Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !
Berlin, 30 avril 1945
Dans une ferme à trente kilomètres de Berlin
— Il paraît que le Fürher est mort.
— Mort ?
— Il se serait suicidé dans son bunker. C’est la fin de la guerre, Hans !
Hans leva les bras au ciel, semblant remercier un dieu auquel il ne croyait plus depuis longtemps, un dieu que la guerre lui avait appris à détester, même. Si tu existes, que tu es tout-puissant, alors pourquoi ne fais-tu rien ? Pourquoi nous regardes-tu nous entre-tuer les bras croisés ?
— Cela signifie que tous ces gens n’auront plus besoin de fuir ! s’exclama Hans. Que vous n’avez plus besoin de mes services.
Il jeta un coup d’œil à la presse débordante d’encre qui trônait au milieu du vieux hangar. Un hangar à tracteurs en pleine campagne, un endroit où personne n’aurait pu imaginer que de là étaient sortis plusieurs centaines de faux passeports, de sauf-conduits, de papiers administratifs falsifiés, de certificats d’état civil contrefaits. La vieille presse pourrait maintenant reprendre ce pour quoi elle avait été créée : imprimer des livres.
L’homme scruta le jeune apprenti de vingt-huit ans. Puis il lui posa la main sur l’épaule.
— D’autres gens ont besoin de toi, Hans.
Le jeune fronça les sourcils. Il ne comprenait pas qui pouvait à présent avoir besoin de lui.
— Des gens comme toi, comme moi. Des Allemands.
— Des Allemands ? Mais pourquoi ?
— Imagine ce que vont faire les Alliés aux soldats allemands quand ils se rendront ?
— Les faire prisonniers ?
— Ça, c’est un minimum, Hans. Ils vont les tuer, mon garçon. Que faisaient les nazis lorsqu’ils attrapaient un gars de la Résistance ?
— Ils l’exécutaient ?
L’homme hocha la tête.
— Tu crois qu’ils ne vont pas se venger maintenant qu’ils en ont la possibilité ? Et toi ? Que penses-tu que feraient les Américains, s’ils te prenaient ? S’ils découvraient cette ferme ? S’ils découvraient ce que tu as fait pendant ces deux dernières années ?
Le jeune ne répondit pas.
— Ils te tueraient aussi !
— Non ! se défendit Hans. Nous avons sauvé des centaines de juifs ! Des centaines de juifs ont pu quitter l’Europe et aller s’installer aux États-Unis grâce à moi !
— À toi ? répéta l’homme en ricanant. Grâce à moi, tu veux dire, jeune insolent.
— Vous les avez fait payer, et vous avez engrangé de l’argent. Vous vous êtes enrichi avec les juifs.
— Toi aussi, jeune homme.
— Moi ? Un mark par passeport, alors que vous les faisiez payer cinq cents ! Et puis je n’ai pas fait ça que pour l’argent, j’ai fait ça pour sauver des personnes qui en avaient besoin. Les sauver de Hitler.
— Hitler est mort maintenant, Hans. Et ce sera bientôt notre tour si nous ne faisons rien. J’ai de nombreuses demandes de passeports de la part des plus hauts responsables du Reich, de la Kommandantur SS. Il y a encore de l’argent à gagner. Nous ferons moitié-moitié, qu’en dis-tu ?
Le jeune ne répondit rien. L’homme sut qu’il devait jouer sur la corde sensible de Hans.
— Ces gens sont aussi des êtres humains, et des Allemands, comme toi. Pourrais-tu vivre en sachant que tu as eu l’opportunité de les aider et que tu n’as rien fait ? Qu’ils sont morts par ta faute ?
— Je ferai tout ce que je peux.
— Bien, mon garçon, bien, allez, fais parler ta magie.
L’homme posa sur la table deux passeports allemands. Dans quelques minutes, ces deux SS deviendraient américains de plein droit.
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