Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !
La cellule
Allongé sur la couche humide de sa cellule, Hans Schultz scruta le téléphone rouge qu’un fonctionnaire de prison moustachu avait déposé ce matin même sur la table où il avait pris son dernier repas. D’un ton neutre, il lui avait expliqué que le président pouvait appeler à tout moment pour lui éviter l’exécution, prévue à 15 h 46.
Injection létale. Ce ne serait qu’une toute petite piqûre, lui qui en avait horreur depuis l’enfance. Dommage qu’il se trouvât dans l’un des trente-sept États américains faisant encore usage de cette méthode barbare. Il s’agissait peut-être d’une sorte de vengeance divine. Car, ironie de la vie, l’injection de doses mortelles de poison par intraveineuse était une invention allemande. C’était le docteur personnel de Hitler, Karl Brandt, qui avait été le premier à suggérer, dans son programme d’euthanasie T-4, d’exécuter des prisonniers de la sorte, notamment dans le camp de concentration d’Auschwitz. Un homme qui avait aidé des nazis, exécuté par une invention nazie, la boucle était bouclée.
Hans ne détacha pas son regard du téléphone. Il avait eu tout le temps de se questionner sur la pertinence d’une telle heure. Pourquoi 46 ? Pourquoi pas 45 ? Ou 30 ? 15 h 46. Se devait-on d’être si précis, si administratif, dans la mort ? Comme si une minute de vie en plus ou en moins allait faire toute la différence. Peut-être, finalement, car il suffirait que ce téléphone sonne pour qu’il ait la vie sauve. Et s’il sonnait une minute après qu’il eut quitté sa cellule pour rejoindre la salle d’exécution ? Ce serait une disgrâce. Alors oui, mieux valait 15 h 46 que 15 h 45. On ne savait jamais. La Providence…
Que valait le prix d’une amitié ?
À quoi servait la justice lorsque les faits, aussi odieux soient-ils, s’étaient déroulés plus de quarante ans plus tôt ? Lorsque l’on avait demandé pardon ? Lorsque l’on était trop vieux pour comprendre ce qui arrivait, que l’on avait oublié ? La justice devenait-elle vengeance lorsque le condamné n’était plus en état de savoir pourquoi on le punissait ?
Cette fois-ci, après des années à lutter, Alzheimer avait eu raison de lui, la petite souris qui mangeait le fromage de la mémoire s’était repue de la sienne, n’avait pratiquement rien laissé, que des miettes dans l’assiette. Hans ne se souvenait de rien. Ni de ce qu’il faisait dans cette cellule ni pourquoi on allait le tuer. Il n’avait retenu qu’une seule chose. La procédure que l’on venait de lui expliquer au sujet de l’injection.
Deux cathéters étaient insérés sur chacun des bras du prisonnier. Seule une perfusion servait à la transmission du poison mortel, la seconde était placée préventivement, en cas d’échec de la première injection. La première drogue était censée détendre le détenu et le plonger dans un état d’inconscience, le temps que les deux autres produits fassent effet. La deuxième drogue était destinée à causer une paralysie musculaire qui écrasait le diaphragme. La troisième drogue arrêtait le cœur. Le détenu sentait une brûlure dans tout son circuit veineux et décédait finalement d’un arrêt cardiaque. Bien que la procédure d’exécution puisse durer jusqu’à quarante-cinq minutes, le condamné mourait en général en moins de sept minutes.
Hans s’était demandé comment on savait que le détenu sentait une brûlure. Jamais personne n’était revenu de l’au-delà pour en parler. Une brûlure. Petite ? Grande ? Il tenta de l’imaginer. Il la sentit dans son thorax. La douleur l’assaillit et il hurla dans sa cellule.
