Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Camille Andrea · Chapitre 11 sur 53

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Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

La mémoire de papier

 

 

Chose promise, chose due. Jacob avait signé la feuille de Noah.

— Ta deuxième signature ! dit-il d’un air triomphant.

Et, à défaut de champagne, ils fêtèrent l’événement avec un bon donut au chocolat.

— Tu sais, Jacob, ce n’est pas parce que tu as signé que je ne viendrai plus, annonça le garçon, qui avait compris l’inquiétude du vieux.

L’homme hocha la tête d’un air entendu même s’il n’en croyait pas un mot. L’enfant avait eu ce qu’il voulait. Il ne reviendrait plus. Il avait une vie, des amis, il avait une mission, ses signatures, il avait une famille. Qu’était-il pour lui ? Une rencontre. Un vieux de plus. Un vieux qui perdait un peu la mémoire, de surcroît, un vieux qui ne serait bientôt plus qu’un poids pour les autres, pour la société, pour l’enfant.

Il se crut donc dans l’urgence de lui révéler son secret. C’était peut-être la dernière fois qu’il le verrait en vie et il n’avait pas d’autre ami que lui, pas d’autre famille, pas d’autre personne de confiance à qui confesser son crime.

Il se leva, ouvrit la porte de la commode et en sortit quelques cahiers à spirale.

— Voici ma mémoire, Noah, dit-il en les posant sur la table en une pile. Je note tout afin de me souvenir. Pour plus tard. Pour quand mon cerveau n’arrivera plus à battre ses démons. Alors chaque matin, je pourrai les relire et me souvenir. Me souvenir de ce que j’ai fait la veille. Me souvenir d’Hannah. Me souvenir de toi aussi. J’ai commencé à écrire notre rencontre.

Le vieux expliqua qu’il aurait certainement un jour l’Alzheimer, ou qu’il l’avait peut-être déjà, il ne savait plus, que c’était comme une souris qui mangeait sa mémoire, qui n’était autre qu’un bout de fromage. Au début, la petite souris faisait des trous, puis elle mangeait tout ensuite. Alors il ne restait plus rien. Une mémoire vierge, qui n’avait jamais vécu. Un être inhabité, déserté par la dernière lueur d’humanité. Toute une expérience vouée à l’inutilité. Réapprendre tout. À penser, à marcher, à parler.

— Je les range dans cette commode, tu as vu ?

Il lui indiqua le grand meuble en bois sur lequel reposait le téléviseur.

— C’est important. Si un jour, il m’arrivait malheur, je veux que tu prennes ces cahiers et que tu les brûles. Que tu les brûles avant que quelqu’un les lise. Tu entends, Noah, personne ne doit les lire.

Ses yeux s’étaient écarquillés, il tremblait.

— Oui.

— Promets-moi.

— Pourquoi ne les brûlez-vous pas vous-même ?

— Pour ne pas oublier qui je suis. Tu vois, ils sont numérotés. Il y en a cinq. Je les relis de temps en temps pour savoir qui je suis, qui j’étais. Oui, surtout pour ne pas oublier qui j’étais, et ce que j’ai fait.

Noah les balaya tous du regard.

— Je peux les lire, moi ?

Le visage du vieux se crispa d’un coup.

— Non ! hurla-t-il en posant ses grandes mains sur les cahiers afin que l’enfant ne puisse pas y toucher.

Ses yeux s’étaient ouverts comme ceux d’un loup sur le point de sauter sur sa proie. Il montrait les dents comme un chien effrayé.

— Surtout pas. Il y a dedans des secrets terribles. Je viens de te le dire, personne ne doit les lire. Pas même toi. Tu les brûleras, tu me promets ?

— Oui, répondit l’enfant, apeuré.

Ce fut la première fois que le garçon ne reconnut pas le vieux. Ironie de la vie, car c’est le vieux qui aurait dû le premier ne plus reconnaître l’enfant.

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