Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !
Les désillusions
Noah avait mis de côté ses aspirations à devenir président après l’incident avec son père. Le coup de grâce avait été donné par Caleb, le vagabond du coin de la rue auquel il avait prêté cinquante dollars afin qu’il reprenne sa vie en main et sur lequel il était tombé, au coin d’une autre rue, près de chez lui cette fois-ci, avec la même paume tendue, le même regard suppliant dans les yeux.
Caleb avait avoué s’être acheté de la bière avec l’argent. « Mais je te le rendrai, hein ! » Rien n’avait changé. Noah avait pris cela pour une défaite, une première fissure dans son innocence de jeune garçon, une ride dans ses ambitions de changer le monde, une tache dans sa confiance en l’autre. Tout ce qu’il lui avait dit n’avait été que des belles paroles, des promesses sans lendemain. Il n’avait pas réussi à insuffler au jeune clochard l’envie de se lever, de trouver un métier, une femme, l’envie de magnifier une existence. Caleb demeurait assis, passif, la main tendue vers les autres pour attraper quelques dollars, les reproches et les regards méprisants. Il ne rendrait jamais ses cinquante dollars à Noah, mais là n’était pas la question.
— Je pourrais peut-être en toucher deux mots à mon père, dit le garçon. Je veux dire, il t’embaucherait, il cherche quelqu’un à la pizzeria.
— Je ne sais pas faire les pizzas, répondit Caleb, en haussant les épaules.
— Cela s’apprend.
— Quels sont les horaires ?
La demande surprit Noah. Mais, décelant l’intérêt soudain de l’homme, il lança :
— Il faut arriver vers 10 heures pour préparer le repas de midi. Jusqu’à 15 heures, puis retour vers 17 heures jusqu’à 23 heures ou minuit.
— Ce n’est pas une vie ! s’exclama Caleb. Et combien paie-t-il ?
— Je ne sais pas, environ mille dollars au mois.
L’autre éclata de rire.
— Je préfère rester là. Je peux me lever à l’heure que je veux et je suis libre.
Pour une fois, Noah resta sans réponse, ce qui est peu prometteur pour un futur politicien, vous l’avouerez. Mais ce matin-là, au coin de cette rue, il découvrit une évidence sur la nature humaine. La liberté n’était pas une vérité tangible, une valeur immuable, uniforme, elle était subjective et revêtait de nombreuses formes, dont celle de l’aveuglement. Sinon comment expliquer qu’un homme dormant dans la rue sur un morceau de carton et ne mangeant pas à sa faim pût se penser libre ? Et puis il sut que l’on ne change pas le monde si personne ne veut le changer. Que l’on ne change pas un monde qui ne veut pas changer. Qu’il y a des choses qui sont extérieures à vous, vous échappent, et que vous n’y pouvez rien.
Noah, du haut de ses dix ans, haussa les épaules, tourna les talons et continua son chemin.
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