Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !
Un vieux qui pense aux autres
Tous les mercredis, Jacob Stern se rendait au Centre de jeunesse juive de Belmont-Hillsboro. Centre de jeunesse sont de bien grands mots, car il y avait là des gens de tous âges, et notamment plus de vieux que de jeunes. Les fondateurs avaient peut-être préféré Centre de jeunesse à Centre de vieillesse, il y avait dans le choix de ces mots tout un futur qui s’ouvrait, une espérance. Et puis, à partir de quel âge devenait-on vieux ? Il y avait des enfants déjà vieux, et des vieux jeunes. Ce n’était qu’une question d’état d’esprit et non d’âge, après tout.
Jacob aimait l’ambiance qui émanait de ces murs. D’abord parce qu’il y avait du monde et que cela le changeait de sa maison vide, sans bruit. Chez lui, c’était un peu la mort, alors que là, au Centre, c’était la vie. On criait, on rigolait, on s’amusait, on s’adonnait à tout un tas d’activités, autant physiques qu’intellectuelles.
Le plus vieux aidait les plus jeunes. Il leur parlait de son histoire, des coutumes. Il n’y avait rien de religieux dans tout cela. Il s’agissait plus de la perpétuation des habitudes, des fêtes, qu’une simple question de foi. Il allumait au soir des huit jours de Hanoucca les bougies du joli chandelier, donnait un coup de main en cuisine pour les beignets soufganiya et les crêpes de pommes de terre et oignons latkes.
Il était considéré comme un héros par les plus jeunes, une véritable légende pour les plus âgés. Il avait survécu à la Shoah et racontait quelquefois son histoire à ceux qui insistaient et l’avaient déjà entendue mille fois, les faux passeports qui avaient aidé tant de juifs à fuir la guerre, toutes ces familles qu’il avait sauvées. Chaque fois qu’il arpentait les couloirs de l’établissement, il y avait un souffle de respect qui émanait de lui. On l’aimait pour ce qu’il était et représentait. Un modèle à suivre.
Pour sa part, le vieux le leur rendait bien. Il jouait et plaisantait avec tous. À le voir, là, si joyeux et vivant, on aurait eu du mal à imaginer qu’il puisse devenir cet être taciturne, triste et vide une fois le seuil de son domicile franchi. Chaque mercredi, le vieux reprenait vie.
Ce mercredi-là, le vieux n’avait pensé qu’à une seule chose, alors qu’il découpait dans du papier de petites guirlandes pour la bar-mitsva d’Aaron. Noah. Le petit garçon noir, son costume et sa cravate, son badge, les votes qu’il réclamait, ses yeux, ses paroles, son innocence et son grand savoir. Noah. Le vieux avait hâte de le revoir et de lui montrer ses poissons.
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