Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Camille Andrea · Chapitre 6 sur 53

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Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Des assiettes

 

Lorsque l’enfant fut parti et qu’il se retrouva seul, Jacob Stern contempla quelques instants sa bouteille d’oxygène, l’imagina en bouteille de plongée, s’imagina même en combinaison, dans les profondeurs d’une eau paradisiaque, homme-poisson nageant aux côtés d’Hannah, avant de la mettre en bandoulière, puis de débarrasser la table en traînant ses pantoufles.

À mi-chemin entre la salle à manger et la cuisine, il se surprit à porter les deux assiettes et les deux verres. Il se rappela le temps où sa femme était encore là et qu’il débarrassait pour deux, qu’il empruntait le même chemin entre la salle à manger et la cuisine avec deux assiettes et deux verres comme maintenant. Leurs rires, leurs conversations à table, insignifiantes, ces petits moments quotidiens auxquels il ne prêtait alors que peu d’importance et qui lui manquaient à présent terriblement. Depuis qu’elle était partie, il n’avait plus jamais mangé sur la table du salon, lui préférant la petite table basse devant la télé éteinte.

Durant quelques secondes, il se demanda s’il avait rêvé. Si cet enfant avait bien sonné à sa porte. S’ils avaient bien eu ensemble cette drôle de conversation. Mais les deux assiettes qui s’entrechoquaient dans un bruit de porcelaine et les deux verres qui s’entrechoquaient dans un bruit de cristal entre ses mains étaient là pour lui rappeler que, non, il n’avait pas rêvé. Il avait quelquefois des oublis, oui, mais il n’avait pas rêvé. Sa solitude ne lui avait pas joué un mauvais tour, il ne s’était pas inventé d’ami imaginaire, à l’instar de ses vieux copains qui avaient fini leur vie dans un hospice. Mary, Joe. Et bientôt Rose ? Qu’un klaxon ne viendrait plus déranger le jeudi. Et lui non plus. Oui, ces bruits d’assiettes dans ses mains lui rappelaient qu’il était bien vivant et que cet extraordinaire petit garçon existait bien et qu’il venait d’entrer dans sa vie avec la force d’un tremblement de terre. Il revit Noah assis à la table quelques minutes auparavant.

— Il faut que je rentre, avait-il dit tout de go, sinon je vais me faire disputer par papa. Je mets une demi-heure en bus. Alors, vous signez ma pétition ?

À ces paroles, le cœur du vieux avait battu si fort qu’il avait eu peur que cela s’entende. Des palpitations comme il n’en avait plus eues depuis qu’il avait gagné le cent mètres, cinquante ans en arrière. Depuis la guerre aussi, ou encore depuis le jour où il avait trouvé le corps de sa femme gisant par terre, sur les dalles froides de leur salle de bains. Il savait que, s’il signait, l’enfant ne réapparaîtrait plus. C’était apparu comme une évidence. Comme une petite mort.

— Tu ne m’as pas présenté ton programme, avait-il annoncé, nerveux, en augmentant le débit d’oxygène de sa bouteille. J’aimerais savoir comment tu comptes t’y prendre pour résoudre le conflit au Proche-Orient, ou la faim dans le monde. Tu m’as impressionné avec ta manière d’aider Caleb.

Déçu qu’il ne signe pas, l’enfant ne reviendrait peut-être jamais, mais c’était un risque à prendre. Et en disant cela, le vieillard avait pensé à une jeune fille qui repousse le premier soir les avances du beau garçon dont elle est éprise pour garder intact l’espoir de le revoir. Il devait encore gagner un peu de temps. Il se sentait comme Shéhérazade, menacée de voir chaque soir sa tête tranchée par le sultan si elle ne trouvait pas d’histoire à lui raconter. Une fois la signature apposée sur sa feuille de papier, le vieux serait condamné à retrouver sa solitude, sa télé éteinte. L’enfant, qui aurait eu ce qu’il voulait, ne sonnerait jamais plus à sa porte pour l’abreuver d’aussi jolis mots, d’aussi belles espérances. Le doux rêve d’un garçon qui veut devenir président, bercé d’illusions et d’innocence.

Un silence avait envahi la pièce. On n’entendait plus que le tic-tac de la pendule. Celui qu’on n’entend que dans les maisons des vieux, qu’aucun bruit ne vient couvrir.

— Je signerai lorsque tu m’auras tout expliqué en détail, je te le promets, avait ajouté le vieux pour ne pas perdre l’enfant.

Pour garder intact l’espoir de le revoir, pour qu’encore une fois sa petite voix frêle vienne couvrir le son de cet horrible tic-tac qui le rapprochait chaque jour de sa mort.

— En plus, l’avantage de mes petits soucis de mémoire, c’est que tu pourras me faire signer autant de fois que tu veux ! Je ne me souviendrai pas de l’avoir déjà signée. Si cela arrive, profites-en ! Je t’en donne d’ores et déjà la permission. Tu sais, l’inconvénient d’oublier, c’est que l’on oublie toutes les choses importantes de notre vie : le nom des gens qui comptent, leur visage, les beaux moments que l’on a passés avec eux. Et puis, au contraire, on n’oublie jamais les choses insignifiantes, on n’oublie jamais ce qui ne sert à rien. Cela reste à tout jamais ancré dans ton cerveau. C’est mal fait, tu vois…

L’enfant ne l’écoutait déjà plus. Il avait regardé sa montre d’un coup, comme s’il avait oublié de faire quelque chose de vital.

— Je reviendrai ! avait-il crié.

Oui, Noah avait crié pour la première fois. Il avait récupéré sa feuille A4, puis il s’était levé, avec sa force et sa jeunesse, avec la force de sa jeunesse. Il avait traversé le salon en courant, piétiné le tapis de ses semelles sales et cassé, sur son passage, le joli vase hérité de l’arrière-grand-mère. Il était arrivé comme un petit homme, il repartait comme un enfant.

C’est là que le vieux avait débarrassé la table, fait la vaisselle avant de consigner dans un cahier tout ce qui venait de lui arriver, pour le jour prochain où il perdrait totalement la mémoire. Il s’était rappelé les paroles de Noah. « Notre futur est un livre dont on écrit les pages chaque jour. » Lui, il noircissait les pages de son cahier pour écrire son passé. Pour écrire ses mémoires. Ou sa mémoire. Cette mémoire qui ne se résumait désormais qu’à cinq petits cahiers d’écolier dans lesquels il avait couché tous ses souvenirs, le nom de ses amis, de ses parents, le nom de ses voisins. Et maintenant celui de Noah. En parcourant les dernières pages, il avait réalisé que cela faisait longtemps qu’il n’avait rien écrit. Depuis qu’Hannah était morte, en réalité, car il n’était plus rien arrivé dans sa vie digne d’être remémoré. Il avait tourné les pages griffonnées du cahier jusqu’à tomber sur une page encore vierge. Il n’avait pas eu la force de relire ce qu’il avait noté sur ce sombre jour où il avait trouvé sa femme allongée de tout son long dans la salle de bains. Il avait écrit sur Noah, sur cette rencontre extraordinaire. Sur ce petit garçon de dix ans aux rêves encore intacts.

Pour la première fois depuis quinze ans, le vieux n’avait pas passé sa soirée à regarder la télé éteinte. Ni à écouter l’horrible tic-tac de cette vieille pendule, qu’il venait de balancer à la poubelle, avec les débris du vase en porcelaine hérité de l’arrière-grand-mère. Dont il ne se souvenait plus du nom.

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