Alors il y eut, dans cette machine éteinte qu’était devenu son cerveau, une étincelle qui, durant quelques secondes, insuffla un infime courant électrique créateur de vie. Ce fut comme si l’on venait de brancher un projecteur. Le vieux vit devant lui, sur le mur blanc de la cellule, le visage d’un enfant, ni noir ni blanc, une énorme boule de cheveux sur la tête, en costume et cravate. Il vit un sourire, des yeux pétillants, malicieux, d’une grande intelligence. Et il se souvint. Noah, son programme politique, ces après-midi à manger des donuts au chocolat et à parler de la vie. Son petit ami. Hans fut pris d’une joie immense, comme une vague d’eau qui l’aurait soudainement immergé. Le bonheur de se souvenir, de ne plus être qu’un corps mais aussi un esprit, une mémoire, la joie de retrouver la vie après la mort. Il se produisit un court-circuit dans la machine qui lui envoya des images, une multitude d’images, comme des instantanés pris à plusieurs moments de son existence. Il revit Hannah, la sentit dans son cœur, sentit l’amour le brûler, le parfum des roses qu’il lui offrait, le goût des baisers qu’ils se donnaient, la douceur de sa peau, il revit tous ces enfants qu’il avait aimés au Centre de jeunesse juive, ces fêtes, cette musique, le sourire du directeur, David Cohen, qui avait pour lui une immense admiration et ne tarissait jamais d’éloges, mais il se revit aussi à vingt-huit ans, les heures passées sur la presse dans le hangar, à côté des tracteurs, l’odeur de l’encre mêlée à celle du gasoil, ces heures courbé, afin de sauver tous ces juifs. Les faux passeports, l’argent que Herman Tott se faisait sur son dos, mais la joie de pouvoir aider des gens à fuir l’enfer de la guerre, la folie d’un homme qui voulait les anéantir. Alors il fut pris d’un sentiment de bonheur intense. Il se souvenait. Il n’était pas ce monstre dont on avait parlé à la télévision, dans les journaux. Il avait aidé des centaines d’hommes, de femmes, d’enfants à fuir l’Europe pour vivre aux États-Unis. Pourquoi aucun n’avait témoigné en sa faveur ? Pourquoi personne ne s’était-il souvenu de lui ? Pourquoi ne parler que de ces sept officiers allemands qu’il avait aidés à fuir. Pourquoi sept contre trois cent vingt-huit. Oui, il se souvenait maintenant, trois cent vingt-huit juifs avaient été sauvés grâce à ses faux papiers. Et même si personne ne le savait, il suffisait qu’il le sache, lui, pour être heureux, pour mourir heureux, mourir tranquille. Après tout, qu’avait-il fait de mal ? Il avait aidé des hommes et des femmes à sauver leur peau. Des bons et des mauvais. Ensuite il avait poursuivi les mauvais et les avait tués, un par un. Il se souvenait de son unité spéciale. De ses jugements express. Des chantages, des pistolets qu’il avait mis dans la main des sept officiers nazis. Tous avaient péri, sauf un. Fritz Heinz. Le nom apparaissait en lettres capitales sur le mur de sa cellule. Fritz Heinz, où es-tu ? Qu’es-tu devenu ? Et plus que d’avoir aidé sept officiers allemands à s’en sortir, c’est de ne pas avoir réussi à tuer l’un d’eux qui le désola. Le dernier officier. Le survivant. Celui qui avait réussi à passer entre les mailles du filet. Qui serait à jamais impuni.
Il ne le savait pas, comment aurait-il pu ? Mais Fritz Heinz était mort d’un cancer du pancréas fulgurant quelques années plus tôt. Ce que Hans n’avait pas réussi à faire, Dieu, dans sa toute-puissance, l’avait accompli.
Il avait purgé sa peine et, aujourd’hui, il se sentait comme un homme libre. Il repensa à Noah, au plus beau lundi de sa vie, qui était tombé un mardi. Il s’en souvenait maintenant. C’est ce que Noah lui avait dit. Il se souvenait de chaque mot de la conversation. Un miracle de Dieu. « Alors proclamons qu’aujourd’hui c’est le plus beau lundi de ma vie. Ce lundi-là sera toujours à toi, mon garçon. – Jacob, nous sommes mardi aujourd’hui. – Mardi ? Alors disons que le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi ! » Il fut heureux de se rappeler. Et aujourd’hui, nous sommes mardi ! dit-il alors. Il s’en souvenait. Il se souvenait de tout. Il était heureux. Heureux d’être redevenu un être humain qui pense et se souvient. « Nous sommes mardi ! », hurla-t-il dans sa cellule. « Le plus beau lundi de ma vie tombe un mardi ! » Il se leva du lit et commença à marcher de long en large dans sa cellule, levant les bras en l’air et donnant de grands coups de poing de victoire. À le voir, jamais on n’aurait imaginé qu’il puisse avoir cent ans. La jeunesse avait repris le contrôle de son corps.
Cependant, l’étincelle fut de courte durée. Quelques minutes plus tard, lorsque le téléphone rouge, posé sur la table sur laquelle il avait l’habitude de prendre ses repas, sonna à 15 h 40 pile, Hans Schultz, grand homme fragile et mince, se demanda qui pouvait bien l’appeler et pourquoi.
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Camille Andrea