Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Camille Andrea · Chapitre 42 sur 53

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Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Ulysse

 

 

Jacob Stern avait déambulé dans les rues de Nashville comme Leopold Bloom ou Stephen Dedalus à travers la ville de Dublin, l’esprit nourri d’images, le cœur de sensations. Et, heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, il arriva devant le Centre de jeunesse juive, jusqu’où ses pieds l’avaient guidé. En voyant l’édifice, il y eut comme une lueur au fond de son esprit et la mémoire lui revint. Il sut qu’il y venait tous les mercredis et se demanda quel jour on était. Autour de lui, rien n’indiquait la date, mais il pensa qu’après tout il s’agissait là d’une coutume absurde. Pourquoi ne pouvait-il pas y aller tous les jours, ou quand il le voulait ? Qui avait donc établi cette loi stupide du mercredi ? Et en se souvenant de tout cela, il avait oublié qu’il errait depuis des jours dans les rues, qu’il dormait à l’église, plusieurs jours qu’il n’était pas rentré chez lui, qu’il avait même oublié qu’il avait un chez-lui.

Il sourit, heureux de reconnaître un endroit si spécial en son cœur, un endroit qu’il avait fréquenté pendant plus de vingt ans, depuis sa construction. Il y avait formé des dizaines de jeunes, les avait aidés, les avait occupés, leur avait raconté son histoire, les avait pris sous son aile. Oui, après tout, on ne lui en voudrait pas de venir les voir un jour qui ne fût pas mercredi. Le directeur, M. Cohen, serait heureux qu’il soit là. Il l’avait toujours aimé. « La légende », il l’appelait, lorsqu’il le présentait aux nouveaux jeunes. Aux jeunes et aux moins jeunes, car il y avait de plus en plus de personnes âgées qui participaient aux activités, afin de fuir une solitude qu’ils avaient appris à détester. Être ici, c’était signer pour une seconde vie, se faire de nouveaux amis, avoir enfin des choses à raconter, à écouter, des choses à partager, jouer, rire, enfin des gens pour qui s’habiller, exister. L’excitation assaillit Jacob. Même si on ne l’attendait pas, il y aurait toujours quelque chose à faire. Préparer une bar-mitsva, quelques fêtes, lire un livre à deux ou trois enfants. Il avança sur le petit chemin dessiné dans le gazon, ouvrit la porte en verre, franchit le seuil du sanctuaire.

Il salua la réceptionniste, vit son visage se décomposer et continua son chemin dans le couloir éclairé au néon du centre social, en direction de la salle de vie. Il ne remarqua pas, à son passage, les sourires qui se figeaient, les yeux qui s’ouvraient, les regards lourds de reproches posés sur lui. Il marchait, traînant les pieds, heureux d’être revenu chez lui. « Shalom ! lançait-il, Boker Tov ! » Il arriva bientôt dans la grande salle. Dans un coin, des chaises faisaient face à l’unique téléviseur du centre, éteint ; dans un autre, des tables pour jouer aux cartes ou bavarder. Il fut accueilli par un silence sépulcral. Les conversations cessèrent, les rires s’éteignirent. On n’entendit bientôt plus que les pales du ventilateur battre l’air devenu lourd.

C’est à ce moment-là que le vieux saisit le malaise qui s’était abattu sur les lieux.

— Que se passe-t-il ? Quelqu’un est mort ? demanda-t-il.

Personne n’osa répondre. Au son des pas derrière lui, il se retourna, lentement, sans comprendre ce qui était en train de se passer. Il vit le directeur, M. Cohen, s’approcher dans son costume, toujours tiré à quatre épingles.

— David ! s’exclama Jacob en souriant.

Mais son sourire n’eut pas de réponse. L’homme arborait un sérieux qui en devenait effrayant.

— Tu n’es pas le bienvenu ici.

— Oh, je sais, David, nous ne sommes pas mercredi mais bon, je passais par là et… enfin quand même, ne me dis pas que vous faites tous la tête parce que je suis venu en dehors d’un mercredi !

David Cohen lui tendit le journal qu’il tenait dans la main et dont un grand titre en lettres grasses barrait la une.

UN NAZI SE FAIT PASSER POUR UN JUIF RESCAPÉ DE LA SHOAH PENDANT

PLUS DE QUARANTE ANS !

Dessous, une photographie de lui occupant le quart de la page. Une photo dont il ne se souvenait plus où et qui l’avait prise.

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