions romaines, avec des matériaux grossiers, solidement réunis par d’excellents mortiers, et revêtu ensuite d’une décoration somptueuse, composée de marbres les plus rares et les plus brillamment colorés et de mosaïques à fond d’or, tandis que

 

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FIG. 158.—ÉGLISE DE SAINT-FRONT, A PÉRIGUEUX.

(Coupe transversale du nord au sud.)

 

Saint-Front a été construit selon les principes de la construction syrienne, que les architectes de l’Aquitaine s’étaient assimilés et que leurs successeurs ont portés à un si haut degré de perfection, en procédant à l’édification du grandiose monument par assises réglées, en appareillant les arcs, les voûtes, les pendentifs, les coupoles, et en laissant partout la pierre apparente dans toute la beauté de sa mâle simplicité.

Ce n’est plus une agglomération de matériaux noyés dans des mortiers, très habilement disposés, cependant, pour la répartition des charges et des résistances, mais formant une sorte de concrétion moulée sur des cintres, puis décorée après coup comme l’église vénitienne.

L’église périgourdine est au contraire, une savante composition dont chaque partie a sa place marquée d’avance par un appareil normal à chaque membre d’architecture et dans laquelle les arcs, conservant leur force élastique, forment, par leur jonction combinée sur des points déterminés, un ensemble d’une solidité et d’une stabilité parfaites.

Saint-Front est un vaste champ qu’on ne saurait trop explorer au point de vue de l’étude de l’art de bâtir en Occident et particulièrement en France. C’est le berceau de l’architecture nationale, car, dans sa forme symbolique, la coupole de Saint-Front est l’œuf d’où est sorti un système architectonique qui a causé une révolution des plus fécondes dans le domaine de l’art.

Nous trouvons, en effet, à Saint-Front une des premières applications d’un système nouveau, né en Orient, mais perfectionné savamment en Occident; c’est un des principes des transformations nécessaires de l’architecture romane et l’une des causes les plus décisives des rapides progrès qu’elle fit dans toute l’Europe occidentale du XIᵉ au XIIᵉ siècle.

Les pendentifs des coupoles de Saint-Front, appareillés normalement à la courbe en passant du plan carré de la naissance des arcs au plan circulaire couronnant leurs clefs, sont les embryons de l’arc ogif ou croisée d’ogives, selon l’expression fort ancienne et qui était encore employée du temps de Philibert Delorme pour désigner les arcs diagonaux supportant les voûtes avec le concours des arcs-doubleaux.

 

[Image non disponible.]

FIG. 159.—ÉGLISE DE SAINT-FRONT. A PÉRIGUEUX.

(Coupe d’un pendentif sur la diagonale A B.)

 

On trouve, à notre avis, dans la disposition des pendentifs le principe même de la croisée d’ogives, ainsi que l’indique la coupe diagonale sur A B

d’une des coupoles de Saint-Front (fig. 159).

Mais il faut d’abord dire un mot de la structure des coupoles; elle consiste en une succession d’assises formant des lignes circulaires de claveaux concaves. «Il résulte de cette disposition des assises que leurs éléments usent à s’entretenir la plus grande partie de la force qui les sollicite à tomber; par conséquent, il n’y a qu’une médiocre poussée des rangs supérieurs sur les rangs inférieurs et, en définitive, la coupole ne

chasse guère au vide les supports sur lesquels elle est assise[88].» Ce mode de construction a cet avantage, mais il nécessite des massifs énormes pour supporter les coupoles et il ne peut servir qu’à couvrir des édifices ronds ou octogones. Le perfectionnement apporté par les constructeurs du XIᵉ siècle a été d’élever des coupoles sur des espaces carrés à l’aide de pendentifs rachetant le carré et reportant, avec les arcs-doubleaux, la charge des voûtes sur les piles.

Dans ces conditions, les fonctions de pendentifs, appareillés normalement, et celles des croisées d’ogives, appareillées de même, sont identiques, puisque dans tous les cas elles reportent, avec les arcs-doubleaux, leurs poussées et les charges des remplissages des voûtes sur les piles.

Les architectes romans, rompus à toutes les pratiques professionnelles, étaient trop habiles constructeurs

 

[Image non disponible.]

FIG. 160.—ÉGLISE DE SAINT-FRONT, A PÉRIGUEUX.

(Vue perspective intérieure.)

 

pour ne pas utiliser ces principes en cherchant à les perfectionner par des combinaisons moins coûteuses. Deux raisons surtout devaient stimuler leurs recherches; tout d’abord la question d’argent, grave question qui a eu une grande importance dans tous les temps; le mode de construction des coupoles nécessitait des piles et des arcs-doubleaux très puissants et, par conséquent, de grandes dépenses. Puis le besoin d’agrandir les églises qui, étant donnée la sévérité des lois liturgiques si puissantes au moyen âge, ne pouvaient être bâties ou réédifiées que sur le lieu consacré. D’où résultait la nécessité de modifier les voûtes afin de diminuer leur poids en les répartissant sur des points d’appui plus nombreux, mais d’une section moindre et permettant, comme conséquence, d’agrandir l’espace intérieur des églises.

Nous examinerons d’ailleurs cette transformation économique, après avoir étudié les églises à coupoles bâties en grand nombre, à l’exemple de Saint-Front ou suivant ses principes de construction.

Saint-Front présente les mêmes dispositions que l’église des Saints-Apôtres, dispositions que nous avons décrites dans le chapitre précédent.

Les nefs croisées figurant une croix grecque et couronnées de cinq coupoles sont formées par de puissants arcs-doubleaux qui, bandés sur les

piles et réunis par des pendentifs appareillés normalement à la courbe (fig.

159), composent une assise inébranlable aux coupoles ovoïdes, sur plan circulaire, dont les poussées verticales se répartissent également sur les arcs mutuellement contrebutés. Les piles, percées de hautes et étroites arcades, établissent une circulation latérale; les murs de clôture, d’une mince épaisseur et formant le parement extérieur, sont percés de fenêtres en plein cintre.