Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !
Les cahiers
Cet homme est un monstre.
Cet homme n’est pas l’homme que j’ai connu. L’homme que j’ai cru connaître.
Noah était assis dans le bureau Ovale. Il avait retiré ses chaussures, avait retroussé les manches de sa chemise, avait desserré sa cravate. Il parcourut la pièce, se souvint du jour où ils avaient été reçus, lui et son père, par le président Bush. Voilà, il y était maintenant, il avait atteint son rêve. Un goût doux-amer puisque son père ne l’avait jamais su. Il était décédé deux ans plus tôt. La pizzeria avait fermé. Et c’est toute l’enfance de Noah qui s’était écroulée. Comme si l’affaire de Jacob, après la mort de sa mère, n’avait pas suffi à détruire ses beaux moments de jeunesse.
Cet homme est un monstre qui t’a menti. Le Monte-Cristo juif, mon œil ! Un homme qui a sauvé des nazis, qui leur a permis de fuir en Amérique avec de faux passeports. Il s’est fait passer pour un juif, il t’a raconté des choses qu’il n’a pas vécues. Et toi, du haut de tes dix ans, tout intelligent et cultivé que tu te croyais, eh bien, tu as avalé ses couleuvres ! Le numéro de téléphone d’Hannah tatoué sur sa peau. Les problèmes de douche. Le festin réservé aux nouveaux arrivants, son évasion du camp, tout n’était qu’un conte. Un conte pour enfants.
Noah sortit du tiroir la photocopie du cahier à spirale qu’on lui avait fourni à sa demande. Les scellés du département de police judiciaire, les cahiers qui avaient permis à la détective Emily Harris de mettre le doigt sur la vérité, les cahiers dont Noah avait la charge, les cahiers qu’il aurait dû brûler à la mort du vieux. Tu m’étonnes qu’il voulait que je les brûle…
Il reconnut l’écriture tremblante du vieux. La même que sur la pétition qu’il avait remplie, les cinquante mille noms, adresses, les cinquante mille signatures. Ce n’était pas écrit en anglais et ses yeux sautaient d’un mot à l’autre, d’une phrase à l’autre, d’un paragraphe à l’autre à la recherche d’un élément qu’il connaîtrait ou pourrait reconnaître. Mais il ne reconnaissait rien, car il n’avait jamais appris l’allemand. Un allemand pur et beau qui racontait la plus grande des horreurs. La marge du document était annotée de la traduction en anglais.
Je commence aujourd’hui mes mémoires, pour me rappeler, toujours, de qui je suis et de ce que j’ai fait. Je ne m’appelle pas Jacob Stern mais Hans Schultz. Je suis né à Berlin, en Allemagne, en 1917.
Au rythme de sa lecture, Noah avait égrainé l’horreur de cet homme qu’il pensait connaître et qu’il ne connaissait pas.
Comme ces nazis que j’avais aidés à passer, je me suis fabriqué une nouvelle identité, à partir d’une vraie. Un jeune de mon âge, Jacob Stern, mort à Auschwitz et dont un responsable me donna le document d’identité, qu’il avait gardé. Je me suis fait circoncire par le médecin et tatoué un numéro de prisonnier. Ironie du sort, voilà que nous nous marquions nous-mêmes. Pendant la guerre, être circoncis était une condamnation à mort, voilà que cela devenait ma garantie de survie en fin de guerre. La roue tourne… Je me suis exilé aux États-Unis, où j’ai commencé une nouvelle vie. Puis j’ai eu honte de ce que j’avais fait dans ma jeunesse et j’ai décidé de me racheter.
Noah comprit pour la générosité du vieux, les dons pour l’association juive.
Je me suis appliqué toute ma vie à effacer ce passé. Je me suis converti au judaïsme et été un bon juif afin d’essayer de me faire pardonner par Dieu pour ce que j’avais fait. Et puis sont arrivés mes petits soucis de mémoire, cela pourrait être ma salvation. Oublier le monstre que j’avais un jour été.
Cet homme est un monstre et il mérite de mourir, pensa Noah.
Mais il ne put s’empêcher de le revoir, sur le seuil de sa porte, si fragile et gentil, avec sa bouteille d’oxygène, son sourire et ses mots. Le vieux. Son vieux à lui.
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