Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !
Les recherches
Emily Harris avait ouvert une procédure pour disparition et destruction de bien par le feu aggravées par l’inscription de messages antisémites. Elle ignorait encore si les deux étaient liés.
La nuit de l’incendie, alors qu’elle réalisait les premières constatations, après que le chef des pompiers l’eu laissée avec son verdict, elle n’avait découvert que peu de choses. Toutes contradictoires. Dans les affaires de disparition, elle inspectait toujours deux endroits de la maison : la boîte aux lettres et le réfrigérateur. Dans la première, elle n’avait rien trouvé. L’absence de courrier indiquait que l’homme avait disparu depuis peu. Dans le second, elle n’avait pas trouvé plus. Seules quelques bières. Pas de yaourt dont elle aurait pu regarder la date de péremption, pas de légumes dont elle aurait pu inspecter la fraîcheur, rien. De quoi se nourrissait donc cet homme ? Avait-il prévu son départ au point de dévorer tout ce qui se trouvait dans son frigo avant de quitter sa demeure ?
Et Dick qui ne lui écrivait pas. Nerveuse, elle avait jeté un coup d’œil derrière elle avant de prendre, de voler plutôt, une bière. Elle avait cherché un décapsuleur, ne l’avait pas trouvé et avait dû se résoudre à ouvrir la bouteille avec la pierre à silex de son briquet. Elle en avait englouti le contenu en une ou deux gorgées puis, non satisfaite, avait regardé son briquet et s’était allumé une cigarette, envoyant au diable le chef des pompiers et le regard méprisant qu’il avait posé sur elle.
Là, dans le salon vide, aux murs noircis par la fumée et les flammes, elle avait pensé à sa vie. Elle avait émergé quelques minutes plus tard, s’était surprise avec la bouteille de bière vide dans la main, l’avait jetée dans la poubelle, honteuse, et avait quitté la maison.
Soixante-quinze ans, il ne pouvait pas être allé bien loin, tout de même. Les photographies sur les packs de lait, dans les vitrines des magasins de la zone, les enquêtes de voisinage, dans les gares, les aéroports, les recherches dans les parcs, dans les alentours de Nashville, n’avaient eu aucun résultat. Jacob Stern avait disparu comme si la terre s’était ouverte sous ses pieds et un trou noir l’avait aspiré. On ne savait pas depuis quand exactement, cinq jours avant l’incendie selon le témoignage des voisins. La dernière fois qu’on l’avait vu, il jetait la poubelle. Le retraité Jim Carlson s’en souvenait très bien, car c’était le jour où il revenait de l’hôpital. On lui avait remis les résultats du TAC et de sa biopsie. Le mot fatidique. Cancer. En l’occurrence de la prostate. Le diagnostic ayant été précoce, il y avait donc de grands espoirs, cependant, Jim n’avait pu s’empêcher de penser à sa vie. Lorsqu’il avait vu Jacob avec le sac de plastique noir, traînant ses sandales sur le trottoir, il s’était demandé s’il arriverait à son âge. Il l’avait envié, même. Envié ce vieux schnock qui lui avait toujours causé des problèmes. Les relations de voisinage. La télé trop forte, les crottes de chien dans le jardin, toute la panoplie des incivilités dont Jacob se plaignait, accrochant des pancartes, sonnant à la porte à la moindre incartade. Oui, il l’enviait maintenant. Il enviait sa tranquillité. Sa solitude. Jacob était seul mais n’était pas menacé par le cancer, lui.
Emily avait dû couper court à la conversation. C’est fou comme les gens s’emballaient, commençaient à lui raconter leur vie. « OK, donc cinq jours avant l’incendie, ce qui donne vendredi. – C’est ça. – Bien, merci, monsieur Carlson. »
Un autre voisin avait mieux. Un témoignage bien plus intéressant. Il affirmait avoir aperçu un vieux en veste matelassée et sac à dos partir dans la direction contraire de la maison en feu. Puis il était monté dans une voiture et avait disparu. L’homme n’avait pas pris le numéro, car il ne pensait pas que ce vieux pût avoir un lien avec l’incendie. Où a-t-on vu des vieillards incendiaires ? « Vous voulez dire que le vieux qui partait n’était pas Jacob Stern ? – Non, c’était un autre vieux. »
Voilà comment Emily se retrouva avec deux vieux sur les bras.
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