Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !
Un programme ambitieux
L’enfant ne tarda pas à revenir. Comme il l’avait promis. Un homme politique qui tenait ses promesses. En voilà une nouveauté !
— Depuis quand les candidats à la présidence tiennent-ils leur parole ? demanda le vieux en ouvrant la porte de sa maison et en laissant entrer Noah.
Il proféra ces quelques paroles sur le ton de la réprimande, en grognant un peu, mais au fond de lui, il était heureux. Alors il traîna ses pantoufles jusqu’à la cuisine pour préparer un verre de lait chaud à son nouvel ami.
Il lui sembla que deux jours avaient passé. Une semaine peut-être. Pour le vieux, une heure, un jour ou une semaine, tout cela était pareil, maintenant. Le temps devenait quelquefois une entité confuse dans son esprit. Comme les jeunes enfants qui ne font aucune différence entre hier, maintenant ou demain, qui pensent que cela fait trois jours qu’ils sont assis sur cette chaise, alors qu’ils n’y sont que depuis trois minutes.
— Comment t’appelles-tu déjà ? J’oublie toujours les noms.
Un moindre mal qu’un coup d’œil jeté au badge de l’enfant corrigea.
— Ah oui, Noah. N’enlève jamais ce badge. Comme cela, je me souviendrai de ton nom, plaisanta-t-il.
Le garçon acquiesça. À l’âge où les autres enfants ne pensaient qu’à achever leur album d’autocollants Panini, Noah, lui, ne pensait qu’à achever la rédaction de son programme électoral. Il voulait se consacrer à la politique afin de coller, dans les yeux des gens, des étoiles semblables à celles, en plastique phosphorescent, qu’il collait au plafond de sa chambre.
— Moi, je me souviens de votre nom. Jacob. Jacob Stern.
— C’est bien ça. Un jour, ce sera toi qui devras me le rappeler ! Tu sais ce que Jacob signifie ? « Celui que Dieu favorise. » Je ne sais pas si cela m’a porté bonheur ou non.
— Je me suis informé sur votre peuple, votre culture, votre histoire. Passionnante en ses débuts, horrible pendant la guerre. Je me suis intéressé de près au conflit israélo-palestinien, qui est un problème qui demeure, et je crois avoir trouvé une solution.
Ils s’installèrent à la table du salon.
— Une solution ? Sais-tu que ce problème dure depuis 1948 ? Personne n’a su le résoudre en quarante ans et toi, tu aurais réussi en quelques jours ?
— Eh bien voilà, plus qu’une question religieuse, je pense que c’est un problème de place. Chacun revendique un morceau de terre, les Palestiniens tournent en rond, cherchent leur espace. Mais tout est occupé. On se bagarre pour un emplacement, pour avoir le droit d’exister. Il faudrait envisager d’avancer les plages d’Israël en y déversant des camions et des camions de sable. Oui, des tonnes de sable pour que la terre avance sur la mer. Comme ça, ils ne se battraient plus pour un lopin de terre. Tout le monde en aurait suffisamment.
— Prendre sur la mer ce dont les gens ont besoin sur la terre, pas bête…
— Notre planète compte soixante-dix pour cent d’eau. Vous imaginez tout ce que cela nous laisse de marge ? Nous n’habitons que dans trente pour cent de la Terre. Au lieu d’aller sur la Lune, c’est notre propre habitat qu’il nous faudrait réaménager. Nous ne sommes pas en train de discuter d’un espace que nous n’avons pas, mais d’un espace que, justement, nous possédons. Occuper l’eau, voilà l’enjeu. Étendre la terre. Pourquoi personne n’y a-t-il jamais pensé ?
Le vieux se dit que les propositions de Noah étaient peut-être angéliques, candides, mais elles avaient au moins le mérite d’exister, de prouver qu’il avait réfléchi sur la question. Oui, après tout, ce n’était pas idiot, étendre les terres habitables afin que les êtres humains ne soient pas à l’étroit et arrêtent de se battre entre eux.
Pourquoi les adultes dépensaient-ils leur énergie à inventer des choses pour gagner plus d’argent au lieu de rendre le monde meilleur ? C’était là quelque chose que Noah n’arrivait pas à comprendre. Bon, lui non plus n’était pas tout blanc, il était même métis. Les choses n’étaient jamais ni tout à fait blanches ni tout à fait noires. Elles étaient grises, nuancées, soumises aux filtres de chacun, à la subjectivité du monde et des choses. Noah n’avait pas une vision manichéenne du monde. Il avait déjà tué des fourmis, attaché une casserole à la queue d’un chat qui dort. Mais c’étaient des bêtises de petit garçon. En dehors de cela, il s’était toujours évertué à faire le bien autour de lui. Il aidait son père avec la pizzeria, se laissait copier dessus par Sophie, sa voisine de classe.
Même si Jacob se doutait que ce garçon ne serait jamais président des États-Unis, et encore moins à son âge, il savait qu’il ne fallait pas tuer les rêves d’un enfant. Du moins il ne voulait pas être celui qui tuerait le rêve de celui-là. Alors il lui dit de revenir le lendemain et lui promit qu’il lui donnerait sa signature.
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