Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Camille Andrea · Chapitre 7 sur 53

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Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Les poissons multicolores

 

Le lendemain, Jacob se surprit à dessiner des poissons multicolores sur sa bouteille d’oxygène. La fantaisie, cette chose qui débordait des conventions comme un poulpe hors d’une bassine, venait d’entrer par effraction dans sa vie. Noah avait la joie de vivre contagieuse.

Avec minutie, il peignit ses petits poissons au pinceau. Pour l’occasion, il avait déballé son kit de peintre, qu’il avait laissé pourrir des années dans le garage. En débouchant les tubes de gouache, l’odeur des temps anciens lui était revenue, se frayant un chemin entre les deux petits tubes en plastique qui ne quittaient désormais plus ses narines. L’odeur de la peinture, sa madeleine de Proust. Il tira la langue alors qu’il traçait les écailles argentées d’un poisson rouge, comme un enfant qui s’applique à faire un travail compliqué. Autour de lui, étrangers à ce miracle qui prenait vie juste à côté d’eux, nageaient dans un petit aquarium les poissons rouges qu’il avait pris pour modèles.

Il se souvenait du jour où il les avait achetés. En rentrant de l’épicerie, il était passé devant l’animalerie. Il aimait s’y arrêter sur son trajet, prendre quelques minutes pour regarder les petits chats et chiens jouer dans la vitrine. Il tapait du coin de l’ongle sur le verre afin d’encourager cette petite souris à ouvrir les yeux et venir vers lui. Jamais il n’était entré. Pourquoi le fit-il ce jour-là fut un mystère, mais une force invincible avait fait tourner la pointe de ses chaussures vers la porte, qu’il avait poussée. Sans doute pensait-il trouver dans cet endroit une compagnie à sa solitude. Il suffisait de payer pour avoir un ami, chose impossible avec les humains. Il avait jeté des coups d’œil curieux aux différentes sections, esquissé une grimace au rayon des reptiles et s’était arrêté devant les aquariums. Il préférait les chiens, bien plus affectueux, mais il y avait chez les poissons une certaine tranquillité, une certaine solitude qui lui rappelaient les siennes. Il reconnaissait en eux un congénère. Plus petit, avec plus d’écailles, mais un homologue du monde marin. Il n’avait pas hésité, avait demandé au vendeur le prix des poissons rouges, et en avait acheté deux, « pour qu’ils ne s’ennuient pas », avec un bocal et un pot de nourriture. Il fallait changer l’eau une fois par semaine, leur donner à manger deux à trois fois par jour. Une compagnie à moindres frais. Un peu comme la télé. La télé est une animation qui ne demande pas que l’on s’occupe d’elle. On l’allume et on la laisse parler pendant que l’on vaque à ses occupations. Cela était parfait pour lui. Un chat ou un chien aurait demandé plus de soins, ce qu’il ne se voyait pas en mesure de donner. De l’amour aussi. Mais il n’en avait plus depuis qu’Hannah était partie. Ce serait parfait, deux poissons dans un bocal, assez pour animer la maison morte. Assez pour mettre un peu de vie.

Et voilà que ses deux amis, à qui il n’avait jamais donné de nom, étaient devenus modèles pour une nouvelle œuvre d’art.

Le vieux se demanda combien de temps mettrait l’enfant pour revenir le voir. Il avait hâte de lui montrer ses poissons sur sa bouteille d’oxygène. Il avait hâte de lui montrer qu’il avait changé. Un peu. Qu’un gamin de dix ans lui avait ouvert les yeux sur la vie. Sur sa vieillesse.

Il se demanda également ce qu’avait fait le clochard, Caleb, avec les cinquante dollars de Noah. S’était-il précipité dans le premier bar venu pour les dépenser en bières ? Ou avait-il suivi les conseils de l’enfant ? Avait-il trouvé un travail ? Était-il tombé amoureux d’une jolie jeune femme ? Avaient-ils des projets ? Faire de beaux enfants ?

C’était compliqué de dessiner les écailles argentées de ce poisson rouge. Il fallait mêler la couleur argent à la couleur orangée du petit corps, sans que les deux forment une troisième couleur, ou une bouillie immonde. Les gestes de l’homme étaient précis, méticuleux. Organisé, il trempait le pinceau de couleur argentée dans un petit pot de confiture rempli d’eau aux deux tiers, puis il reprenait celui de couleur orange et repassait subtilement les bords, sans une seule fois écraser ce qui avait été fait. Il se remémora le temps où il répétait ces mêmes gestes délicats tous les jours, à la seule lumière d’une lampe à gaz, dans une chambre aux volets clos lorsqu’il n’était encore qu’un jeune faussaire plein d’idéaux. Ce n’était pas de la peinture, à l’époque, mais de l’encre. Et le support n’était pas du métal, mais du papier. Un support bien plus fragile, éphémère, sur lequel la moindre bavure, la moindre abrasion, le moindre gommage prenait des dimensions catastrophiques. À la loupe, on voyait tout. Une erreur, et il devait tout refaire. Car de son travail dépendait la survie de ces gens qu’il aidait. De ces jeunes Allemands chassés et persécutés qui quitteraient l’Europe munis de ces faux passeports américains. De vrais passeports pour une nouvelle vie. Une nouvelle chance. Comme celle qu’il lui avait été donnée.

Aujourd’hui, aucune vie ne dépendait de lui, ne dépendait de son œuvre, de ses poissons rouges, jaunes et verts. Aujourd’hui, ce n’était pas du travail, ce n’était pas sérieux, c’était de la fantaisie. Il y avait pourtant mis la même volonté, la même passion, le même cœur. Car lorsqu’il se mettait en tête de faire quelque chose, il le faisait bien. Même la fantaisie avait droit à ce que l’on s’applique pour elle, pour qu’elle fût plus réelle, plus belle à regarder.

Le vieux releva la tête et observa son œuvre d’un œil neuf. Il dessina quelques algues ondulantes, quelques grains de sable, puis il déposa la bouteille près de la fenêtre. Il faisait un temps splendide, un petit air frais glissait le long de la rue, et la peinture sécherait vite.

De nouveau, le vieux se demanda combien de temps mettrait l’enfant pour revenir. Il avait hâte de lui montrer ses poissons. De lui montrer qu’il avait changé. Pour la deuxième fois de sa vie.

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